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Dans quelle
mesure la chanson peut-elle révéler une vérité
? Et de quel ordre serait cette vérité ? Parce qu’il
faut bien admettre, qu’entre deux notes qu’on fredonne, on
se reconnaît parfois dans le refrain des grandes chansons de notre
répertoire. On se dit pour soi-même, que c’est bien
croqué, qu’on a déjà vu cette attitude, ce
geste, ce faux sourire quelque part. Et pourtant, on s’insurge du
même coup de ce raccourci, de la rengaine qui accrédite parfois
les platitudes les plus sottes.
Certains prétendent que la chanson est l’expression populaire
de l’universel, l’air du partage, du "vivre ensemble",
qui s’impose sans qu’on puisse la discuter, à partir
du plus petit dénominateur commun, celui auquel on serait forcé
de s’identifier. Car on serait un prétentieux, élitiste,
méprisant, si l’on prétendait échapper, fût-ce
à pas de loup, à la vérité par le bas, celle
qui tombe sous le sens, qui est pure foi, n’a pas besoin d’être
démontrée. La vérité ainsi conçue se
définit alors comme généralité, c’est
une vérité de fait, où l’on oblige à
admettre l’expérience contée comme valant pour tous,
habile subterfuge où le fait se transforme en droit. Pourtant,
si l’on fait de la chanson ce réservoir inépuisable
de vérité toute prête toute faite, comment en critiquer
le discours, en débusquer la contrefaçon, en pointer l'erreur,
voire la bêtise ?
Comment discerner une bonne d’une mauvaise chanson si toutes affirment
la même leçon, se présentent sous le même patron,
assènent pareil idéal : l’amour ? "Quand on n'a
que l’amour / […] / Alors, sans avoir rien / Que la force
d’aimer / Nous aurons dans nos mains / Amis, le monde entier".
Non seulement la plupart des chansons parlent-elles d’amour (on
pourrait certainement le démontrer statistiquement), mais, qui
plus est, elles le décrivent la plupart du temps sous les mêmes
traits. La chanson d’amour, ce n’est plus un genre, c’est
tout simplement l’enregistrement d’une norme absolue hissée
au rang de vérité intangible. On y retrouve immanquablement
le truisme de la différence entre le Toi et Moi, l’évidente
complémentarité des amants ne sachant vivre l’un sans
l’autre, l’universel don de soi, quand on ne tombe pas dans
la sanctification du sacrifice, lui-même devenant l’essence
de l’amour.
Alors, voici notre doxa : l’amour est un sacrifice d’où
le Moi narcissique s’efface pour convenir au Nous de l’amour.
L’amour serait la seule passion d’où le méchant
amour propre s’efface pour offrir généreusement sa
place à l’Autre. "Je te suivrai / Où tu iras
j’irai / Fidèle comme une ombre / Jusqu’à destination".
Du coup, l’amour est chanté sous l’égide d’une
dualité conventionnelle qui pose que l’amour est le "toi
et moi", mais surtout le "toi pour moi", "moi pour
toi", où chacun disparaît pour devenir une sorte d’ombre
sans consistance, éthérée jusqu’à transformer
chaque amoureux en une pâte molle prête à
tous les compromis. "J’irais jusqu’au bout du monde /
Je me ferais teindre en blonde / Si tu me le demandais / Je renierais
ma patrie / Je renierais mes amis / Si tu me le demandais". Le véritable
amour s’obtient par renoncement à l’ego – car
c’est de cela qu'il est ontologiquement question : la guerre sainte
de cet amour vrai et généreux contre le faux amour (la fausse
valeur) qu'est le désir, fugace et transitoire. Il ne faut pas
s’aimer soi, il faut aimer l’Autre dont l’archétype
parfait serait Dieu. Dénigrement, quand ce n’est pas condamnation
sans appel du narcissisme, de l’égoïsme, de l’égotisme
même, de toute conscience de soi. L’amour n’est pour
cette culture générale et commune qu’un avatar du
règne christique, maternel, pédiatrique ou infantilisant,
où l’on n’est qu’un réceptacle attendant
le don messianique, un Moi attendant le Toi.
