Au
début des années 70, on croise Mona Heftre à
la Coupole avec d’autres jolies filles: c’est en effet
d'abord pour sa beauté que l'on remarque une certaine Mona
Mour… C’est la redoutable école des trétaux,
des fêtes foraines et du strip-tease, lesquels la mèneront
directement au cinéma underground qui fleurit dans ces années-là
et qui mélange volontiers la politique, le cabaret et le
sexe. En 1975 elle apparaît dans deux films. Paul Vecchiali
- génial vampire - s’empare du personnage que Mona
Heftre a créé et le fait chanter dans le premier film
d’auteur hardcore français, Change pas de main,
aux côtés d’Hélène Surgère,
Sonia Saviange et Myriam Mézières. Elle y incarne
une strip-teaseuse qui attend "le vedettariat" en offrant
chaque soir, en même temps que la beauté de son corps,
une fulgurante leçon de lucidité: "Depuis que
je connais la vie / Je ne comprends pas qu'on s'ennuie / Il y a
la mort qui nous attend / Je vous en prie profitons-en". Cette
chanson ("On m'appelle Mona Mour", paroles Paul Vecchiali,
musique Roland Vincent), la chorégraphie minimaliste et l'interprétation
distanciée de Mona Heftre, d'une sensualité blanche,
font de ce numéro un morceau d'anthologie.
La même année Mona Mour tourne dans La Fille du
garde barrière de Jérôme Savary - autre
vampire -, dont elle deviendra d’ailleurs la femme: c’est
le début d’une deuxième vie, éminemment
paradoxale, avec le Grand Magic Circus. Car Mona Heftre, dont la
gravité et la retenue semblent être pourtant les principaux
traits de caractère (artistiquement parlant, bien sûr),
n’hésitera pas à se lancer avec toute son énergie
dans ces productions ni franchement mélancoliques, ni très
raffinées… D’où son décalage par
rapport à une troupe et des spectacles auxquels elle parvient
néanmoins à donner de la profondeur. Il suffit d’écouter
l’album tiré du spectacle consacré à
Trenet, Y’a d’la joie (postérieur au
Grand Magic Circus, mais d'un esprit comparable), pour s’en
convaincre: Mona est la seule à apporter de l’émotion,
à rendre véritablement hommage au maître, quand
les autres s’épuisent à singer lourdement la
fantaisie. Nul doute d'ailleurs qu'il y aurait eu plus d'art, plus
de grandeur et plus de Trenet dans un récital Mona Heftre
entièrement consacré à l'auteur de "La
folle complainte" que dans la super-production de Savary.
Mais décalage et paradoxe ne l’effraient pas, et Mona
Heftre continue de chercher, et d'avancer. En 1994 elle donne un
tour de chant en solo, première tentative d’envol,
mais à Chaillot, chez Savary, donc en terre protégée:
c’est Noir et blanc, un spectacle constitué
de chansons de cinéma que Mona Heftre interprète dans
une partie de l’immense hall du théâtre de Chaillot,
que l’on a cherché à transformer en petite salle
de cabaret intime avec verre de vin rouge et accordéon…
Mais comment toucher dans un tel décorum, comment passer
outre la disproportion et l’inadéquation des moyens,
et surtout comment parvenir à rendre la légèreté
de l’univers d’Agnès Varda ("La joueuse")
quand tout, du timbre à la diction, semble appeler la gravité,
la mélancolie ou les larmes ?
Néanmoins ce "Récital cinématographique
de bon aloi" mettra Mona Heftre sur la piste de Rezvani. Elle
y interprète en effet la célèbre chanson de
Pierrot le fou, "Jamais je ne t’ai dit que je
t’aimerai toujours ô mon amour", et le plaisir
de cette découverte est tel que la chanteuse reprendra une
nouvelle fois la rengaine créée jadis par Anna Karina
dans son premier album publié en 1997: Mona Heftre a enfin
trouvé "son" auteur. Certes, il a fallu chercher,
mais un matin soudain tout semble en place, et l’évidence
s’impose. Elle envoie une cassette à Rezvani, qui est
plus qu’heureux de découvrir ses chansons ainsi recréées,
et l’autorise à en faire un spectacle au Sentier des
Halles, une salle enfin à la bonne taille…
Ainsi adoubée, Mona Heftre enregistre un album salué
par la critique, Tantot
rouge, tantot bleu. Loin de Mona Mour, loin du Grand Magic
Circus, la chanteuse apparaît sous son vrai jour, traçant
son propre sillon, affranchie de tout tutorat. Et sa nouvelle (troisième
!) version de "Jamais je ne t’ai dit…" fait
oublier le chant mutin et naïf de la muse de Godard.
La symbiose est telle que Rezvani, après trente ans d’abstinence,
reprend sa plume pour Mona qui, mieux que personne, a su révéler
la profondeur de ses textes. Un deuxième album (Embrasse-moi)
enregistré en public voit le jour, mêlant anciennes
chansons (dont "Jamais je ne t’ai dit…"…)
et nouvelles.
Mais le monde est vaste et, au-delà de Rezvani, qui aura
été le révélateur, Mona Heftre s'apprête
aujourd'hui à explorer de nouveaux auteurs. Quand le fleuve
a rejoint son lit, plus rien ne l’arrête.
Didier
Dahon, février 2005
www.monaheftre.com [Site
officiel]
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