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"Les
temps sont incertains et je reviens de loin"… ce refrain qui
ouvre l'album Trapèze de Jean Guidoni semble un constat
sur la difficulté de continuer à exercer son métier
de chanteur. Mais Jean Guidoni sait que "Tout ce qui ne […]
tue pas […] rend plus fort" (Nietzsche, Ecce Homo),
et profite de ce double malaise (celui de l'époque et le sien)
pour tout remettre à plat, emprunter d'autres chemins et accessoirement
sortir un des plus beaux (et des plus incompris) albums de 2004.
Le son d'abord est complètement neuf pour Guidoni, puisque c'est
Edith Fambuena qui a réalisé le disque, avec, entre autres
musiciens, le bassiste Alain Ekpob, celui-là même qui avait
offert à Marie France pour son album de 1997 le sublime "Les
coeurs trahis". Un univers musical pop donc, très loin du
piano, du cabaret ou même du rock auxquels Guidoni nous avait habitués.
Table rase aussi pour le choix des auteurs, Marie Nimier et Jean Rouaud,
inconnus en terres guidoniennes jusqu'alors. Enfin nouveauté absolue
du chant de Jean Guidoni qui, censurant ses envolées flamboyantes,
prend le parti d'une sorte de retenue souveraine à la limite du
murmure… Certes quelques titres ("La naïade" par
exemple), sans doute en raison de textes eux-mêmes typiques de l'univers
traditionnel de Jean Guidoni ("Ma voix est un filet / Dans lequel
ils se prennent / Mon chant est un aimant / Qui fait perdre le nord /
J'attire tous les marins / Les chasseurs de baleines…"), font
entendre un chant plus familier: on retrouve alors cette façon
si singulière de jouer d'une extrême virilité teintée
d'un je-ne-sais-quoi de féminin qui produit une sorte d'accent
traînant sur certaines syllabes comme pour indiquer que le sens
du mot (ou de la phrase) ne saurait être totalement dévoilé.
Cependant le plus souvent c'est le chant neuf de Jean Guidoni qui frappe,
d'autant qu'il sait exploiter le très beau et très émouvant
hiatus entre la puissance de sa voix et la retenue interprétative.
Une retenue, parfois un chuchotement, qui à aucun moment n'efface
le mot ni ne ternit la phrase de ses afféteries exténuées:
au contraire, Jean Guidoni est sur Trapèze plus que jamais
un diseur, lequel passe, sur "Pise" par exemple, du chanté
presque parlé des couplets au refrain presque murmuré sans
jamais sacrifier la moindre syllabe, sans lâcher le fil du discours,
guidé ou soutenu par les phrases du violoncelle. D'ailleurs les
arrangements d'Edith Fambuena et de Raphaël Drouin, pourtant particulièrement
travaillés, présents, remarquables, loin de phagocyter les
chansons, semblent toujours au contraire en exalter le sens, comme ces
quelques notes de piano à la fin d'"Evidemment" qui donnent
une résonance particulière aux derniers mots de la chanson
("Evidemment il y a la vie"), ou la subtile marqueterie sonore
(avec pizzicati, voix de femme, vents et crépitements divers) qui
confère toute sa beauté crépusculaire à "Néant,
néons", petite valse de la désespérance moderne.
Ou encore comme les guitares crépusculaires de "La farce bleue",
sans doute le plus extraordinaire tour de force de l'album et le plus
plus méconnu des joyaux - noirs - de la pop - de ceux qui vous
font danser seul dans la nuit de votre chambre, esprit et corps occupés
par une sorte de mélancolie entraînante et infinie. La gravité
de Jean Guidoni, la voix presque enfantine et parfois mal assurée
d'Edith Fambuena, le rythme et les guitares donc, sans oublier la beauté
désabusée du texte: "Il n'y a pas de tourbillon / Sans
la chimère / Il n'y a pas d'autre abandon / Que l'illusion"…
Qui eût dit que c'est avec Jean Guidoni qu'Edith Fambuena ferait
sa chapelle Sixtine ? Et qui eût cru que Jean Guidoni, empruntant
les chemins de la pop, parviendrait, lui aussi, au-delà de l'expérimentation,
au coup de maître ? Dans un monde meilleur, il serait même
passé directement avec cette "Farce bleue" du music-hall
lettré (cf. les textes de Pierre Philippe) à la première
place du top 50… (encore aurait-il fallu que les Inrockuptibles
et consort écoutassent l'album et fissent leur travail. Mais peut-être
pour attirer leur attention, suffisait-il d'indiquer "Bashung"
sur la pochette du disque ?).
L'alchimie entre la chanson et la pop est tellement parfaite, et tellement
surprenante, que ceux qui avaient enfermé le chanteur dans son
rôle vont devoir désapprendre leur Jean Guidoni. Ils accèderont
alors paradoxalement à la quintessence de son art. Trapèze,
ou "Comment se renouveler en creusant toujours le même sillon."
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