Point d’étonnement non plus à ce que ce parfait amour
soit de nature hétérosexuelle (le Il et le Elle), campé
sur la réalisation du Toi et Moi dans l’enfant, par la validation
de l’état conjugal, toutes ces étapes impliquant elles-mêmes
la complémentarité des deux sexes : "C'est la vraie
prière / La prochaine aime le prochain / C'est la vraie grammaire
/ Le masculin s'accorde avec le féminin / Qu'on est bien / Dans
les bras / D'une personne du sexe opposé […]". Ou, sur
un mode plus trivial : "Mon mec à moi il me parle d’aventures
/ Et quand elles brillent dans ses yeux / J’pourrais y passer la
nuit / Il parle d’amour comme il parle des voitures / Et moi j’le
suis où il veut / Tellement je crois tout c’qu’il m’dit…".
Pas de Moi sans Nous, donc, et ce non par choix, mais par impuissance,
manque, inachèvement intrinsèque de l'individu : le creux
doit trouver sa bosse, le valet sa dame, le trèfle son
cœur (pour paraphraser Guy Béart)… Car sinon, c'est
le trou sans la clé, le vase sans la goutte d’eau, le gigot
sans la purée. C'est l'effrayante proclamation d'incomplétude
de Céline Dion et Jean-Jacques Goldman : "Mais la vie sans
toi / Je sais pas". Ou l'effarante question de Sheila : "Une
femme sans la tendresse d’un homme / Qu’est-ce donc une femme
sans la tendresse d’un homme ? / Une erreur folle, un coup du sort
/ Un jardin où ne vient personne". Et puisque la solitude
est une "situation de handicap", l'être incomplet apparaissant
presque aussi anormal que l'être dédoublé des monstres
à deux têtes, le sacrifice véritable, c'est-à-dire
la mort, semble un prix bien dérisoire pour la vie avec toi
: "Elle tu l’aimes, si fort, si fort / Au point, je sais, que
tu pourrais mourir pour elle" (Hélène Segara). Ou encore
le "Je l’aime à mourir" de Cabrel, qu’il
faut bien évidemment prendre au sens propre et littéral,
comme expression vérace d’un amour digne de ce nom. On n’aime
pas sans sacrifice, on n’aime pas sans sainteté. On aime
au moment même où l’on ne s’aime plus soi-même,
où l’on n’existe plus. "Quand mon corps sur ton
corps / Lourd comme un cheval mort / Ne sait pas ne sait plus / Si il
existe encore"…
Pourtant, le fin amor courtois, l’amour chevaleresque –
pensons à Rodrigue – l’amour romanesque d’une
Julie chez Rousseau (La Nouvelle Héloïse), ne se
pensent pas, tout sacrificiels qu’ils peuvent apparaître à
maints égards, sans une certaine estime de soi, c’est-à-dire
sans dignité et sans ego. C’est dans la mesure où
j’atteins ma propre valeur, où j’endurcis mon amour
propre, que je me rends digne du miracle de l’amour. Le narcissisme
donne son poids à la rencontre d’un autre ego. Rien de pire
que d’apparaître vacillant, ployable, incomplet et dépendant
aux yeux de celui qu’on aime. Pas de compromis avec soi-même,
pas de sacrifice mortifère du Moi : affirmation principielle de
sa propre dignité. Tenir debout pour être aimé. S’aimer
soi-même pour aimer que l’autre s’aime comme un soi
propre, comme un être libre et plein.
Quelques très rares chansons d'amour sont fondées sur ce
principe. Celle qu'André Téchiné a écrite
pour Marie France, "On se voit se voir", travaille exactement
à contretemps du syllogisme endoxal de l’amour sacrificiel
de l'Autre. Le texte repose en effet sur un paradoxe détournant
le préjugé du syllogisme : c’est parce que tu me vois
me voir que tu m’aimes, c’est parce que je jouis de ton narcissisme,
de ton épaisseur indépendante de moi, que je t’aime.
