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[La
scène se passe à Paris, dans le quartier Beaubourg, à
la Maison de la Poésie, qui, dans le cadre de Lire en Fête,
a prêté sa salle à la librairie des Abbesses pour
une soirée en hommage à Serge Rezvani: entreront sur scène
successivement Marie-Josée Nat, pour une lecture, Serge Rezvani
et Bertrand Py, pour un entretien, Philippe Eveno, Mona Heftre, Helena
Noguerra, Philippe Katerine, Anna Karina et Serge Rezvani, pour un récital
de chansons.]
Quelques mots de Rezvani lui-même sur la chanson, avant le récital:
non, ses chansons ne sont pas des poèmes, mais plutôt des
notes de journal écrites sur trois accords, pour se délasser
entre deux peintures... Puis Mona Heftre entre sur scène, accompagnée
du guitariste Philippe Eveno. Elle se tient droite, les mains dans le
dos, comme une élève au tableau noir, respectueuse (l'auteur
est dans la salle), humble (il s'agit de servir le texte et non de se
donner en spectacle), mais aussi contente de son propre travail de recherche
(les chansons ont été soigneusement choisies, parfois débusquées
dans telle ou telle pièce de théâtre où elles
dormaient, loin des succès un peu trop évidents). Et lorsque
résonnent les premiers accords de "Tantôt bleu, tantôt
rouge", c'est le silence qui frappe. Celui de la salle bien sûr,
qui redouble soudain de concentration, mais aussi celui de la guitare,
dont les rares accords épars sont comme des lambeaux d'accompagnement
sertissant le chant nu de Mona Heftre. Minimalisme ? Ascèse ? Oui,
mais davantage encore: densité et profondeur (sans aucune de leurs
marques ou stigmates habituels), qui rendent les deux chansons suivantes,
"A travers notre chambre" et "L'étoile du soir",
simplement bouleversantes. Pour finir, l'histoire légère
(et légèrement triste) d'un amour sans lendemain dans le
Paris-Milan ("Les wagons longs de lit"), pour varier les registres
et prouver que si l'on peut faire pleurer avec presque rien, l'on peut
aussi faire sourire avec rien, presque: deux mouvements de la tête,
de nouvelles couleurs dans la voix - et toujours l'extrême précision
de la diction, qui rend tous les ornements, tous les trucs, toutes les
ficelles inutiles.
La précision de la diction, ce n'est pas vraiment la qualité
première d'Helena Noguerra, qui succède à Mona Heftre
sur la scène de la Maison de la Poésie: au contraire, les
mots semblent parfois se transformer ou se confondre dans sa bouche, ce
qui est d'autant plus dommage qu'elle possède toutes les qualités
pour être une grande interprète de Rezvani: l'ingénuité,
l'élan, l'humour, sans compter la simple beauté du timbre.
Ses cinq chansons passent donc dans un souffle léger, qui rafraîchit
souvent, mais ne touche pas toujours, faute de mots. "Les
mensonges" néanmoins est une vraie réussite: Helena
Noguerra rend parfaitement l'état de candeur désillusionnée
de la narratrice (et accessoirement, fait oublier l'affreux "débitage"
de Jeanne Moreau sur ce titre qu'elle a créé). Avant de
quitter la scène, Helena Noguerra est rejointe par Philippe Katerine,
qui s'empare de la guitare et du micro pour un duo d'une drôlerie
stupéfiante: "La bécasse", saynète avec
satyre et donzelle entièrement fondée sur la répétition,
est en effet transcendée par le couple, sorte de "Belle et
Bête" modernes - ou devrait-on dire plutôt "La Douce
et l'Ahuri" ? Leur numéro est si "virtuosement"
improvisé, la balance entre les personnages est si parfaite et
le lien invisible - au-delà des caractères - est
si touchant, que jamais la drôlerie ne dégénère
en clin d'oeil, en second degré, ni en grotesque. La grosse voix
que se fabrique Philippe Katerine pour ses "Tra la la la la de bon
matin / Tra la la la la la la ah la bécasse..." est celle
d'un enfant qui croit sincèrement au personnage qu'il interprète
tout en le sachant faux, et les ornements suaves dont il fleurira sa ligne
de chant lorsqu'Anna Karina sera entrée en scène et aura
remplacé Helena Noguerra pour trois nouveaux duos, auront exactement
la même valeur, et la même beauté, mais dans un autre
registre.
D'ailleurs la simple présence d'Anna Karina transforme l'atmosphère
de la petite salle, dont l'air semble soudain chargé d'une inquiétude
enfantine, sérieuse, qui est celle-là même que l'ancienne
muse de Godard éprouve, manifeste à travers chaque geste,
chaque déplacement, chaque maladresse, et finalement avoue à
l'assistance. Et en effet, comment être celle que l'on n'est plus,
comment chanter avec la voix que l'on n'a plus, comment interpréter
les chansons de Rezvani avec l'insouciance dont on n'est plus capable
? Peut-être en faisant semblant d'y croire vraiment, comme, encore
une fois, un enfant à son jeu ? C'est en tout cas ce qu'Anna Karina
paraît avoir choisi de faire, prenant tous les risques et ne tombant
jamais, sauvée justement par l'élan, l'aplomb inquiet, mais
aussi la présence rassurante de Philippe Katerine, avec lequel
elle forme un duo à la fois improbable, impossible et parfaitement
juste. L'une est mobile, l'autre statique, l'une a une grosse
voix abîmée, l'autre perche la sienne assez haut, l'une est
fébrile, l'autre a le calme des ravis de village... et ensemble,
ils sont finalement bien plus touchants que Jean-Paul Belmondo et... Anna
Karina dans Pierrot le fou... D'ailleurs, une fois leur dernier
duo achevé ("La vie s'envole", merveilleux, malgré
une élocution parfois défaillante), Anna Karina demande
à son partenaire de rester à ses côtés pendant
qu'elle chante, seule, un texte qu'elle a écrit elle-même
en hommage à Rezvani sur la musique du "Tourbillon".
Nouvelle prise de risque, et nouvelle victoire de la naïveté
sur l'impossible.
A tout seigneur, tout honneur ? Le récital se clôt par l'auteur
en personne, qui saute littéralement de son fauteuil d'orchestre
à la scène pour interpréter seul à la guitare
trois anciennes chansons et deux nouvelles. Si "Je ne suis fils de
personne" s'accommode des limites de l'interprète Rezvani
- et même davantage, en profite, jusqu'à devenir quasiment
indissociable de son timbre et de sa voix fragile, les deux autres titres
en ont pâti, en particulier "Jo le rouge", dont Francesca
Solleville aurait certainement su rendre la grandeur à la fois
épique et parodique (Rezvani dit à propos de cette chanson
qu'il la chantait souvent avec elle, Truffaut et d'autres encore, le soir
"autour d'un spaghetti"). Cependant le seul véritable
reproche que l'on puisse adresser à Rezvani (et la seule fausse
note de l'ensemble du récital), c'est de n'avoir pas su garder
pour lui, et pour son destinataire, à savoir Marie-José
Nat, deux nouvelles et très faibles chansons, qui provoquèrent
un malaise semblable à celui d'un lecteur qui, après des
dizaines de très belles pages de journal, "tomberait"
sur deux ou trois notes vraiment trop intimes, dans le sens où
aucun véritable travail formel n'aurait su en sublimer l'impudeur.
Mais ce sont les risques du genre, et seul un fou ou un sourd refuserait
de les prendre, surtout si l'on est guidé parmi les pages par des
interprètes tels que ceux réunis pour ce désormais
mythique Impromptu Rezvani à la Maison de la Poésie.
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