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Légère
inquiétude en descendant les marches de l'escalier de l'Essaïon,
petit temple récent de la chanson (Annick
Cisaruk y chante son Barbara depuis presque deux ans : cela suffit
à créer la légende d'un lieu), avec voûtes,
fauteuils rouges et coupures de presse photocopiées au mur : comment
Pascale Borel, la plus pure incarnation de la pop française depuis
plus de vingt ans, allait-elle passer du disque et de l'image photographique
(Pierre et Gilles) à l'atmosphère confinée d'une
cave - et surtout à la scène ? Car les planches sont souvent
ingrates aux chanteurs pop (que ceux qui ne se sont jamais endormis pendant
un concert d'Etienne Daho se manifestent) qui ne gagnent rien à
se soumettre aux lois d'un exercice qui leur est la plupart du temps fondamentalement
étranger. Pourtant, sans même chercher à se protéger
derrière un décorum familier (pas de costume coloré
à la Fifi Chachnil mais un ensemble jupe et chemisier noirs, et
une guirlande de roses enroulée au pied du micro pour tout décor),
Pascale Borel s'est lancée dans le vide avec une candeur et une
ingénuité renversantes, toutes deux propres à ceux
qui suivent leur chemin le sourire aux lèvres, fidèles à
leur monde.
Pascale Borel aurait pu, par exemple, faire l'impasse sur ses chansons
dance-pop synthétiques, ou les réarranger de manière
à ce qu'elles se fondent dans un ensemble acoustique plus approprié
au lieu, d'autant qu'elle dispose d'un très beau petit trio de
musiciens (guitares, percussions et flûte traversière). Mais
non : "J'aime tellement Proust" (en début de concert,
un peu tendu) et "Alicante" (grisant finale où Kant et
les Pet Shop Boys se croisent), tout comme les plus récents "Je
te veux" et "Poisson rouge", sont chantés sur une
bande avec leurs arrangements synthétiques d'origine - et à
pleine voix. Car Pascale Borel, c'est la flûte traversière
et la boîte à rythme, le chuchotement et
la gorge déployée, Proust et Mylène Farmer
(cf. les effets d'écho sur "Poisson rouge", qui font
penser aux remixes de Farmer des années 80...), le temps suspendu
(sublime middle eight de la reprise du "Into the groove" de
Madonna) et l'oubli joyeux du corps qui voudrait danser sous
les voûtes de pierres... Qui ose ce grand écart-là
le même soir, dans le même souffle, et surtout sans jamais
donner l'impression de poser, de forcer ni seulement d'oser ?
Les textes écrits par Jérémie Lefebvre sont de la
même eau ambivalente, et Pascale Borel rend sur la scène
parfaitement justice à leurs reflets doux et amers, sans presque
rien faire d'ailleurs, sans chercher à interpréter : l'avant-dernier
couplet du "Sourire de la standardiste" est d'autant plus déchirant
que Pascale Borel n'en souligne aucun trait, tout comme "Si j'étais
une vache", que Pascale Borel chante sur le fil, en perpétuel
et miraculeux équilibre entre naïveté, bucolisme et
désespoir.
Parfois la douceur souriante devient comique et le rire alors se mêle
à l'amertume, comme avec les deux nouvelles chansons "Moyennement
amoureuse" et "Rater ma vie", ou "Vivre sans moi",
un numéro de séducteur narcissique abandonné que
Jérémie Lefebvre chante seul, juste après la reprise
totalement inattendue d'un titre de Marie-Paule Belle, "La Petite
écriture grise", tableautin des mystères du bonheur
banal que Pascale Borel révèle en l'empêchant de sombrer
dans le cliché : c'est Mallet-Joris sauvée par Candide,
l'exercice de style compassé transformé par la fraîcheur,
laquelle non seulement dévoile, mais aussi autorise tous les risques,
tous les changements d'humeur, toutes les polysémies, tous les
passages, de l'artichaut cru à la barbapapa. Ou de Lio, qui sort
du public et monte sur la minuscule scène pour deux duos ("Aux
hommes", bel inédit que Jérémie Lefebvre a écrit
pour le prochain album de Lio, et vraiment sur mesure ; et "L'Autre
joue", le classique de Jacques Duvall et Jérôme Soligny),
à Apolline Daumer, qui doit avoir à peu près l'âge
de la chanson qu'elle chante avec Pascale Borel, le merveilleux "12
ans", et qui entre naturellement, tout comme son illustre aînée,
dans le monde-Borel (comme on dit le Demy-monde). Un univers
que l'on retrouve donc intact sur les planches, et même parfois
davantage : "Oserai-je t'aimer ?" était un très
beau duo sur le disque du même
titre, il devient un instant de grâce comique et amoureuse bouleversant.
Pascale Borel la débutante évite les écueils sur
lesquels ont buté la grande majorité de ses pairs pop qui
se sont risqués à la scène. Souriante, discrète,
l'air de rien, elle est en train d'élaborer dans la petite salle
de l'Essaïon la formule magique du concert pop. |
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