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Chanson
et discours font-ils bon ménage ?
L’époque répond pour nous: on chante en discours,
on pleure avec convictions, on pousse la voix pour les enfants malades,
les pays désastrés, la faim dans le monde et les génocides
pullulants aux quatre coins du globe. Soudain Balavoine et Goldman vinrent,
relayés par Cabrel, Souchon, Sansévérino et autres
frères de lait; l’honneur était sauf, les exclus trouvèrent
le Top Cinquante pour se défendre. Qu’on se le dise, la chanson
doit discourir, s’engager, sans quoi l’icône trop poudrée,
la femme légère aux mille parfums, la rue de Paris, l’air
du trottoir, n’y auront plus droit de cité. La chanson ne
vaut qu’en tant qu’elle idéologise, revendique, se
politise, imposant par là même ses refrains moralisateurs.
Voyons, l’amour est beaucoup trop sérieux pour qu’on
en chante les fadaises, il faut en faire une loi morale: "Aimer,
c’est plus fort que tout" ("Aimer", Roméo
et Juliette)…
Serait-il donc vrai qu’il ne reste plus à la chanson qu’une
terre politisée, presque syndicale, féministe, altermondialiste
ou multiculturaliste ? On dira qu’il est mille auteurs et que la
chanson emprunte des formes diverses, mais comment entendre la poésie
des rues ou le chant du dehors si tout s’éditorialise, si
la chanson confond ses lignes avec celles de 20 minutes et de Libération
? Marchons un peu plus loin pour voir ce qu’il en est.
La chanson s’oppose intrinsèquement au discours, parce qu’en
discours, ce qu’elle dessine à l’oreille devient idéologie
vociférée. A force de mélanger la chanson au journalisme
et aux morales les plus éculées, on interdira la beauté
spécifique de la chanson, qui est un acheminement vers un monde,
un paysage, une "ambiance". Elle traverse un morceau d’existence,
non pour en extraire la signification politico-sociale, mais pour en faire
sentir l’évanescence et la poésie.
Soit la chanson "Vague vague" de Rezvani, dont le titre pourra
servir d’art poétique à ceux qui voudraient d’abord
chanter la prostituée avant de défendre les "pauvres
malheureuses détruites par le trottoir", comme dans la chanson
d'Eddy Mitchell: "Quartier des paumés, cité de la peur
/ Pas évident d'être épargné […] Elle
est à vendre […] Son cœur est déjà cassé"
("La peau d'une autre", C. Moine et P. Lemaître). "Vague
vague" est l'exemple même de la chanson sans discours, sans
propos, une promenade sur les trottoirs, dans le mouvement de hanche de
la prostituée. Donc le contraire de l’explicite et du cri:
juste l’épreuve d’un chant péripatéticien,
vague, vague.
Marcher, attendre. La drague. Eprouver le monde. Et du coup, se mettre
à chanter, en attendant que ça vienne. "Mes lèvres
remuent fardées de mots si vagues, vagues." Devenir vague
comme l’air de la rue et la ronde du désir, laissant jaillir
l’impersonnel qui dit toujours tellement plus que le personnel.
La chanson contre l’engagement politique, toujours nominal et biographique.
Pour raconter sa vie, encore faut-il croire qu’il y ait quelque
chose à en dire, une sorte d’essence (le chanteur abandonné
(Johnny Hallyday), la Provencale ("Une petite française",
Michèle Torr), l'infidèle repenti ("Pas sans toi",
Matt Pokora) etc) Pour la marcheuse de Rezvani, tout est vague, les frôlements
d’épaules et les signes, le temps et les mots: tout la traverse
et, marchant, elle accueille le monde, un rythme. Or la matière
première du chant reste bien le rythme: la prostituée va
et vient, comme le refrain de la chanson, qui avance vers l’échappée,
où l’on part de la rue pour finir dans le lit et l’espace
du rêve. D’une solitude l’autre. On est loin, bien loin
de la vindicte féministe et du discours politisant, lesquels imposent
une vérité univoque, sans monde et sans charme.
La prostituée de "Vague vague" (jamais nommée
comme telle) n’est ni figure sociale ni femme humiliée ni
mère qui s’ignore ni esclave de l’homme: elle est la
particule vocale d’un monde existentiel, non essentiel. Elle chante
sans rien défendre, et surtout pas elle-même. Elle s’inscrit
dans une marche universelle, dans le branle sans fin et sans but, où
l’on passe du "je" au "nous" sans transition:
"Le temps maudit toujours nous presse / Le temps pourtant qui va
si lentement / Le temps efface mes caresses / Alors je chante sans fin
ce vague chant."
Dans cette chanson, renversement absolu s’il en est, où s'accomplissent
les retrouvailles inespérées du passant baudelairien, de
la pute vecchialienne et d’une Arletty moderne, Rezvani révèle
la pureté du silence humain des rues, où l’on croise
des ombres. Pudeur inconnue de la prostituée contemplant cette
ronde. Elle est alors le spectateur de l’infortune et des fantômes,
du vague que l’on croit fixe et plein. Se mettant à regarder
le monde, elle devient sujet, elle qu’on fait objet par excellence.
