| |
Les
premières parties partent d'un bon sentiment, comme on
dit ; elles semblent le type même de la bonne idée.
Pourtant le plus souvent elles déçoivent, pour ne pas dire
plus. Combien de concerts passés à compter les minutes et
les chansons, avant d'être libéré, par exemple d'une
Rachel Pignot, très malheureuse première partie du Barbara
d'Annick Cisaruk et David Venitucci en novembre 2006 au cabaret Essaïon
? Pour Ulrich Corvisier, qui remontait sur scène après plusieurs
années d'absence, dans le même cabaret en première
partie du duo Quai des brunes, c'est différent, puisque c'est précisément
pour lui que nous sommes venus, sur la foi du témoignage d'une
grande interprète qui garde un souvenir ébloui de son récital
de 2002 à la Péniche-Opéra...
Pour lui, mais aussi pour le répertoire, aussi beau que rare, puisque
Ulrich Corvisier consacre l'intégralité de son tour de chant
(une demi-heure en tout) aux chansons de Jean Tranchant, dont il exalte
la "période noire" ("La complainte de Kesoubah",
créée par Marianne Oswald, ou "La ballade du cordonnier",
créée par Lys Gauty), mais aussi la "période
rose", selon le mot de Pierre Philippe, avec en particulier les "verts
feuillages,", les "gaufres" et les "lilas blancs"
d'"Ici l'on pêche", sorte d'utopie idyllique offerte en
1933 à Germaine Sablon, et qu'Ulrich Corvisier rend plus plaisante
encore en l'adaptant à son sexe (et tant pis pour la rime !) :
"Il avait de belles manières / Je l'ai suivi sans sourciller
/ Et je suis son prisonnier / Il est aussi mon prisonnier".
Sur la scène, Ulrich Corvisier porte une chemise et un pantalon
noirs. Il bouge à peine, un bras qui se lève, tout au plus.
Il cherche le regard de son accompagnateur (Stan Cramer) avec un sourire
d'enfant perdu - le trac probablement, puisque ses mains tremblent légèrement.
La voix elle-même n'a pas le poli de celle d'autres interprètes
de sa génération, et certains aigus sont presque impossibles.
Quant au visage, il ne cherche pas à exprimer, et se contente
de sourire avec une délicatesse égale... Et pourtant...
Pourtant, quand il faut que la voix tonne, elle tonne (mais sans théâtre
ni grimace), et quand elle doit charmer, elle charme (mais sans minauderies)
: la douceur des berges, comme la cruauté des rapaces affamés,
le pastel comme le fusain, tout est là, sans béquille ni
accessoire, sans astuce, pas plus celle du minimalisme que celle de la
fragilité qui, si elle n'est pas dissimulée, n'est pas non
plus affichée - et les larmes souvent viennent aux yeux, tant on
est heureux d'entendre et de voir Ulrich Corvisier parvenir, sans jamais
singer un répertoire ou une époque, à s'approprier
un monde ancien et à le restituer aussi neuf qu'aux matins de sa
grandeur.
L'intensité du spectacle fut telle que nous dûmes partir
à l'entracte. Peut-être avons-nous eu tort, car les deuxièmes
parties elles aussi partent d'un bon sentiment... Cependant comment
écouter "L'hymne à l'amour" après Kesoubah,
et (à quelques exceptions près) quiconque après Corvisier
? |
|
|