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Disons-le
d’emblée : le thème des bandits qui donne son titre
à la soirée et justifie sa présence dans un cycle
organisé par l'Opéra Comique autour du Fra Diavolo
d'Auber, n’est qu’un prétexte. La troupe dirigée
par Vincent Dumestre est là pour faire entendre un répertoire
traditionnel qu’elle joue sur des instruments anciens depuis plusieurs
années déjà, et tant pis si les chansons proposées
ont peu de rapport avec le thème du brigandage. D'ailleurs elles
sont presque toutes empruntées aux deux disques publiés
par l'ensemble en 2001 et 2004 (Aux
marches du palais et Plaisir d'amour), lesquels avaient
magistralement exposé la démarche du Poème Harmonique
dans ce répertoire : transmettre un héritage, non pas le
patrimoine nostalgique et un peu niais d’airs traditionnels chantés
par les grands-mères à leurs petits-enfants, mais le legs
d’une pratique musicale ancienne, mi-savante, mi-populaire, qui
constituait le principal rapport, sinon le seul, qu’entretenaient
avec la musique soldats, marins, artisans, bergers ou même courtisans.
Bien évidemment le concert permet seul d'atteindre l'ultime étape
du processus, celle qui voit le public confronté à la résurrection
d'une pratique sociale morte jouer son rôle ancien, c'est-à-dire
se transmuer lui-même tour à tour en convives de fin de banquet,
en fantassins de garnison ou en flâneurs attroupés... C'est
à peu près ce que nous fûmes une heure et demie durant
dans nos beaux fauteuils rouge sombre, par la grâce de Dumestre
et de ses onze musiciens.
Paradoxalement, cette renaissance, cette re-présentation, ne passera
pas par un accès privilégié à la signification
des paroles. Le Poème Harmonique interprète de nombreuses
chansons en occitan, comme "La Pernette", "Jan petit que
dansou" ou en deuxième rappel "La Molièra qu’a
nau escus", et a surtout choisi la prononciation historique restituée,
afin de nous rendre étrangers à un répertoire que
l’on croyait trop bien connaître. La respiration se trouve
bien davantage dans la musique, comme nous le prouve le souffle déployé
dès le début du récital par le tempo très
rapide de "J’ai vu le loup, le renard chanter". Lorsque
la citole de Vincent Dumestre, la vielle de Christophe Tellard et le tambour
(très présent) de Joël Grare retentissent dans l’air
de la salle Favart, entraînant à leur suite le reste de l’orchestre,
un petit miracle se produit : les trois chanteurs, Claire Lefilliâtre,
Serge Goubioud et Arnaud Marzorati, se lèvent de leurs sièges
situés aux extrémités du demi-cercle formé
par l'ensemble, se retrouvent sur l’avant-scène et mêlent
leurs voix dans un chant contrapuntique que l’orchestration de Dumestre
aime à privilégier. Cette belle union initiale est comme
la réaction chimique espérée par le savant, la suture
opérée par le Dr Frankenstein : tout à coup, ça
vit. Et tant pis encore si le spectateur ne comprend pas que le morceau
est une parodie du Dies Irae, chanson apocalyptique illustrant
les signes annonciateurs de la fin du monde ; car s’il ne le comprend
pas, il le ressent dans l’effrayant compte à rebours clos
par un miserere des plus émouvants. Comme un badaud circa
1480.
On l’aura deviné, Vincent Dumestre ne cherche pas à
intellectualiser l’interprétation. Le récital fait
ainsi la part belle à la pure force évocatoire de la mélodie
et du chant. Cette prédilection pour la transmission émotive
est un peu la revanche de la musique sur le sens. Le morceau instrumental
"Le Cordon noir", par exemple, nous touche par le seul dialogue
de trois cornemuses (le baryton Arnaud Marzorati prêtant alors main
forte à Pierre Hamon et Christophe Tellard) qui se répondent
d’abord, puis se soutiennent et enfin s’affrontent en différents
solos qui sont autant de passes d’arme. Mais c’est bien sûr
dans le chant que la rhétorique musicale montre l’étendue
de ses pouvoirs. En trio, les chanteurs soulignent la puissance pathétique
de chansons telles que "En remontant la place d’armes",
qui raconte la peine de Louison, qui « pleurait / D’avoir
perdu son cher amant », ou encore "Le Roi a fait battre tambour".
