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Gainsbourg
n'était pas Chopin, ni Rubinstein, mais un pianiste quelconque
qui cachetonnait dans des bars avant de composer à la va-vite des
chansonnettes pour l'Eurovision (et pour le chèque). Simone Tassimot
n'est pas Suzanne Danco, ni Billie Holliday, mais une chanteuse de rengaines
populaires plus ("Viens gosse de gosse") ou moins ("La
Foule") oubliées. Pour exercer convenablement leur métier
dans la limite de leurs capacités, l'un et l'autre ont dû
faire leur deuil, comme on dit, de ces vies merveilleuses dans les hautes
sphères de la Musique (ou du Jazz) : adieu mélodies de Fauré,
bonjour Willemetz, adieu préludes, impromptus et nocturnes, bonjour
Joëlle Ursull... L'événement de ce disque est que Gainsbourg
et Tassimot, en "se rencontrant", se tirent mutuellement vers
leurs sources lointaines respectives ; le miracle est qu'ils accomplissent
ce chemin vers l'origine — cette ascension — sans jamais jouer
à la grenouille qui voulait devenir boeuf, c'est-à-dire
en restant dans le cadre strict, humble, mineur, de la chanson.
Car ce qui frappe dès l'abord, c'est la pureté inouïe
de l'interprétation. Pureté non dans le sens d'une perfection
technique (d'ailleurs à cet égard, on peut relèver
quelques scories vocales), mais d'une décantation radicale : reprenant
les chansons de Gainsbourg de zéro, et les reprenant avec dans
la voix le dépouillement et la rigueur des Fauré qu'elle
n'a pas chantés, Simone Tassimot leur donne une lumière
interne, une fluidité, une pureté, oui, qui littéralement
les transfigurent : toujours pas Chopin ni Brahms (dont, comme on sait,
Gainsbourg a utilisé la musique pour composer celle de "Babe
Alone In Babylone", ici présent), ni Bill Evans, bien sûr,
mais comme un écho de leur beauté, à l'arrière-plan,
dans cet espace de profondeur que l'interprète parvient à
adjoindre à chaque chanson. Ou plutôt les interprètes,
le pianiste (et en l'occurrence arrangeur) Jérôme Destours
n'étant pas pour rien dans ce processus de décantation —
il n'est que d'écouter le prélude de "La Saison des
pluies", ou son contrechant à 2'30 : la très belle
chanson de Gainsbourg, originellement publiée dans son album Confidentiel
en 1964, y gagne une sorte de grandeur lasse, mais aussi de transparence
d'après l'orage, que le chant de Simone Tassimot, d'un tact, d'une
élégance, d'une évidence simplement bouleversante,
conduit plus haut encore, ou plus loin, derrière le miroir... où
la chanson rejoint, avec son air de lucidité absolue, et ses vérandas,
l'"India Song" de Duras, Alessio et Moreau.
Certains pourront trouver qu'une telle pureté confine à
la monotonie, voire à une sorte de raideur lisse et désincarnée
: c'est tout le contraire, puisqu'elle laisse le terrain libre aux innombrables
variations des couleurs de la voix, à tout un théâtre
sans théâtre, une ultra-expressivité sans les grimaces
de l'expression. La chanson devient alors kaléidoscope de vibrations
infimes, ou paysage changeant. Ecoutez par exemple l'ultime refrain de
"Dépression au dessus du jardin", où une très
légère raideur (sur "Les fleurs ont perdu leurs parfums",
à 2'29) est immédiatement suivie par une sorte de détente
(sur "Qu'emporte un à un / Le temps assassin" à
2'36) d'une beauté presque insoutenable, comme si la narratrice
avait rejoint les rives les plus lointaines de l'irrémédiable.
Ou "Les Goémons", chanson liquide, dont Simone Tassimot
et Jérôme Destours font miroiter le beau texte classique,
en une alliance du stable et de l'instable, qui est comme l'écho
immédiat, accessible, simple, et parfait, d'une double tradition
française qui aboutit un jour aux chefs-d'oeuvre de Baudelaire
et Debussy. Ou encore "Les Bleus", que Simone Tassimot chante
avec une malléabilité expressive stupéfiante, de
minuscules accélérations comme des claques, et d'imperceptibles
retards comme des larmes, en un jeu de tension / détente aussi
indécidable, confus, troublant, que l'amour à mort, le sujet
de la chanson... Seule "La Cavaleuse" semble privée de
variations, figée dans une univocité d'autant plus décevante
qu'elle va à contresens du texte de Gainsbourg. Bien qu'elle soit
esthétiquement, vocalement et pianistiquement parfaite, et plus
que plaisante, la cavaleuse de Simone Tassimot est loin d'égaler
celle de Mireille Darc, qui avait mieux compris le destin tragique de
son personnage. Mais que cet accès de joie forcée (et déplacée)
ne vienne pas jeter le doute sur les capacités de Simone Tassimot
à aborder le Gainsbourg léger : "Exercice en forme
de Z", fantaisie "allitérative" bien vaine, devient,
grâce à la diction de la chanteuse et le magnifique accompagnement
de Jérôme Destours, une parfaite ouverture d'album, apéritive,
calme, amicale, comme un ciel de juin tôt le matin. Même l'impossible
numéro des "Nanas au paradis" est enlevé par la
chanteuse, qui certes, ici, ajoute plus qu'elle ne retranche, agite plus
qu'elle ne décante — mais atteint ce faisant le coeur palpitant,
ou plutôt le noeud d'adrénaline, d'une chanson qui tente
de saisir, en trois minutes et avec tout un bric-à-brac de mots
et d'images, l'épopée joyeuse et pathétique de celles
que Chabrol appelait "les bonnes femmes".
Merveilleux disque facile, simple, évident, pour pleurer
("Les Bleus", "Dépression", "Les Goémons",
"La Saison des pluies"), fredonner ("Les Oubliettes"),
sourire ("Frankenstein"), ou même esquisser un pas de
danse en faisant la poussière ("Les Amours perdues",
"Accordéon", "La Cavaleuse"). Mais aussi toute
nouvelle pierre, et déjà angulaire, de la maison Gainsbourg,
qui, malgré la multitude, la diversité et parfois le génie
de ses interprètes, n'avait jamais été servi aussi
près de sa vérité rêvée, de ses racines
cachées, en un mot de ses fondations, par une interprète
qui elle-même, de son côté, exauçant et rejoignant
l'arrière-pays de Gainsbourg, rejoint ses propres terres inaccessibles.
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