Ainsi, la pute renvoie dos à dos vindicte et moralisation, discours
et engagement. La pute parle, la pute pense. Comme l’on manque de
cet art pudique, en esquisse, beauté qui se pare de tout le mystère
d’un silence, où le discours devient matière et monde
! La chanson enraye la mécanique du regard pour le renverser: tu
te crois le sujet, le juge, mais tu deviens l’objet de mon regard;
je n’ai pas besoin d’en faire un discours, il me suffit de
fredonner le vague pour toucher ce que tu ne vois pas. Tout au rebours,
donc, d’un "Volez, volez, les jolis ventres ronds […]
A toutes ces femmes arrondies / Qui vont bientôt donner la vie /
Je voudrais juste dire merci" ("Les ventres ronds, Lorie), où
l’on ne peut s’exprimer autrement que par le devoir et la
moralisation: chanson du discours contre chanson sans paroles.
Par exemple "Le printemps" d’Olivier Py, traversée
par un piano, mi-chanté, mi-joué, esquissant le décor
d’une salle de music-hall nous donne bien davantage à sentir
un monde qu’à entendre un discours sur le gigolo. Du coup,
on se trouve d’emblée au-delà du jugement moral, parce
que pleinement inscrit dans un univers, un paysage connu où l’on
balaie les feuilles mortes devant la porte, mélange de nature,
de littérarité, où le jeune couche avec le plus vieux
argenté, échange de bons procédés, et de sophistication,
de double entente et résonances multiples, au lieu d’un discours
univoque et plaqué qui expliquerait la misère de cette condition
si terrible (coucher pour de l’argent…) Cette chanson évoque
la double sexualité, le double sens, proposant de croiser les genres
et les registres, de créer un "paysage" aux contours
ambigus, où peuvent se glisser le trouble du désir de l’auditeur
(car la voix d’Olivier Py est ici proprement troublante) et le printemps
comme métaphore de la jeune et fraîche chair qui se vend,
autrement dit, la poésie.
Ailleurs, c’est l'ambiance d’un bar presque vide chanté
merveilleusement par Judith Magre qui vous interpelle ("La prostituée",
E. Prestia et L. Bessières), provoquant votre trouble dans les
creux d’une voix un peu passée, voix vieillie par l’exercice,
dans la répétition du temps, la fin de la nuit, soutenue
par les trompettes, où l’on imagine la New York de Céline
et les bars à putes. Ou encore, autre sublime incarnation de la
chanson sans paroles, "Les progrès d'une garce" de Mac
Orlan interprétée par Monique Morelli. Cette garce chante
d’une voix légèrement gouailleuse, scandée
d’accents populaires jubilatoirement travaillés, qui traduit
un monde, le rend à la musique et à sa plus belle incarnation.
La garce raconte une histoire, figure fascinante, cristallisation du rejet
et du désir, bercée par un rythme de valse, lequel ne peut
qu’emporter l’adhésion: ici, "elle n’a pas
fait un bébé toute seule" (doit-on préciser
que Goldman déplore la vie monoparentale d’une femme qui
"vit comme dans tous ces magazines / Où le fric et les hommes
sont faciles" ?), elle parle, elle a le charme et le pouvoir de la
parole, de faire naître un monde qui ébahit le bourgeois
tout en l’offusquant. La pute voyage, raconte tout de Piccadilly,
de Belfast, elle fait rêver "les plus bégueules des
fillettes du quartier" et finit par délivrer elle-même
une morale pour les "jeunes filles précoces", poussant
la subversion à son comble, car c’est elle qui joue les La
Fontaine : "Evitez mes tentations / Ecoutez bien votre père
/ Un père c’est toujours un père / Ca vaut mieux que
rien du tout."
Non, non, la chanson ne vole pas la parole de la prostituée en
lui substituant un discours au rabais, entendu sur tous les plateaux de
notre chère télévision, elle la lui laisse, comme
dans "La Fille à maman", interprétée par
Patachou, écrite par Michel Emer. Chanson véritablement
touchante, digne du pathétique le plus simple et conscient de lui-même,
renversant les préjugés: les clients de la prostituée
deviennent des pères, les stigmatisés fondent la véritable
famille, celle du cœur et de l’âme, bien plus haute que
la conventionnelle qui moralise sa supériorité. La pute
aime, la pute se débrouille, elle accueille les autres, qui souvent
la rejettent. C’est donc une figure de générosité
(la pute au grand cœur) qui émerge dans les accents de Patachou,
mère universelle jugée immorale, dans les bras de laquelle
tous, "ouvriers, paysans, militaires", viennent trouver amour
et réconfort.
Autrement dit, c’est par le détour de la chanson, de l’évocation
d’un monde sensible et non d’un discours pseudo-militant,
confondant normalité sociale et vérité morale, que
la Pute devient ce qu’elle est: une figure en devenir, libre, ouverte
aux désirs de tous, vague, vague, comme la véritable poésie.
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