Cependant, c’est en position de solistes que les chanteurs nous
offrent les plus beaux moments d’émotion. Si l’interprétation
du "Roi Renaud" par Arnaud Marzorati nous a paru décevante
par manque de variété et de profondeur dans le chant, celles
de "La Pernette" et d’"En menant les chevaux boire"
par Claire Lefilliâtre ont été l’apogée
du récital. L’histoire de cette jeune fille prête à
se suicider par amour pour son amant Pierre, condamné à
la pendaison, fut incarnée avec une réelle intensité
dramatique. Mais une étape était encore franchie avec la
tension pathétique produite par "En menant les chevaux boire"
: dans ce récit d’un homme apprenant la mort de sa bien-aimée,
Claire Lefilliâtre réussit par un décalage, une trille,
une modulation, à montrer la fêlure, presque la folie du
personnage. Dans un silence de mort, le public était mené
au bord des larmes, à tel point qu’il mit longtemps à
recouvrer la force d’applaudir à la fin de la chanson.
Ce soir-là l’émotion ne fut pas seulement déclinée
sous son aspect le plus pathétique. Le Poème Harmonique
manie en effet avec presque autant de facilité le rire que le
pathos. Le comique est ainsi finement souligné dans la chanson
de marins "Au trente et un du mois d’août", dans
"Malbrough s’en va en guerre" et dans la "Complainte
de Mandrin" (qu’on aurait aimée pour le coup plus émouvante
en sa clôture dramatique). Et c’est justement cette aisance
scénique qui finit par être remarquable. Les trois chanteurs
se font souvent comédiens, soutenant l’interprétation
musicale par un jeu appuyé, quelquefois un peu trop : émerveillement
face à la maison du riche curé dans "Complainte de
Mandrin", beuverie dans "Au trente et un du mois d’août",
belle mise en scène dialoguée entre le roi, le marquis et
sa femme dans "Le Roi a fait battre tambour", prise à
parti du public à la fin de "Malbrough s’en va en guerre".
Une nouvelle fois, c’est Claire Lefilliâtre qui montre encore
dans ce domaine l’étendue de son talent. Par l’économie
de ses gestes, une simple main levée, un regard baissé à
terre, elle réussit à éveiller des émotions
avec une force d’évocation insoupçonnée.
Et c’est finalement sous le signe de l’aisance et de la maîtrise
que se conclut le récital, comme nous l’a confirmé
la brillante, et inattendue, reprise en premier rappel de "L’Arsène",
chantée à l’origine par Jacques Dutronc pour le générique
de la première série télévisée Arsène
Lupin diffusée en 1971 (avant qu’il ne chante lui-même
le générique de la seconde saison de 1973 "Gentleman
cambrioleur"). Rattrapant in extremis le fil oublié de la
thématique du brigandage, le Poème Harmonique montre ici
qu’il est capable de tout interpréter avec la même
réussite, et qu’il est, tel l’Arsène de la chanson,
« brillant / Comme le diamant ». On en viendrait alors presque
à souhaiter que cette formation musicale change de siècle
de prédilection pour que soit ressuscité avec le même
plaisir étonné un répertoire que nous avions cru
connaître, et qui se révèle pourtant subitement transfiguré
sous nos yeux. Vincent Dumestre et sa troupe nous auront offert le plaisir
trop rare du voyageur redécouvrant son propre pays avec l’émotion
retrouvée des premiers émerveillements.
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