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Les premiers
mots de la nuit sont comme ceux de l’éveil, indélébiles,
on ne les oublie pas et ils vous hanteront longtemps. Au théâtre
de l’Essaïon, ce soir-là, entre dix et onze heures,
c’était à Ulrich Corvisier de prononcer ces mots pérennes.
Un bouquet de fleurs sur le piano, un micro, le mur à l'arrière
pour tout décor : le dépouillement du cabaret – à
habiter. Visage dans une lumière bleutée, silhouette haute
et noire, main fine qui danse dans l’air très sobrement,
le chanteur apparaît et frappe un grand coup à réveiller
la nuit, avec sa voix à la fois petite et puissante sur "En
m’en foutant". Le ton est donné avec cette chanson interprétée
autrefois par Marianne Oswald, aux accents réalistes, mais revêtue
d’une brutalité inouïe, d’une couleur tragique
qui ne quittera plus l’atmosphère. Les premiers mots d’Ulrich
Corvisier furent donc ceux de la déploration irrémissible,
du malheur d’avoir mal conduit sa destinée, qu’on eût
voulu autre : « Je suis né un soir de décembre »,
et il est vrai qu’on est immédiatement à l’écoute
du cœur de ce garçon qui va, pendant tout le spectacle, décliner
toutes les nuances de la peine : tristesse, douleur, mélancolie,
effroi, désabusement, joie d’exister au-dessus d’un
gouffre.
"En m’en foutant" commence et termine le spectacle, mais
bien sûr la reprise finale est chargée de toute la progression
émotionnelle que ce Cabaret d’Ulrich C. propose
à l’oreille. La douleur se charge peu à peu de ses
contraires et de ses atermoiements. On part d’un jeune homme blessé
qui crie son mal, son inconscience, puis l’on entend un garçon
aux côtés de son amant dans "Quand tu dors", qui
laisse chanter sa solitude : « Toi tu dors la nuit / Moi j’ai
d’l’insomnie […] Lorsque tu dors / Je ne sais pas si
tu m’aimes ». On peut être couché près
de celui qu’on aime et pourtant confesser : « ça me
fait pleurer ». Puis Ulrich Corvisier est une femme qui souffre,
un enfant maudit dans la célèbre "Ballade du cordonnier"
de Jean Tranchant auquel l’interprète laisse un vaste espace
dans ce concert. Toutes les figures du désespoir sont convoquées
en un souffle : homme, femme, enfant. La déclinaison des conditions
dilate le poids du malheur : l’interprète agrandit l’espace
de la conscience et la pesanteur des plaintes. On se détache de
tout particularisme, comme de tout ancrage dans les années Trente,
auxquelles Ulrich Corvisier emprunte néanmoins l'essentiel de son
répertoire.
Car Prévert, Tranchant, Mac Orlan, auteurs de chansons de la veine
réaliste, tous à un niveau différent, convoqués
par Ulrich Corvisier, pourraient prêter à l’hommage
encadré. Il n’en est rien tant on oublie la référence
en se laissant bercer par la douceur de la voix, amenée au seuil
du cri par moments. C’est toute la comédie humaine de la
douleur que chante Ulrich C., qui fait disparaître son propre nom
au profit de l’initiale. Et pour cause : la tradition de la chanson
réaliste s’estompe peu à peu, le tragique éclipse
le dramatique, la figure vocale du Peuple s’accouple avec celle
du dandy-poète pour toucher à l’émotion pure
du malheur. Du discours assujetti à un contexte sociopolitique,
on passe tout simplement à l’universalité du bruit
des larmes. Ulrich Corvisier se rend perméable à toutes
les douleurs comme à tous les genres sexuels et esthétiques.
« Partout je traîne / Comme une chaîne / Ma lourde peine
» ("Moi, j’m’ennuie"). Si bien que "La
Complainte de la Seine" n’est plus un morceau de la topique
parisienne, mais se transmue en un véritable chant de mort, requiem
athée, le chanteur devenant l’aède aux bords du Léthé
: « Ô Seine clémente / Où vont les cadavres
/ Ô lit dont les draps / Sont faits de limon. / Fleuve de déchets
/ Sans fanal ni havre, / Chanteuse berçant la morgue et les ponts.
