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A
l'heure où la Cinémathèque célèbre
Pedro Almodovar plus volontiers que les mânes de Simone Simon, mademoiselle
Tassimot avait décidé de s'intéresser à l'extraordinaire
corpus du cinéma des années trente et plus particulièrement
à ses chansons, puisque, comme on sait, rares étaient les
films de cette époque qui n'utilisaient pas ses charmes, d'une
manière ou d'une autre. Accompagnée par Michel Glasko à
l'accordéon et mise en scène (l'affiche dit "en espace")
par Sylvia Bergé, elle présenta donc le 26 novembre dans
la salle d'un cinéma parisien un spectacle qui permettait de faire
entendre un répertoire que l'on n'entend quasiment jamais (hormis
quelques "succès"), qu'il ait été produit
par les industries cinématographiques de Paris, Berlin ou Hollywood.
Tout, dans cette affiche, semblait parfaitement cohérent et laissait
augurer du meilleur. Malheureusement Simone Tassimot fut desservie par
une mise en scène peu soucieuse du spectateur, du cinéma
et – pire – d'elle-même, l'interprète, qui est
pourtant incontestablement la plus grande dans ce répertoire aujourd'hui.
Car si Simone Tassimot a su prouver ces dernières années
qu'elle était une grande gainsbourienne, elle semble retrouver
ici son milieu naturel et se plonger de nouveau avec délice dans
son fabuleux biotope, celui des Fréhel, Solidor, Damia, Florelle,
Lion – autant de soeurs qu'elle ne cherche jamais à singer
mais dont elle retrouve la grandeur grâce à la beauté
et l'intelligence de son chant. Timbre, couleurs, phrasé : son
instrument paraît si heureux de retrouver ce répertoire qu'il
s'en donne à coeur joie et ne lésine pas sur les nuances,
de la mezza voce au rugueux en passant par la pleine voix, sans virtuosité
gratuite aucune puisque Simone Tassimot la cinéphile comprend et
chante la chanson aussi par rapport au propos du film lui-même,
ce qui en élargit considérablement le champ, chaque chanson
devenant un petit film d'une minute ou deux à l'intérieur
d'un ensemble plus vaste que l'on ne connaît pas toujours mais dont
l'interprète fait ressentir la présence. Gravité,
malice, désespoir... l'éventail de sentiments est large
et Simone Tassimot offre toujours une lecture complexe, comme pour "Moi,
je ne dois rien à personne", chanson tirée du film
Le Diable en bouteille de Heinz Hilpert et Raoul Ploquin chantée
à l'origine par Gina Manès : le texte, bien plus profond
qu'il n'y paraît, est traité avec une apparence de frivolité
qui lui sied bien mieux que le seul registre sérieux (et assez
monotone, pour ne pas dire lourd) de la créatrice. Le "Viens
gosse de gosse" de Florelle (extrait de Liliom, le film
de Fritz Lang) est lui aussi rendu plus subtil aux deux sens du terme
: la chanson gagne à la fois en légèreté et
en richesse, ce à quoi l'accompagnement de Michel Glasko n'est
certainement pas étranger. D'ailleurs l'accordéoniste lui-même
irradie et le duo est d'une cohérence et d'une complémentarité
parfaites, le musicien introduisant les titres d'une manière à
la fois assurée et naïve, comme un contrepoint léger
à l'ambiance souvent tragique des films choisis (mais il force
un peu trop sur les syllabes muettes...).
