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Samedi,
fin de soirée. L’aveuglante lumière de l’halogène
fait subitement apparaître le petit salon d’un appartement
parisien. Mentor et son fils Télémaque viennent d’éteindre
la télévision. La tête vide et les oreilles bourdonnantes,
ils digèrent une soirée spéciale consacrée
aux cinquante succès éternels de la chanson française.
Le jeune adolescent hésite à rompre le silence.
Télémaque : Mais pourquoi un tel engouement
pour les émissions de variété ? Pourquoi les gens
aiment-ils autant écouter des chansons ?
Mentor : Dois-je vraiment répondre à ta
place ? Qu’en penses-tu ?
Télémaque : C’est sans doute qu’ils
y éprouvent du plaisir.
Mentor : Quel plaisir ? Est-ce celui du verre d’eau
quand on a soif ?
Télémaque : Je ne voudrais pas m’engager
dans l’impasse d’une hiérarchie des plaisirs et des
sensibilités. Mais moi, je peux t’avouer que la découverte
d’une chanson n’est pas un plaisir immédiat. Elle provoque
comme une mise à l’écart. Quel est ce genre de plaisir
qui ne peut naître qu’à la seconde écoute ?
Mentor : Ne serait-ce pas celui d’un rythme familier,
de mots déjà entendus et attrapés au vol, d’une
mélodie que tu peux reconnaître ?
Télémaque: Quelle différence avec
un air d’opéra en ce cas ?
Mentor : L’air d’opéra offre en effet
un plaisir différent. Son apparition te surprend, mais, porté
par l’ensemble, tu en acceptes la nouveauté d’emblée.
La chanson ne t’impose rien qu’elle-même, elle n’attend
rien de toi immédiatement, parce qu’elle plante un décor
qui ne la précède pas. Et puis progressivement, elle fait
son travail de chanson, elle s’insinue dans ton esprit jusqu’à
conquérir ta mémoire.
Télémaque : Pourquoi seule l’œuvre
du temps nous la fait accepter ?
Mentor : Parce que la chanson, c’est l’art
de la répétition, du refrain, de la rengaine, de la ritournelle,
la digne héritière du rondeau poétique. Le refrain
est un balancier d’horloge qui compte le temps. Et toi, dans l’attente
avide de son retour, tu te constitues prisonnier volontaire d’un
cachot temporel, où, entre deux rondes, tu n’as rien d’autre
à faire que d’écouter les paroles que les couplets
te proposent. Le refrain est l’appât d’un piège
qui ne peut se construire que dans le temps.
Télémaque : Pourquoi un piège ?
La chanson doit-elle user de violence pour que nous écoutions ce
qu’elle a à dire ?
Mentor : Tu te trompes en formulant ainsi ta question.
Tu te laisses prendre au mirage du message. La chanson s’est quelquefois
rêvée en vecteur révolutionnaire, mais ce n’est
là qu’un accident de sa nature, et non son essence. La berceuse,
première chanson que connaît le petit homme, ne cherche pas
à éduquer par la délivrance d’une morale, elle
sert à la reconnaissance de la mère par la répétition
du rite chanté. Aussi la berceuse peut-elle s’en tenir à
"Fais dodo, Colas mon p’tit frère", sorte de "lalalala"
incantatoire. De même, les comptines populaires empruntent au plaisir
du récit, mais sans jamais atteindre au conte. "Frère
Jacques", "Au clair de la lune", "À la claire
fontaine", "J’ai du bon tabac", "Il pleut bergère",
autant d’infra récits qu’on ne retient pas pour leur
discours.
Télémaque : Alors pourquoi un tel succès
au cours des âges ?
Mentor : Grâce à la simplicité des
airs et des paroles, condition nécessaire à la mémorisation,
qui elle-même permet l’épanouissement d’un plaisir
dont nous n’avons pas encore parlé.
Télémaque : Lequel ?
Mentor : Celui de chanter à son tour. La chanson
est le seul art dont la finalité n’est pas d’être
consommé mais d’être imité.
Télémaque : Je ne comprends pas très
bien l’intérêt d’une telle spécificité.
Mentor : Tu avais pourtant instinctivement débuté
par là : la chanson procure un plaisir de reconnaissance. Reconnaissance
de la seconde écoute, reconnaissance de la mère, et plus
important encore, reconnaissance d’une communauté. Car le
plaisir de chanter est indissociable, du moins à l’origine,
de celui de chanter ensemble, cette vieille coutume des fins de banquet.
Lorsque des retraités se retrouvent pour se rappeler les paroles
des chansonniers d’après guerre, ils sont comme des sans-culottes
qui se reconnaissent à l’air de la "Carmagnole".