Autrement dit, c’est à travers la rencontre de deux narcissismes
accomplis (voulus, maîtrisés, travaillés par le regard
sur soi) qu’on découvre l’amour comme possible, contingent,
et non pas comme naturel, nécessaire, voire obligatoire pour exister
vraiment. Construite sur un merveilleux paradoxe qui traverse les obstacles
de l’identité, de la complémentarité, la chanson
de Marie France, dont la voix et le personnage apportent trouble et désir,
joue des effets d’échos détournés. "Je
me vois me voir / Et tu me vois me voir / Je m’aime, je m’aime".
Dans l’écheveau des regards, à la croisée des
narcissismes qui ne sont justement pas regard vers l’autre mais
regard vers soi, relation de soi à soi, l’amour apparaît.
Comble du paradoxe, il est réciproque dans son anti-réciprocité
: "Je me vois te voir / Et tu te vois te voir / Tu t’aimes".
La jouissance, ce ne serait donc pas effacer son propre corps en l'abandonnant
à l'autre, mais bien le regarder jouir au moment où on le
donne. Car l’amour est d’abord possible dans la mesure où
je me regarde. "On se voit se voir / Et se voir c’est savoir
/ Qu’on s’aime". Le stade du miroir, le narcissisme,
contrairement à ce que prétend une certaine psychanalyse,
n’est en aucun cas régression du Moi et manque du Toi, c’est-à-dire
un état transitoire, incomplet par nature. Le stade du miroir,
l’exercice narcissique, engendrent amour et jouissance, puissance
et trouble. C’est sur cette spécularité du désir
que Marie France commence une autre de ses chansons : "Dans les miroirs
d’la salle de bain / Et dans les reflets de la fenêtre / Le
plus charmant des êtres humains / Le seul que j’veux pas voir
disparaître" ("Je ne me quitterai jamais"). On y
retrouve, incarnée par son meilleur chantre, ce que Foucault a
appelé en son temps la "construction de soi par soi".
Marie France symbolise et joue cet idéal féminin de la puissance
du désir, de la jubilation narcissique qui devient pure joie, don
véritable. "Avec ces répliques de moi-même /
N’y a-t-il pas de quoi perdre la tête / Si elles m’aiment
autant que je les aime ? / Je suis volage mais je ne me quitterai jamais".
Le plaisir narcissique évoqué par Arlette Téphany
dans "Je n'aime que moi" de Boris Vian est un peu plus paisible
certes que celui de Marie France ("Je ne sais pas pourquoi l'on dit
qu'avec soi-même l'on s'ennuie / J'm'ennuie jamais / J'me mets au
lit / C'est la bonne vie" (1)), mais il est du même ordre exactement,
et provoque les mêmes soupirs réprobateurs ou dégoûtés
: "On me reproche de n'aimer personne / On me dit que c'est moche
et que je n'ai pas de cœur / Tout le monde m'engueule / On me fout
de claques…" – tant il est vrai que la liberté,
l'indépendance et la jouissance de ces Narcisse frondeurs ("…
Mais ça m'est bien égal / Ils ne me font pas peur"…)
déplaisent.
Quand les chansons prient toutes le même Dieu, prêchent pour
une paroisse uniforme et édifiante, quand on étouffe sous
le couvercle de vérités transmises aux êtres
humains dès leur plus jeune âge, on a peu de scrupule à
utiliser soi-même un ancien slogan un peu ridicule : oui, "l’amour
est à réinventer", et d’abord ses figures, ses
emblèmes, son discours. De même, on ne craint plus la dénonciation,
si l'objet en est aussi obscène et bête qu'"Une femme,
ma fille", l'atroce chanson que Michel Sardou a écrite (avec
Pierre Delanoë) à partir du célèbre poème
de Kipling, "Tu seras un homme, mon fils". Pour être une
vraie femme (car il en va des vraies Femmes comme du véritable
Amour), on doit avant tout reconnaître qu’on n’est rien
sans l’Autre, le Mâle : "Si tu peux supporter l’idée
qu’il est plus fort / Pas dans les joies du cœur mais dans
les jeux du corps". Ensuite, puisque l’on dépend de
l’Autre, se sacrifier pour lui : "Si tu lui donnes l’enfant
qu’il te prie de lui faire / Comme un cadeau du ciel, comme un fruit
de la terre". Autrement dit, le passage de la fille à la femme,
de l’égoïsme immature au dévouement, ne sera
reconnu que lorsque "tu peux rapprocher ton âme de la sienne".
