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Kékéland,
son précedent album, était certes un disque de Brigitte
Fontaine, mais comme un peu vidé de sa moëlle, pour plaire
à un plus grand nombre de personnes peut-être. Les post-adolescents
la découvraient grâce notamment à Matthieu Chédid,
un des arrangeurs du disque, leurs parents rockeurs avec Sonic Youth ou
Noir désir, et le grand public (censément...) avec une reprise
consensuelle de "Y'a des zazous". Avec Rue St Louis en l'ile,
Brigitte Fontaine a fermé son auberge espagnole, jeté son
diadème en plastique aux orties ("Queen of Kékéland")
et retrouvé son territoire: l'ile St Louis, la Bretagne et la folie.
Pourtant les quatre premiers titres laissent craindre le pire. "La
veuve Clicquot" d'abord, où la batterie laborieuse et les
riffs de guitare noyant le refrain, semblent un contresens par rapport
au texte, sorte d'élégie célébrant la nostalgie
du plaisir de boire ("O toi Johnny Walker / Gentleman au grand air
/ Que j'aimais tendrement / Dans les boîtes des Champs"). "Rue
St Louis en l'île" ensuite, pamphlet contre le tourisme qui
défigure la beauté d'un minuscule paradis aux "portes
sculptées en l'an mille / A l'eau forte", au refrain malheureusement
assez douteux ("Porcs demi-nus / US go home / Bovins ventrus / SS
go home") – sans compter l'accompagnement au bandonéon
proposé par Gotan Project, qui travestit le titre en tango poussif
et convenu (encore une collaboration qui semble tout droit sortie de la
cervelle d'un directeur artistique (?) de Virgin). Enfin, passons sur
"Betty Boop en août" et "Sous 200 watts", deux
rocks FM totalement incongrus que les textes ne permettent pas de sauver
("Comme une datte / Longue et étroite / J'attends sa patte
/ De velours moite"...).
Et soudain, "Fréhel", une ode au cap breton entremêlant
les lexiques de la joaillerie et des éléments en un poème
d'une beauté et d'une force telluriques: "Nous irons au cap
Fréhel / Pour devenir immortels / A la chasse aux émeraudes
/ Quand le vent poivré maraude / Sur les lichens transparents"...
La fuite, la traversée, ce "nous" presque adolescent,
la présence palpable de la "réalité rugeuse"
à étreindre "dans la grandeur du matin / Dans le ciel
plein de parfums"... le tout intimement mêlé à
la musique d'Areski Belkacem: un rythme répétitif finissant
sur une note en suspend, comme un contrepoint léger à la
plainte vocale de Brigitte Fontaine, rauque, charnelle, parfois brisée
("Nous irons au cap Fré-hel"). Comme si la musique
permettait de réaliser le voeu d'immortalité, de transformer
la matière en Esprit...
Ce seul titre suffirait, mais il y a aussi trois autres réussites,
d'inspiration plus classique, dans la lignée de "Belle abandonnée"
(Genre humain): "La chanson de Simone" (texte de Simone
de Beauvoir adapté par Fabrice Rozie), "Le grand jamais"
et "Mado", un de ces portraits dont Brigitte Fontaine a le secret
("Ali", par exemple, dans l'album Les Palaces), choisissant
ses mots tour à tour pour leur justesse fulgurante ("Crins
vénitiens / Jusqu'aux tétons / Fille de rien / Gracieux
garçon") ou leur valeur purement sonore ("Ne mangeant
rien / Que tubéreuses / Poudre et crachin / Coquilles creuses").
Jouissance de ces allitérations en "r" dans la bouche
de Brigitte Fontaine, sa voix alors comme un instrument à part
entière...
Quelques chansons agréables ensuite ("Le voile à l'école"
en duo avec Areski, au discours très concensuel, ou une reprise
du "Nougat", qui n'ajoute, ni heureusement n'enlève,
rien à l'original), jusqu'au dernier titre, l'autre sommet de l'album,
où Brigitte Fontaine se joue magistralement du cliché de
la folle qu'on lui ressert sans cesse, tout en livrant une réflexion
amère sur le processus de l'écriture. Car celle que l'on
a rapidement traitée de folle, et qui n'hésita pas elle-même
à s'en amuser (voir "Folie furieuse", "Inadaptée",
"Conne" ou "NRV"), préfère aujourd'hui
l'ironie cruelle ("Brigitte est folle / Hi hi hi / Que c'est drôle
que c'est joli") et la noirceur terrifiante d'un autoportrait à
la fois violent et pathétique: "Jusqu'au tombeau glacé
du rêve"/ J'abandonne alliés et amis"/ A leur sort
plein de mélodie / Scribouillard qui chie sa copie / Comprends-le
c'est ça ma folie".
Si la raison s'appelle sottise et la folie génie (Maupassant),
alors Brigitte Fontaine est vraiment folle. |
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