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Les
chansons de Fréhel, Dubas, Piaf... rendues à la vie par
une starlette pop (qui n'avait alors à son actif qu'une couverture
de Libération et quelques 45 tours), un maître du jazz (Barney
Wilen) et un producteur japonais (Tetsuo Hara) ? Les gifles les plus violentes,
celles qui coupent vraiment le souffle, sont celles que l'on attend le
moins, et quoi de plus inattendu qu'Aigre douce, et de plus improbable
que son extraordinaire réussite ? Car Marie Möör a accompli
ce que beaucoup d'autres, celles et ceux du sérail, pourtant bien
plus légitimes, n'ont que très rarement su faire: renouer
le fil rompu qui nous relie à un répertoire, un monde, un
art d'une force (comique ou dramatique) prodigieuse, et ce en seulement
six titres, auxquels s'accordent parfaitement six créations, pour
la plupart écrites par Marie Möör et composées
par Barney Wilen.
Il y a d'abord la voix de Marie Möör, oxymorique, ou plutôt
aigre-douce comme l'indique le titre de l'album, à la fois sensuelle
et légèrement gouailleuse, délicate et rêche,
aussi typée que celle de ses glorieuses aînées, dont
elle ne reprend cependant pas les outrances ni les tics d'époque
éventuels. Car jamais Marie Möör n'exploite cette sorte
de parenté vocale ou timbrique qui frappe immédiatement
l'auditeur: au contraire, son personnage de lolita extrêmement grave
s'empare des classiques du répertoire sans déférence
excessive, ni volonté de se démarquer ou de faire moderne
d'ailleurs, mais avec une ingénuité et un talent qui leur
donnent une dimension nouvelle. Il faut par exemple écouter son
"Toute pâle" (Scotto/Gaël) chanté a capella
pour comprendre comment Marie Möör parvient, avec des moyens
tout différents, à rejoindre Fréhel - autrement dit
pour savoir comment le dénuement et la fragilité de l'une
peuvent mener la chanson aussi haut que le hiératisme dramatique
de l'autre. Le passage de la fausse joie que manifeste la narratrice face
à l'amant infidèle et sa "gueuse", pour faire
bonne figure, à la souffrance atroce qui lui saute au visage dès
qu'elle se trouve seule, est, par exemple, d'autant plus déchirant
qu'il est comme une inflexion légère, presque insensible:
"Le long d'la berge j'ai chanté, j'ai ri / Tant qu'vous pouviez
m'entendre et puis / Pauvre folle / devant moi tout devint obscur / "J'cognais
les arbres, j'battais les murs / Jambes molles"...
Mistinguett elle aussi semble avoir trouvé en Marie Möör,
par-delà les décennies, non pas une rivale bien sûr,
mais une petite soeur de lait qui, loin des faubourgs et plus encore de
la revue, fait revivre son magnifique "En douce" (Yvain/Willemetz)
dans une ambiance de piano-bar qui donne au titre un parfum de fin de
nuit, entre spleen et béatitude... comme si les sublimes arrangements
de Barney Wilen et les infimes variations de couleur de la voix de Marie
Möör creusaient la chanson pour mieux en rejoindre le centre...
Mêmes habits jazz pour un "Tango stupéfiant" (Olive/Carcel/Cor)
qui ne court pas après la grandeur épique et comique de
celui de Marie Dubas, absolument indépassable, mais tente un alliage
rare, difficile entre le grotesque et la mélancolie, le grand récit
et la petite musique de nuit - et le réussit, comme le montrent
les vingt dernières secondes de la chanson, génial entrelacement
des rires voilés du saxophone et de la chanteuse.
Quel que soit le registre, les interprétations de Marie Möör
et Barney Wilen sont à la fois familières, fraternelles
presque, et inouïes. Même un standard comme "When the
world was young" semble neuf, grâce notamment à la voix
et au chant de Marie Möör, qui immédiatement ramènent
la chanson dans son giron français et populaire alors que les arrangements
empruntent la somptueuse route de la grande variété jazz
américaine - à équidistance donc d'une Piaf (qui
créa la chanson de A. Vannier et M. Philippe Gérard en 1950)
et d'une Peggy Lee (sa version date de 1953), dans un territoire que Marie
Möör arpente non seulement comme interprète, mais comme
auteur, puisque aucun hiatus ne vient ébranler la cohérence
d'un album où des titres écrits en 1920 s'enchaînent
à d'autres datant de 1990 avec la douceur impalpable d'un changement
de chiffre dans un tableau d'Opalka (sauf "Angelo", dont la
musique, plus que le texte d'ailleurs, détonne).
Putains, bars, motos, autoroutes et imperméables noirs... tout
l'univers d'une louloute rêvée qui manie dans une même
phrase le verlan et l'imparfait du subjonctif ("et tous ils sont
jaloux / De mon zonblou / Même la datcha de Sacha / Je ne voudrais
pas qu'il me la donnât / Les HLM c'est pas la peine...", "Mon
blouson c'est ma maison"), les codes du milieu et les échappées
belles ("Même l'amour elle s'en fout / Elle y est jusqu'au
cou / Elle joue à pile ou face / Pourvu que le temps passe / Et
qu'on lui fiche la paix / Quand elle boit son café", "La
miss des polices"), et qui sait s'épancher lorsque son homme
dort au lieu de l'aimer: "Mon tueur de sommeil / Escamoteur de ciel
/ Mon rêveur de sommeil / Adoré criminel"... "Beau
masque" est d'ailleurs l'un des plus beaux titres de l'album, mystérieux
comme un Lynch débarrassé de sa camelote paranormale, sensuel
comme un songe, inexorable comme un supplice (voir la basse obstinée
et les coups de fouet entêtants)... Un sommet donc, et un pendant
nocturne au numéro d'ouverture, "Garçons à lunettes",
l'une des très rares chansons à pouvoir rivaliser en terme
de fantaisie, d'esprit et de swing avec les impérissables Noël
/ Vian enregistrés pour Canetti en 1964.
Un tel disque ne pouvait pas rester sans suite. Marie Möör,
sage écolière, fit consciencieusement ses devoirs, et écrivit
avec Jean-Louis Murat un deuxième album, Svoboda, que
son éditeur refusa de publier. Aujourd'hui les bandes dorment quelque
part dans un entrepôt, inaccessibles, tout comme celles d'Aigre
douce d'ailleurs, puisque l'album est épuisé, littéralement
introuvable... et probablement "incherché". mais qu'importe
si nous pouvons encore l'écouter en douce ?
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