[…] Accueille le fou / Mêle leurs sanglots / Au bruit de tes
larmes / Et porte leur cœur / Parmi les cailloux. » La Seine,
c’est alors le tombeau de ceux qui souffrent, où s’affirme
la tentation du suicide en son versant noir tandis que lui répond
"Moi, j’crache dans l’eau", son pendant amusé,
tragi-comique. La plasticité sexuelle et esthétique de l’interprète
porte les chansons à leur plus grand pouvoir métaphorique
et métamorphique, comme "Les Cailloux de la route", "Ici,
l’on pêche" (chantées en rappel) ou encore "Mes
nuits sont mortes". Chaque mot se met à peser de sa réalité,
de son pouvoir d’apparition, mais aussi de tout ce qu’il suggère
d’existentiel et d’image poétique.
L’intensité atteinte par l’artiste profite à
merveille du pianiste Stan Cramer, souvent virtuose, qui connaît
le chanteur, semble-t-il, comme il connaît sa partition. Emporté
par les arrangements qui font la part belle au cabaret mais surtout à
la puissance des mélodies, à leurs ondulations dramatiques,
Ulrich Corvisier joue avec l’ampleur de sa voix, la livre aux tourments,
mélangeant spectacle et intime sensualité de la confidence.
Une pudeur invraisemblable recouvre alors ce visage, on devine une timidité
extrême qui met en avant Tranchant ou Mac Orlan, les ombres de Lucienne
Boyer ou Lys Gauty, plutôt que soi, qui cherche à s’effacer
mais n’en fait que mieux ressurgir la complainte d’un cœur
sensible à l’infini, ouvert aux quatre vents et qui accueille
tous les soupirs avec la même généreuse attention.
A mesure qu’Ulrich Corvisier croit donner la parole, il habite d’autant
mieux les affres de l’acédie. "La Complainte de Kesoubah"
de Jean Tranchant n’avait sans doute pas atteint ce sommet d’authenticité
tragique et l’on entend comme jamais : « Papa buvait bien
quelquefois / Ça vous console quand on boit / Maman n’était
pas la dernière / D’accepter de prendre un verre ».
Le souvenir d’une enfance, tout en litote et euphémisme,
appellerait l’ironie bien incarnée dans l’antiphrase
du « bon ménage ». Or, l’interprétation
d’Ulrich Corvisier, d’une sincérité désarmante
et gagnée sur la retenue, ne s’en charge que de plus de violence.
Ulrich C. guide ses interprétations par les changements d’allure
du débit, qui atteint parfois le bout du souffle. Les variations
de vitesse, comme le « Te casser la gueule » accéléré
de la "Ballade du cordonnier" correspondent à celles
des registres de tristesse, et le coeur de l'auditeur ne peut que suivre
les premières... pour mieux éprouver les dernières.
On se laisse porter par les modulations de ce chant au point de fermer
un moment les yeux et le suivre à l’oreille. Enchanté,
on pourra se laisser surprendre à redécouvrir "Moi
j’m’ennuie", bouleversante et sans moquerie, où
« l’ennui » reprend pleinement son sens étymologique
de sentiment d’inanité. On appréciera également
la chanson d’Enzo Corman, ciselée, "Berlin, ton danseur
est la mort", dont l’interprète livre la juste mesure
poétique, viscontienne et décadente, ou "Wenn Ich mir
was wünchen dürfte" de Friedrich Hollaender, dont le non
germanophone ne comprend pas les paroles mais saisit le sens. Car en l’écoutant
souffrir, on a appris la matière sonore de cette voix au point
qu’elle nous fait pleurer de chanter, tout simplement, et qu’elle
métamorphose ces chansons en morceaux d’existence, les portant
bien au-delà du jeu littéraire, du divertissement musical,
pour les rendre graves et sensibles. Son art de l’interprétation
est si touchant qu’il en vient à réduire toute distance
artificielle entre la compréhension et le sentiment.
Comme les grandes tragédiennes qui pourraient lever un doigt et
tout dire de leur personnage, Ulrich Corvisier conquiert son public par
un mouvement de la main, rhétorique épurée de la
gestuelle, un accent de la voix qui vous regarde, une pause d’un
instant sur le tabouret. Faire tant avec si peu, c’est pousser le
spectateur à se retrouver seul et à éprouver toutes
les nuances de cette émotion jetée dans la nuit, avant que
la lumière ne se rallume, on aura entendu le rire et les larmes
dans leur pesanteur la plus nue. On n’oubliera pas les premiers
mots de la nuit, c’était ceux d’un garçon qui
danse sur un fil. |
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