Alors quand un tel duo d'interprètes met tout son talent à
offrir à ses spectateurs des trésors enfouis qu'il dépoussière
à la délicate et amoureuse manière d'un archéologue
soufflant sur un vase pour le faire revivre et de nouveau resplendir,
on comprend mal qu'il accepte qu'une mise en scène maladroite et
approximative vienne au même moment recouvrir d'un nouveau voile
l'objet rendu à la vie – car la mise en espace de Sylvia
Bergé est pour le coup bien poussiéreuse et étouffe
les chansons sous le poids de ses clichés théâtraux
et théâtreux, à mille lieues du cinéma qu'elle
est censée évoquer. Il y a d'abord l'entrée de la
chanteuse par le fond de la salle, fameuse tarte à la crème
de la mise en scène "moderne" qui ne produit que gène
et inconfort, d'autant que Simone Tassimot y chante trois titres
! Beaucoup d'ailleurs ne firent pas l'effort de se retourner et attendirent
que la chanteuse daigne se montrer, ce qu'elle fit à la quatrième
chanson, en avançant lentement dans l'allée suivie de son
accordéoniste dont l'instrument couvrait largement la voix de la
chanteuse, laquelle bougeait ses lèvres à trois centimètres
de vous alors que le son sortait faiblement des enceintes disposées
à quelques mètres près de la scène vide...
Un très désagréable décalage qui, comme l'entrée,
empêche d'écouter véritablement la chanson (en l'occurrence
une assez mauvaise version du "Je trouve tout très très
bien" de Marlène Dietrich que Simone Tassimot bizarrement
imite : ce sera le seul faux-pas interprétatif de la soirée,
avec des Brecht un peu courts). Mais l'important n'est-il pas
que l'espace soit occupé, que la salle soit utilisée, que
les frontières spatiales soient abolies, que l'air soit brassé
- bref que "ça bouge" ? Enfin, la chanteuse encombrée
d'un carton à chapeau rouge (qu'elle utilisa à un moment
donné comme un tam-tam de revue nègre, en un embarrassant
anachronisme) monta sur scène, pour en redescendre presque aussitôt,
avant d'y remonter un peu plus tard... comme si la scène, décidément,
n'était qu'une zone de transit (d'ailleurs elle était des
cinq (!) différents lieux utilisés par la chanteuse, de
très loin le moins bien éclairé). Evidemment ces
déplacements obligèrent Simone Tassimot à effectuer
quelques descentes de marches laborieuses (tout le monde n'est pas Zizi
Jeanmaire), et il n'y a pas de pire retour au réel le plus prosaïque
qu'un escalier mal descendu, surtout lorsque la chanteuse vient de vous
mener si haut. Les cinéastes des années trente savaient
sublimer leurs actrices ; en imposant ces escaliers à Simone Tassimot,
le metteur en scène montra au contraire ce que nous n'avions pas
à voir, et c'est une faute d'autant plus incompréhensible
que la partie du spectacle située côté jardin dans
le couloir d'entrée de la salle fut, elle, une très belle
réussite esthétique : certes "cela bougeait" encore
beaucoup, mais la chanteuse était magnifiquement éclairée.
Ce fut le premier des deux seul moments du spectacle où la mise
en scène semblait soutenir l'interprétation des chansons,
simplement, sans l'esbroufe des trucs les plus rebattus (danser avec un
manteau pour simuler son cavalier, se déchausser etc.), le second
étant la chanson de Pépé le Moko : Simone
Tassimot s'assit et écouta son propre enregistrement de la chanson,
comme faisait Fréhel dans le film de Duvivier. Malheureusement
un peu plus tard ce n'était plus d'hommage qu'il s'agissait mais
de caricature : affublée d'un horrible chapeau de western, Simone
Tassimot chanta "The Boys in the backroom" (Marlène Dietrich)
à califourchon sur un tabouret... le numéro fut si cruellement
grotesque que nous eûmes du mal à le regarder jusqu'au bout...
D'ailleurs, pourquoi garder les yeux ouverts ? Pourquoi subir les assauts
d'un théâtre de pacotille quand le chant de l'interprète
est déjà en lui-même théâtre, roman,
cinéma ? Fermer les yeux pour oublier l'affreuse verrue du micro
HF sur le visage (bien pire entrave pour la chanteuse qui ne peut plus
ajuster à sa guise son niveau sonore que le "micro main"
sacrifié sur l'autel de la pseudo-liberté de gesticuler).
Le rempart des paupières contre la bougeotte et le brassage d'air.
Le noir complet pour qu'enfin le cinéma advienne à travers
la chanson – portés tous deux par une voix et un art hors
de pair. |
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