"...
Pianiste joue pianissimo pour Pia / Les notes de la ultima canzone
/ Qu'on entende encore une fois / La voix de Maria Amelia Pia /
Et toi le rideau tremble encore une fois / Comme tu tremblais la
dernière fois / Lorsque tu t'étais ouvert pour / Elle
à l'Olympia / Arrivederci Pia..." ("La ultima canzone").
C'est Francesca Solleville qui rend hommage à son amie Pia
Colombo sur son album On s'ra jamais vieux, en chantant cette chanson
qu'avait écrite Maurice Fanon après la disparition
de celle qui fut sa compagne, sa muse et sa meilleure interprête.
Francesca Solleville a beaucoup hésité avant d'enregistrer
un texte qu'elle trouvait plus légitime dans la bouche de
Maurice Fanon… Mais Fanon est mort, la chanson reste, et il
fallait bien une voix, un passeur, pour perpétuer le souvenir
de l'interprète de "Jean-Marie de Pantin".
Pia Colombo, c'est avant tout une voix, puissante et rauque, riche
d'une sorte d'autorité naturelle qui en impose, mais sans
brutalité. Même dans le registre de la douceur ou de
l'intimisme, elle prend la parole, et la force de sa présence
vocale est si grande qu'on ne peut faire autrement qu'écouter.
C'est peut-être pour cette raison (au-delà du talent
de l'interprète) que Léo Ferré lui confiera
la tâche difficile d'être son porte-parole - son porte-voix
- en 1975, alors que lui-même était condamné
au silence par sa maison de disques. Il fallait la trempe, la stature,
mais aussi la colère et la révolte, ce dont n'a jamais
manqué Pia Colombo, chanteuse ontologiquement politique.
De la jeune fille rebelle qui refuse d'être "troquée
[par son père] contre un âne et quelques sacs d'or
fin" ("Noces de sel", Fanon/Jouanest) aux hymnes
communistes, difficilement écoutables aujourd'hui ("Les
communistes", "Il était une fois dans l'est",
idem), en passant par une certaine apparition au Grand Echiquier
de Jacques Chancel, chauve, malade, mais debout et fière,
Pia Colombo est une porteuse d'étendard née qui se
devait d'interpréter Brecht. Il y eut d'abord (en 1962) quelques
lieder d'Eisler (extraordinaires "Chanson de la femme du soldat",
Chanson de la brise", "Chant du calice" et "Chant
de la Moldau", d'une sécheresse implacable et pourtant
presque lyrique), puis Grandeur et décadence de la ville
de Mahagonny au TNP, puis enfin, en 1969, le fameux récital
Brecht/Weill (toujours au TNP). Pia Colombo interprète les
textes de Brecht avec un débit rapide (juste le temps de
reprendre sa respiration), elle le chante droit, comme une qui tiendrait
un calico, prête à entrer dans la bataille. Le pathos
est tenu à distance, en respect, et l'adéquation avec
l'art de Brecht est telle que Pia fut et reste en France son meilleur
soldat, loin des vulgaires œillades de cabaret ou des pastels
délavés (Ute Lemper).
Mais Brecht, par un paradoxe cruel, ne touche pas vraiment le peuple,
du moins en France, et Pia Colombo, dont on a souvent dit qu'elle
avait l'étoffe d'une nouvelle Piaf, est restée une
chanteuse relativement confidentielle. D'abord à cause de
son répertoire, donc, trop cérébral, mais aussi
et surtout à cause de ses partis pris d'interprète.
Car même lorsqu'elle chante les couplets simples de René-Louis
Lafforgue ("La fête est là", "Julie
la rousse"…), ou plus généralement lorsqu'elle
chante l'amour, Pia Colombo continue de se tenir éloignée
de tout sentimentalisme et de fuir "la tripe" comme la
peste. Pour reprendre la distinction classique, l'art de Pia Colombo
est bien plus tragique que dramatique, ou, pour être plus
précis, il consiste essentiellement à élever
le drame au rang de la tragédie. De l'absence ("L'écharpe"
de Fanon, chanson parfaite, que Catherine Sauvage, Cora Vaucaire
ou… Robert ont inscrite à leur répertoire) à
la passion ("La vie s'en va (et je t'aime)" de Joël
Holmès), du Temps ("Tique taque" de Henri Contet
et André Popp ou "Défense d'afficher" de
Gainsbourg) à "la question noire" ("Le rouge
et le noir", Nougaro/Legrand), Pia Colombo transforme tout
ce qu'elle chante en une toute petite tragédie de trois minutes,
dont le meilleur exemple est peut-être son interprétation
de "La chabraque" (Aymé/Béart): le poids
du destin dans la moindre phrase ("Et puis au square elle s'est
toquée / D'un minable qui l'a r'luquait"), le mystère
évident de la dernière image ("Deux hirondelles
qui pédalaient le long du boulevard Beaumarchais / Sur le
coup de trois heures du matin / Ont croisé une fille et un
chien / Une grande bringue qu'avait l'air pressée / Le chien
la suivait tête baissée / Dans la brume ils se sont
perdus / Et la Chabraque on l'a plus r'vue"), et le chantonnement
final, au-delà du désespoir, d'une voix qui a enfin
perdu sa rudesse et son corset (mais pas sa droiture): "lalalala,
lalalala…"
Pia Colombo avait enregistré "La chanson posthume"
de Francis Carco, l'histoire d'un fantôme planant pour un
impossible oubli: "Te souviens-tu de ma voix trop sincère
/ Des mots d'amour que je t'ai toujours dits / De ma gaieté,
de mes brusques colères…" La voix posthume
de Pia Colombo elle aussi plane au hasard autour de nous et refait
subtilement surface sans qu'on y pense.
Didier
Dahon, février 2006 |