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La photographie
noir et blanc de la couverture de Aux marches du palais, avec
ses deux jeunes filles en bottes et cirés se promenant main dans
la main aux abords d’un château en ruines, dans une atmosphère
de ruralité vaporeuse convenue, suggère un énième
florilège de « chansons populaires d'autrefois »…
quand les photographies des musiciens à l'intérieur du livret,
concentrés, recueillis dans leur art, (sur)signifient, elles, la
musique savante. Où est la vérité de l'album ? Très
exactement à l'intersection de ces deux mondes, qu'il comprend,
c'est-à-dire non pas tout à fait dans le palais, mais à
son seuil, sur ses marches… dans un entre-deux qui permet à
Vincent Dumestre, spécialiste du répertoire baroque français
du premier XVIIème siècle, grand interprète des airs
de cours de Guédron et de Boesset, de jeter un regard neuf sur
le répertoire folklorique de tradition orale et d'en renouveler
profondément l'approche.
Car savoir ce qui, dans les quatorze chansons choisies pour le disque
et comprises entre le XVème et le XVIIIème siècles,
relèverait des cultures populaire ou savante est chose impossible,
tant elles s’enchevêtrent. Nous savons par exemple que l’air
de "J’ai vu le loup, le renard danser" vient du Dies
Irae liturgique et que celui de la "Complainte de Mandrin"
est tiré de l’opéra de Rameau Hippolyte et Aricie.
Mais derrière cette diversité inhérente à
toute approche du répertoire traditionnel, le disque de Vincent
Dumestre réussit justement à donner l’impression d’une
exceptionnelle cohérence, qui tient essentiellement aux choix opérés
dans le répertoire traditionnel : délaissant beaucoup de
nos plus célèbres chansons, il a, comme le sous-titre du
disque l'indique, jeté son dévolu sur les deux sous-genres
de la « romance » et de la « complainte ». La
romance est une chanson d’amour, dont participent ici "La Pernette",
"L’amour de moy", "En passant par la Lorraine",
"Aux marches du palais" ou "Réveillez-vous, belle
endormie". La complainte, quant à elle, après avoir
longtemps désigné la stricte lamentation d’un mort,
a fini par renvoyer à une plainte élégiaque, sous
laquelle il faut ranger "Le Roi Renaud", "Une jeune fillette",
"La Fille au Roi Louis", "Le Roi a fait battre tambour"
et la "Complainte de Mandrin". Chants d’amour et de mort,
les chansons de ce disque font ainsi signe vers une certaine profondeur
d’existence, en mettant de côté chansons égrillardes
ou autres comptines légères (1) – d'autant que l’interprétation
du Poème Harmonique teinte le disque d’une émotion
finalement assez rare dans les albums consacrés au répertoire
traditionnel : avec Dumestre, les complaintes touchent à la grâce
et les romances sont baignées de mélancolie, si bien que
l’ombre de la mort (et non le sourire un peu niais de la nostalgie,
comme c'est souvent le cas) plane sur tout le disque.