Enfin, littéralement, se fondre dans l'espèce : "Si
tu es, si tu sais, si tu fais tout cela / Comme les milliards de femmes
qui l’ont fait avant toi / Et si dans son bonheur, tu vois le tien
qui brille / Ce jour-là tu seras une femme ma fille". L’accomplissement
ultime du Moi, adoubé par le père, n’est ni plus ni
moins que son effacement dans le sacrifice de soi pour l’Autre,
sacrifice de soi parfaitement symétrique à la reconnaissance
d’une appartenance à l’espèce (milliards de
femmes avant toi ), au sexe faible et à la reproduction. Mon bonheur
comme mon plaisir ne m’appartiennent plus en propre puisque je dois
jouir dans le bonheur de l’autre et pour le bien de la race.
Voici ce que recommandent - mine de rien - toutes ces chansons
qui parlent d’amour : ne plus être un Moi, un soi, une liberté.
Ne plus jouir que par procuration dans la dépendance d’un
autre. Vider l’ego de sa substance, faire fondre son épaisseur.
Voilà le combat longuement engagé par les possesseurs d’une
vérité faussement universelle. Mais qui plus est, c’est
tout le spectre narcissique et sa complexe réflexion qui se voient
voués aux gémonies. Car la sanctification de l’amour
chez Piaf, Brel ou Sardou, ne va pas sans la critique du mauvais
amour, comme en témoigne "Parlez-moi d'moi", le fameux
duo écrit par Guy Béart, décidément parfait
zélote du Mystère de l'Autre, dans lequel les deux protagonistes
décident de mettre fin à leurs discours narcissiques ("Parlez
moi d'moi / y'a qu'ça qui m'intéresse") pour se découvrir
: "V'la qu'j'en ai assez de tous ces laïus / Il est grand temps
maintenant de nous taire / De nous embrasser / De secouer nos puces /
C'est comme ça qu'vous comprendrez mon mystère"…
(1) Dans la récente chanson
du même nom de Léonard Lasry, l'amour de soi est un plaisir
vécu d'une manière encore plus calme : "Je n’aime
que moi / Avec moi je suis bien / Dans les hauts comme les bas / Je n’aime
que moi / La plus belle des tendresses / J’ai pour cet amour-là".
Par ordre de citation dans le texte :
- Jacques Brel, "Quand on n'a que l'amour" (Jacques Brel)
- Sheila, "Les Rois Mages" (Capuano / Stout / J.Schmitt / C.Carrère)
- Edith Piaf, "L'hymne à l'amour" (Edith Piaf / Marguerite
Monnot)
- Guy Béart, "Qu'on est bien" (Guy Béart)
- Patricia Kaas, "Mon mec à moi" (Didier Barbelivien
/ François Bernheim )
- Céline Dion, "Je sais pas" (R.Goldman / J.J Goldman)
- Sheila, "La tendresse d'un homme"
- Hélène Segara, "Elle tu l'aimes" (F. Brito /
F. Trinidade-adapt: Michel Jourdan)
- Francis Cabrel, "Je l'aime à mourir" (Francis Cabrel)
- Johnny Halliday, "Que je t’aime" (Gilles Thibaut /Jean
Renard)
- Marie France, "On se voit se voir" (A.Téchiné
/ P.Sarde )
- Marie France, "Je ne me quitterai jamais" (Jacques Duvall
/ Jay Alanski)
- Arlette Téphany, "Je n'aime que moi" (B. Vian / Y.
Gilbert)
- Léonard Lasry, "Je n'aime que moi" (Léonard
Lasry)
- Michel Sardou, "Une femme, ma fille" (Michel Sardou / Pierre
Delanoë / Jacques Revaux / Jean-Pierre Bourtayre)
- Guy Béart et Jeanne Moreau, "Parlez-moi d'moi" (Guy
Béart)
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