La publication,
en 2000, de l’album Tantôt rouge, tantôt
bleu (Mona Heftre chante Rezvani), fit l’effet
d’une petite révolution: on pouvait enfin écouter
Rezvani, sa poésie immédiate, ses textes simples
célébrant pour la plupart l’amour éternel
de Serge et Lula, pour la première fois débarrassés
des clichés post-adolescents qu'une interprétation,
disons bâclée, pouvait leur conférer.
Il est vrai que Jeanne Moreau les avait beaucoup chantés,
légèrement, très légèrement,
parfois trop sans doute…
C’est Mona Heftre qui, après quelques tentatives
dans la chanson, réussit le coup de maître
de nous faire redécouvrir et apprécier à
sa juste valeur l’art de Serge Rezvani. Il aura donc
fallu plus de trente ans à un auteur pour trouver
son interprète. C’est long pour l'amateur
de chansons, mais si peu pour un mathématicien hors
pair comme Serge Rezvani, qui, par une habile opération,
convertit les années calendaires en "années
Lula".
Pour expliquer le miracle d'une telle renaissance, il y
a d’abord la voix de Mona Heftre, belle et chaude,
teintée d’une pointe d’accent, et toujours
grave, même dans la douceur ou dans la joie. Puis
le choix des instruments, en particulier l'accordéon,
qui, conjugué à des tempos très retenus,
permet de laisser la poésie des textes infuser. Enfin,
il y a surtout l'interprétation de la chanteuse,
sa "ligne de chant" proche du murmure, qui utilise
le souffle pour redonner leur véritable sens aux
mots, comme dans un "Tantôt rouge, tantôt
bleu" très éloigné de la version
de Jeanne Moreau, laquelle fit le contresens d’en
donner une lecture trop désinvolte. A contrario,
Mona Heftre est, ici comme ailleurs, naturellement mélancolique,
émue, et joue avec une voix très légèrement
tremblée pour rendre palpable la tragédie
de l'absence: "Les yeux fermés je me balance
/ Comment vivre sans lui ? / Comment me passer de mots tendres
? / De mots d'amour heureux...".
D'ailleurs tout le disque, et même les chansons les
plus légères comme "J'ai la mémoire
qui flanche", témoigne d'une maturité
nouvelle, d'une profondeur des sentiments qui font table
rase de l'insouciance des années soixante. Grâce
au travail de Mona Heftre, la chansonnette écrite
sur un coin de nappe dans un bistrot de Saint Germain des
Prés est devenue une oeuvre parfaitement en phase
avec notre époque. Pour Rezvani comme pour nous "les
années Mona" commencent aujourd'hui.
(Signalons pour finir la beauté de
l'album lui-même, un livre-disque proposant l'intégralité
des textes de Rezvani. Avec des objets de ce type, les maisons
de disques ne devraient plus craindre le piratage; hélas
elles laissent à d’autres le soin de faire
leur travail, comme ici Actes Sud, célèbre
maison d’édition).