Les complaintes sont évidemment les plus empreintes de cette atmosphère
morbide. Dans "Le Roi Renaud", composée sous l’influence
des romans de chevalerie médiévaux, le roi revient mourant
du combat, « portant ses tripes en ses mains ». Cette mort,
d’abord cachée à la reine, lui sera finalement révélée
par la vue de la « terre fraîche » sous laquelle repose
le roi. Elle se répand alors en une lamentation tragique où
elle en appelle elle-même à la mort. Une émotion comparable
sous-tend la longue élégie d’"Une jeune fillette"
: cette chanson du XVIème siècle se fait l’écho
des revendications de la Réforme protestante en critiquant violemment
la pratique catholique d’enfermer contre leur gré en des
couvents des jeunes filles sans vocation. La chanson donne la parole à
l’une de ces malheureuses qui prie Dieu d’abréger ses
souffrances en lui offrant le repos éternel, et l'on ne peut que
remarquer, au passage, le contresens de l’interprétation
de cette chanson par Jordi Savall dans la bande originale du film Tous
les matins du monde, où le texte prenait un sens mièvre,
bon enfant, simple prétexte à exhiber la technique musicale
des exécutants. La mort est encore centrale dans "La Fille
au Roi Louis", où une jeune princesse se fait enfermer dans
une tour pour être tombée amoureuse du beau Déon,
choix que son père royal réprouve. Par un stratagème,
la fille du roi Louis se fait passer pour morte afin d’être
finalement ranimée par son amant lors de son enterrement. C’est
dans cette perspective qu’il faut également citer "Le
Roi a fait battre tambour", qui fut écrite par la marquise
de Montespan, maîtresse de Louis XIV, en mémoire du meurtre
de la favorite d’Henri IV, Gabrielle d’Estrées, par
la reine Marie de Médicis. Sur un air de marche funèbre,
dont les percussions ne sont pas sans rappeler les pavanes italiennes
de la fin du XVIème siècle, le texte raconte une forme de
viol commis par le roi sur la personne d’une marquise, et cela malgré
les efforts du marquis, son mari. Mais la tragédie ne s’arrête
pas là, la pauvre marquise étant finalement empoisonnée
par un bouquet offert par la reine… Notons à ce propos l’étrangeté
de l’interprétation de cette chanson aristocratique par Edith
Piaf et les Compagnons de la Chanson qui, loin de nous émouvoir,
semble nous exhorter à la vengeance, à la manière
du « Ah ! ça ira » chanté par Piaf sous les
fenêtres de Versailles dans Si Versailles m’était
conté de Guitry... C’est donc sous le signe de la mort
que progresse le disque, jusqu’à la fameuse "Complainte
de Mandrin", célébration du brigand Louis Mandrin qui,
au début du XVIIIème siècle, fut pendu en place publique
pour s’être attaqué aux taxes imposées par les
fermiers généraux. Ce qui, dans l’interprétation
d’un Montand ou d’un Béart, était perçu
comme un chant révolutionnaire contre l’absolutisme royal,
devient chez Dumestre une sorte de chant du cygne, la plainte bouleversante
d’un condamné à mort au pied de la potence : «
Compagnons de misère, allez dire à ma mère / Qu’elle
ne m’reverra plus, j’suis un enfant perdu ».
La comparaison rapide de quelques interprétations de ces chansons
traditionnelles fait ainsi apparaître dans ce disque l’affirmation
d’un véritable point de vue. Non seulement l’orchestration
choisie, qui privilégie les plus belles versions polyphoniques
de ces chansons, leur donne la noblesse d’un art exigeant, mais
le chant lui-même de Claire Lefilliâtre, de Serge Goubioud
et de Marco Horvat creuse le sens de ces œuvres. La prononciation
d’époque d’abord, non contente de nous défamiliariser
avec ce répertoire connu, favorise parfaitement la dimension pathétique
de ces chansons, principalement grâce à la nasalisation des
diphtongues, qui crée une tonalité mélancolique.
Mais plus généralement, toutes ces œuvres sont chantées
sur un mode mineur, dans une retenue fébrile qui décuple
la puissance imaginative de l’auditeur. Comment par exemple ne pas
être sensible aux décrochages en trilles de Claire Lefilliâtre
dans la plainte finale de Mandrin au moment d’être exécuté
? Il n’est pas jusqu’aux intermèdes musicaux qui ne
prennent une dimension centrale. En effet, Vincent Dumestre choisit souvent
de couper les récits par des intermèdes instrumentaux aux
moments les plus importants de la narration. Il crée ainsi de longs
suspens qui ont pour effet de faire résonner en l’auditeur
la puissance pathétique des paroles. C’est ainsi que, dans
"Le Roi Renaud", il choisit d’attendre la catastrophe
narrative que représente l’annonce de la mort de Renaud à
sa femme (« Ma fille, ne l’vous puis plus celer, / Renaud
est mort et enterré ») pour insérer un long intermède
musical qui nous fait attendre la réaction de l’épousée.
