| |
Longtemps
nous avons attendu un disque Pascale Borel: se pouvait-il qu'après
avoir produit l'un des sommets de la pop française (Mikado, album
éponyme, 1985), le duo nous laissât tomber ? De temps à
autre bien sûr Czerkinsky et Borel donnaient, chacun de son côté,
des nouvelles, et nous tendions l'oreille, plus ou moins convaincus par
les albums de l'un et les collaborations de l'autre... jusqu'à
la stupéfaction de "Douze ans", improbable, joyeuse et
bouleversante marche sur l'enfance, où l'on voit passer l'ombre
de ces tragédies puériles, bien plus belles que les crises
ternes et désagréables de l'adolescence, comme dans un film
de Pascal Thomas: "Lorsqu'on vient d'avoir douze ans / Faut-il aller
vers treize ? / Sur le bord de la falaise / Un vertige me prend".
Grammaire, gifles et roulades, tout le spectre balayé en trois
minutes: "Ah ! que n'ai-je encore douze ans / Pour me rouler dans
l'herbe / Ah ! que revienne le verbe / Avant le complément".
Des sensations, des images, des mots enfin qu'on n'avait plus entendus
dans la chanson depuis... Tout l'album joue avec le plaisir très
particulier de faire entrer dans le cadre de la variété
ou de la musique populaire des références (culturelles)
et des expériences (existentielles) qu'aujourd'hui on n'ose même
plus évoquer dans un "film d'auteur" ou dans une classe
de seconde: par exemple le vide très particulier des voix de standardistes:
"Sa voix d'ange / Qui dit oui qui dit non / Sans autre consistance
/ Qu'un mélange / De sucre et de néant / D'amour et de distance"
("Le sourire de la standardiste"); ou l'ataraxie animale: "Parfois
je rêve que je suis une vache / Parfois je désire être
une vache / Ne plus me poser de problème / Qui m'aime qui j'aime
/ J'aurais du foin tout autour de ma bouche / Et mes grands yeux se couvriraient
de mouches / Je ne verrais plus l'horizon / Ni ma route" ("Si
j'étais une vache"). Ou encore Emmanuel Kant, nom immense
qui rend encore plus légère la romance pop synthétique
dont il est le pivôt euphonique paradoxal: "Tu lis Kant / Tu
lis Kant près d'Alicante […] Et je rêve / Presque nue
sur la grève / Que s'effacent / La matière et l'espace /
Tu m'embrasses / Tu touches à l'essentiel / Beaucoup mieux qu'Emmanuel"
("Alicante"). Jusqu'à l'extraordinaire et jouissive énumération
du manifeste "J'aime tellement Proust": "Lévi-Strauss
Lévinas / Je m'en fous, je m'en passe / Haydn et Heidegger / C'est
vilain, c'est vulgaire / La culture allez, ouste ! / Mais j'aime tellement
Proust". Chanson antiphrastique, qui s'amuse à introduire
la Culture, la vraie, dans la variété, tout en faisant mine
de s'en débarrasser - et qui, au-delà même du brillant
exercice de style, se révèle une véritable leçon
de lecture, et de vie: "On nous dit "monument" / Mais c'est
la promenade / Le chignon de maman / Qui vous tend l'embuscade / Et qui
vous rend malade / D'émerveillement / Pour une mèche au
vent / Qui tremble et se balade / Et vous restez malade / Et vous restez
vivant / Sur la terre comme au ciel / Marcel". Se peut-il qu'une
chanson pop en dise plus sur la Recherche qu'une énième
thèse de 800 pages ? Se peut-il que ce numéro de dance-pop
nous rapproche davantage de Proust que la sonate de Vinteuil grotesquement
évoquée dans Le Temps retrouvé de Raoul
Ruiz ?
Oui, sans doute grâce au frottement des univers, cette douce incongruité,
qui rend la surface si profonde, et la profondeur si superficielle, que
tout l'album de Pascale Borel devient une sorte de bréviaire merveilleux,
à lire en dansant, comme une réflexion sans pensée:
"Et soudain je pense [Non pensare] / Que c'est bien court la vie
/ Tant d'inconséquence [Non parlare] / M'enchante et me ravit /
Partons en vacances / Dans ta Mazerati / Vers les apparences / Et les
paparazzi" ("Oserai-je t'aimer ?" en duo avec Jérémie
Lefebvre).
Bien sûr le portrait de couverture n'est pas aussi achevé
qu'une photographie de Pierre & Gilles (quoique la toile de Jouy convienne
parfaitement au buste de Pascale Borel); le petit ensemble de chambre
(deux violons, alto, violoncelle et flûte), malgré sa vaillance,
peine à faire oublier les grands orchestres de variété
des années soixante-dix (mais le cherche-t-il vraiment ?); et les
cuivres de synthèse ("Alicante") sont, comme toujours,
affreusement cheap (cependant, n'est-ce pas parfaitement assumé
?). Certes, et c'est plus grave, les louables efforts de diversité
(qui tombent d'ailleurs parfois à côté, comme pour
"Ne crie plus", dont les arrangements rock et la mélodie
ne semblent pas convenir tout à fait à la voix ni à
l'univers de Pascale Borel) ne cachent pas un certain épuisement
de l'inspiration mélodique du seul et unique compositeur des douze
titres, Jérémie Lefebvre (malheureusement, c'est le très
beau texte de Pascale Borel, "Comme une bouteille à la mer",
qui en pâtit le plus).
Pourtant on écoute cet album comme on reçoit une grâce
- pour ses qualités intrinsèques d'abord. Mais aussi parce
qu'il permet de renouer mélancoliquement avec un âge d'or
de la pop française. Enfin parce que son incongruité même
dans un paysage de la chanson et de la pop française, grosso modo
atroce, est proprement miraculeuse. Comme une page de Proust entre deux
clips de Lorie. |
|
|