La chanson est d’abord une patrie sonore.
Télémaque : C’est donc pour la création
d’une telle communauté que la chanson devait être facile
à mémoriser et à chanter ?
Mentor : Oui, je pense. À l’opposé
des airs d’opéra, des chansons savantes (comme celles de
Purcell) que les trilles rendent impossibles à imiter, la chanson
traditionnelle cherche la facilité d’une transmission mimétique.
Par conséquent, elle se devait de refuser la possession préalable
de toute technique spécifique, la justesse approximative du chant
suffisant amplement à permettre l’intégration de l’imitateur
à la patrie sonore convoitée. Ce refus de toute supériorité
technique fit de la chanson un art populaire qui réduisit à
néant l’écart entre l’artiste et son public.
La chanson n’était pas là pour se faire admirer mais
pour être reprise en chœur. C’est par ce biais que la
chanson est progressivement devenue le socle d’une culture populaire
fondée sur le rejet de la hiérarchie bourgeoise des savoirs.
Tandis que la peinture, la littérature ou la musique créent
un rapport inégalitaire entre l’artiste et son public, la
chanson n’exclut personne. Ainsi a-t-elle toujours été
le médiateur privilégié d’idéaux démocratiques.
Télémaque : Pourquoi insister sur le caractère
populaire de la chanson ?
Mentor : Parce que la chanson que nous connaissons aujourd’hui
est issue non de sa branche savante mais d’une tradition artistique
née dans les couches modestes. Au XXème siècle, il
y eut ces chanteurs de rue qui adaptaient le folklore populaire du titi
parisien. Mistinguett, Arletty ou Piaf chantaient des histoires de faubourg
; Fréhel, Damia ou Berthe Sylva racontaient des drames citadins,
tandis que les chansonniers comiques, Georgius, Ouvrard, Ray Ventura,
Fernandel ou Bourvil cultivaient le calembour populaire et le jeu de mot
grivois. Mais dans tous les cas, la chanson se voulait avant tout narrative
: elle était un divertissement populaire qui s’appuyait sur
les références sociales et urbaines du public auquel elle
s’adressait.
Télémaque : Mais, la chanson n’a
jamais été un genre fixé par une poétique
rigoureuse. Il est impossible de la réduire à la chanson
réaliste ou au comique troupier. Quel rapport aujourd’hui
avec le rock, la pop ou la variété ?
Mentor : Tu n’as pas tort de me contredire sur
ce point essentiel. Pour tenter d’isoler une hypothétique
nature de la chanson, pour réussir à quitter le cliché
d’un art « fourre-tout » dont on ne peut rien dire,
j’ai soigneusement évité le problème de l’éclatement
de ses genres. Il a toujours existé au sein même de la chanson
traditionnelle une tension entre une dimension poétique, privilégiant
les trouvailles langagières et les images fulgurantes, et une dimension
purement divertissante, préférant des paroles simples et
des airs de bal. Si sa dimension poétique a largement été
perpétuée par un courant considéré comme intellectuel,
celui des Gréco, Barbara, Ferré…, sa seconde dimension
a pris un nouvel essor avec la vague "grande variété",
qui renouait dans les années soixante-dix avec le pur plaisir originel
de chanter et de danser ensemble sur un air aisément mémorisable.
La culture pop elle-même est précisément née
de cette renaissance du bal populaire.
Télémaque : Tu sembles à dessein
contourner les chansons qui défendent un discours, qui délivrent
un message. Les chansons ne sont pas toutes faites pour être entendues.
Certaines veulent encore être écoutées.
Mentor : Nuançons. J’ai déjà
abordé la dimension poétique des chansons « à
texte », qui attend de l’auditeur une écoute attentive.
Mais toi, tu veux sans doute parler de la chanson engagée, celle
qui veut transformer la communauté sonore en communauté
politique. Si j’ai affirmé tout à l’heure que
le message ne participait pas de la nature de la chanson, ce n’était
pas par mépris à l’égard de la chanson engagée,
qui possède d’illustres aïeux et une solide tradition
révolutionnaire. Je voulais simplement te faire voir que la chanson
à message n’était qu’une des utilisations possibles
de la chanson, et te montrer la place légitime de la chanson engagée,
c'est-à-dire périphérique et non centrale, à
un moment de son histoire où elle tend à se confondre avec
l’art de la chanson en général. Rock contestataire,
rap engagé, variété caritative, tous les genres se
politisent. Pour clore notre petit dialogue, Télémaque,
j’espère que dans votre génération la chanson
conservera le droit d’être, non pas un appel au vote, mais
de simples petites notes.
Télémaque : Je te remercie en tout cas
d’avoir un peu éclairé ma nuit. À demain.
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