De même dans "La Fille au Roi Louis" place-t-il une semblable
partie orchestrale entre la mort simulée de la princesse («
Dans le moment a trépassé ; / Elle s’est laissé
ensevelir, / On l’a portée à Saint-Denis »)
et son enterrement. Ce suspens crée chez l’auditeur une gêne,
un doute momentané face à cette fausse mort. Il faut attendre
la fin de l’enterrement pour être rassuré quant au
sort de la princesse. Enfin, il en use de même dans "Le Roi
a fait battre tambour" après la séparation de la marquise
et du marquis, qui transforme alors le récit en tragédie,
où la fatalité prend ici les traits de la volonté
royale.
Et c’est alors que l’atmosphère sombre déborde
de ses bornes naturelles. Voilà que, gagnées par le pathos,
les romances elles-mêmes atteignent à la mélancolie.
On en vient ainsi à remarquer que "J’ai vu le loup,
le renard danser" est un long compte à rebours avant un départ
énigmatique, clos lui-même par un miserere ; que
Pernette pleure son amant Pierre, qui va bientôt être pendu
; que Margot dans "En passant par la Lorraine" fuit une épidémie
de « fièvre cartaine » et qu’elle craint que
son bouquet ne meure ; que les amants des "Marches du palais"
dormiront « jusqu’à la fin du monde ». Il n’est
pas jusqu’à la romance "L’amour de moy" qui
ne possède son versant d’ombre. En effet, en coupant les
deux derniers couplets de la chanson, ceux où le narrateur décrit
sa maîtresse, Dumestre ne garde du texte que la description du jardin
où l’amante est enfermée, « enclose ».
Cela entraîne un flottement de sens autour de cette claustration
: s’ébat-elle dans un jardin d’amour ou repose-t-elle,
morte, dans la terre ? C’est cette dernière interprétation,
en réalité totalement opposée au véritable
sens érotique de la chanson, qui avait été choisie
par Serge Gainsbourg dans sa chanson "L’amour de moi",
chantée par Jane Birkin, où il contait la mort de l’être
aimé.
Mais un tel degré de finesse dans l’art du jeu n’est
pas sans répartie. L’interprétation dramatisante impose
en effet à l’auditeur une écoute exigeante, attentive,
recueillie. Et l’on entend alors sonner les mots de manière
nouvelle. L’on s’aperçoit ainsi que les chansons traditionnelles
sont emplies de détails concrets, relatifs à la physiologie,
aux tissus, aux matières, à la terre. Les chanteurs du Poème
Harmonique font résonner pour nous l’incarnation matérielle
de ces chansons. En de véritables « gros plans », le
texte s’arrête sur un détail pour lui offrir un pouvoir
d’obsession. Il en est ainsi du « couteau d’or fin »
sorti par le beau Déon pour sauver la princesse dans "La Fille
au Roi Louis" ou du tombeau « tout en fer de Venise »
construit par le roi pour sa marquise dans "Le Roi a fait battre
tambour". Il en est de même des draps, signes de richesse particulièrement
présents dans ces chansons : « linceuls » lavés
par les servantes dans "Le Roi Renaud", « drap de lin
» qui enveloppe la princesse dans "La Fille au Roi Louis",
« toiles blanches » qui couvrent le lit des "Marches
du palais". Mais il n’est rien d’aussi omniprésent
que les fleurs. Dans le répertoire des romances, cette présence
florale est explicable par une évidente symbolique amoureuse (et
surtout sexuelle). Toujours signifiante, la fleur se hisse souvent au
premier rang de l’action. La « rose », le « muguet
» et la « passerose » de "L’amour de moy"
symbolisent les attraits physiques de l’amante ; le « bouquet
de marjolaine » d’"En passant par la Lorraine" promet
la royauté à Margot ; le « bouquet de trois roses
jolies » du "Roi a fait battre tambour" apporte la mort
à la marquise ; enfin le « bouquet de pervenches »
invite à la consommation sexuelle dans "Aux marches du palais".
Il est d’ailleurs à noter que l’aspect « poétique
» sans cesse reconnu à cette dernière et très
célèbre chanson n’est absolument pas dû à
l’abstraction de son langage, mais au contraire à l’enchevêtrement
abscons de nombreux détails concrets (« lit carré
», « pervenches », « rivière », «
chevaux du roi »), que Claude Duneton explique dans son Histoire
de la chanson française par l’édulcoration progressive
de paroles originales jugées trop obscènes.
