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Une salle
à moitié vide, des bruits de porte dans le fond durant tout
le concert, des personnes qui parlent pendant les chansons, une célèbre
interprète dans le public qui part avant la fin... mais aussi une
salle à moitié pleine, des spectateurs enthousiastes, une
autre célèbre interprète qui reste dans son fauteuil
jusqu'au bout et soutient la chanteuse de sa voix reconnaissable entre
toutes : le public tangue, entre ferveur amicale et embarras, tout comme
Simone Tassimot sur la scène de la Reine Blanche, écartelée
entre éclats magnifiques et naufrage.
Les fragments de beauté d'abord : les mêmes causes produisant
les mêmes effets, le phrasé extraordinaire de Simone Tassimot
continue de fasciner par sa souplesse, sa virtuosité, son élégance.
Presque personne ne parvient aujourd'hui comme elle à lier les
mots en des phrases musicales pures, déliées, légères,
insinuantes... tout en conservant à chaque mot sa valeur, son poids
propre. Magnifiques "Goémons" à cet égard,
dont les courbes vocales semblent suivre le mouvement sinueux des algues.
Et merveilleuse morbidesse de "Machin chose" ou de "Ce
mortel ennui" (qui ne sont pourtant pas ce que Gainsbourg a écrit
de plus beau) ou encore de certaines phrases des "Sucettes",
que personne n'avait encore chantées avec une telle musicalité.
Malheureusement la chanson de France Gall est gâchée par
quelques effets d'interprétation qui la transforment en un banal
numéro de fin de concert : Simone Tassimot, en allant chercher
le rire, prive la chanson de sa sublime ingénuité —
et contredit, salit même, la pureté de son phrasé.
Même contradiction dans "L"Herbe tendre", dont la
tendresse est soudain niée par une phrase que Simone Tassimot décide
de prononcer à la manière d'Arletty... grossière
imitation qui tue la chanson en plein vol. Constat similaire pour cette
pauvre "Cavaleuse", magnifique chanson entre légèreté
pop et mélancolie lyrique, que Simone Tassimot interprète
uniment avec une sorte de désinvolture gaie un peu automatique
qui détruit le fragile équilibre du titre créé
par Mireille Darc.
Alors on s'interroge : pourquoi soudain Simone Tassimot se met-elle à
en faire trop ? Peut-être pour compenser les nombreux trous de mémoire
qui, dès le début du concert, l'ont déstabilisée,
transformant la grande interprète qu'elle est en un papillon de
nuit affolé par la lumière et naviguant de gauche à
droite entre bouffées d'angoisse, paralysies et exaltations soudaines
et éphémères. Le pianiste Jérôme Destours
a fait ce qu'il a pu pour essayer de suivre la chanteuse qui passait du
malaise au "trop à l'aise", parfois dans la même
chanson, mais comment s'accorder à ce qui est, fondamentalement,
désaccordé, c'est-à-dire non pas à une interprète
qui chanterait faux, dieu sait, mais qui serait hors de son assiette,
"décentrée", à côté d'elle-même
et de ses chansons ?
Car tout se passe comme si, après quatre ans de Gainsblues,
Simone Tassimot avait oublié non seulement les paroles de Gainsbourg,
mais, et c'est bien plus grave, les raisons qui l'ont poussée à
chanter ces chansons. Car même quand tout est en place, la voix,
la mémoire, le corps, les gestes, même quand Simone Tassimot
parvient à rendre justice à la chanson, on a l'impression
que l'interprète ne parvient pas, ne parvient plus, à la
soulever de terre, à l'image de ces très beaux "Bleus"
auxquels il manquait un je-ne-sais-quoi d'intériorité pour
être un peu plus que — seulement — "très
beaux". Et dans ces instants d'hésitation entre la beauté
et la frustration, à quelques millimètres d'un sublime qui
se dérobe, on a presque envie de chuchoter à l'oreille de
l'interprète la célèbre phrase de Corneille : "Rentre
en toi-même Octave"...
Bizarre soirée, donc. Bizarre décalage entre une interprète
qui épure autant qu'elle le peut les chansons de Gainsbourg quand
elle les enregistre et qui, sur la scène de la Reine Blanche, se
met à les surcharger en ajoutant ici un trait rouge, là
un effet... Et cruelle ironie d'un concert si relâché pour
saluer la sortie d'un album si maîtrisé. Peut-être
le signe que, derrière le masque du très beau ou la grimace
du complètement raté, car nous eûmes les deux ce soir-là,
Simone Tassimot s'éloigne de celui qu'elle a tant et si bien servi...
Ou peut-être simplement la preuve que pour une grande interprète
aussi, il y a les jours sans, les heures perdues, les minutes de plomb,
avant que ce même petit rien qui a détraqué la machine,
ne vienne tout remettre en place, pour un nouveau tour de piste. |
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