Cependant, n’allons pas faire de ces chansons des témoins
historiques de la vie matérielle de nos ancêtres. Car les
chansons de ce disque se veulent avant tout des fictions. Même les
chansons « commémoratives » d’événements
marquants, telles "Le 31 du mois d’août" pour les
exploits de Surcouf, "Le Roi a fait battre tambour" pour le
meurtre de Gabrielle d’Estrées ou "La Complainte de
Mandrin" pour l’exécution du célèbre brigand,
ne sont pas des traces historiques fidèles. Les chansons traditionnelles
assument en effet un parti pris purement narratif, renforcé encore
par la fréquente absence de refrain dans ce qui devient de longs
déroulements récitatifs, comme dans "Le Roi Renaud",
"Une jeune fillette", "La Fille au Roi Louis" ou "Le
Roi a fait battre tambour". Les chansons traditionnelles servaient
surtout de divertissement oral, à la manière des contes
ou des fables. Ainsi les chansons de ce disque ne se fondent-elles jamais
sur l’identification du chanteur et du personnage, le « je
» du personnage étant toujours mis à distance par
un narrateur extérieur. Nombreuses sont les chansons qui s’ouvrent
sur une description faite par un narrateur à la troisième
personne, puis continuent par des dialogues ou des discours à la
première personne : ainsi sont construites "Le Roi Renaud",
"La Pernette", "Une jeune fillette", "La Fille
au Roi Louis", "Le 31 du mois d’août", "Aux
marches du palais" ou "Le Roi a fait battre tambour". Si
l’interprétation du Poème Harmonique souligne souvent
le changement d’instance narrative par l’alternance des chanteurs,
il faut remarquer qu’elle refuse quelquefois la vraisemblance en
faisant chanter des répliques de femme par un chanteur masculin,
comme dans "Le Roi Renaud" où le narrateur prend en charge
la totalité du dialogue entre la mère de Renaud et la reine,
ainsi que la lamentation finale de la reine. Tout concourt donc à
faire sentir à l’auditeur le caractère essentiellement
fictionnel de ces chansons, qui sont pensées comme de petites fables
signifiantes, voire édifiantes, comme nous le prouve la présence
d’une véritable moralité à la fin de "La
Fille au Roi Louis" : « Fillette qu’a envie d’aimer,
/ Père ne peut l’en empêcher ».
Le parti pris narratif des chansons traditionnelles les place ainsi aux
antipodes de ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui une chanson
« engagée ». À l’opposé de certains
de nos chanteurs actuels qui, s’identifiant sans réserve
au « je » du texte, assument entièrement les émotions
et les revendications portées par leurs chansons, l’interprétation
du Poème Harmonique met à distance le répertoire
traditionnel pour en souligner le symbolisme. Imitant la distanciation
opérée par les auteurs de chansons d’Ancien Régime,
qui situaient à dessein leurs fables dans un Moyen Âge imaginaire,
Vincent Dumestre a choisi de nous rendre étranger et distant un
répertoire auquel il a voulu redonner la force émotive d’une
première écoute. C’est avec art et modestie que le
Poème Harmonique s’inscrit en faux des interprétations
enflammées ou « concernées » d’un répertoire
qui, loin d’être révolutionnaire, ouvre toujours, non
pas sur l'action, mais sur la rêverie ou la réflexion –
et quel plus grand sujet, quelle plus prodigieuse matière à
réflexion pour les filles de roi comme les filles de fermes, que
la mort ?
1
Notons néanmoins une exception qui semble détonner dans
cet ensemble : la chanson de marin "Le 31 du mois d’août",
dont Colette Renard nous avait autrefois offert une version beaucoup plus
osée, et qui est le récit des exploits du corsaire français
Robert Surcouf face à la flotte anglaise. Si le refrain fait bien
référence aux « amoureux », et même si
la version polyphonique donne un intérêt musical à
la chanson, il nous semble que son ton enjoué ne correspond nullement
à la tonalité générale du disque.
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