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Qu’importe
le flacon pourvu qu’on ait Marie France. C’est ce qui se produisit
le soir du huit septembre au Réservoir. Le dîner presque
immangeable et l’ambiance reggae, on les a vite oubliés.
Ce fut comme une apparition. En haut des marches d’un escalier en
colimaçon, Marie France règne sur son public, elle le domine
mais elle est déjà tout près de lui, prête
à se donner entièrement. C’est toujours en équilibre
que se tient Marie France, entre une sensuelle fragilité et une
provocante domination. Et si l’on ne sait pas saisir la concomitance
du cœur et du sexe, alors on rate le pouvoir de fascination qu’elle
exerce.
Il en va de même des registres qu’elle chante et dont elle
joue : pendant ce concert absolument rock, en la présence de Jacques
Duvall, accompagnée des Phantom (sans Benjamin Schoos remplacé
par Marc Morgan), interprétant son dernier album Phantom
featuring Marie France, elle n’en est pas moins douce et
suave, habitée par son art du cabaret, par le travail de tant d’années
gantée, en robes fourreaux et en diamants. De ces bijoux qui la
recouvraient, elle a gardé le scintillement, et elle rayonne. Une
fois l’escalier descendu au son de l’introduction rock, entrée
qui nous laissait contempler toute la silhouette, depuis les jambes dénudées
jusqu’à la magnifique et volumineuse coiffure, Marie France
monte sur le bar interminable qu'elle longe juchée sur de hauts
talons, tout aussi simplement – avec autant d'aisance - que les
véritables meneuses de revue descendent l'escalier du Casino de
Paris.
Du bar jusqu’à la scène, on peut contempler son plaisir
d’être là, cette capacité incroyable à
s’offrir tout en jouissant de s’offrir. Puis, au micro, c’est
une énergie sans pareille, un rythme et une attaque en règle,
dévastatrice de charme et de mutinerie : "Les Nanas".
Chanson où Duvall pratique la pensée de derrière,
par laquelle on transcende l’opposition entre misogynie et superficialité
féminine pour laisser parler une femme sur les femmes. Marie France
la dédie à ses « amies les femmes » et la salle
rit. Qui mieux que Marie France pouvait chanter cela ? Qui d’autre
que celle qu’on jalouse parce qu’elle est si belle et qu’elle
plaît tant ? « J’veux bien qu’on soient copines
/ Les nanas pourquoi pas ? / Tant qu’elles restent à la cuisine
/ Les nanas, ça ira / Les nanas les nanas / Je nana je nana / Je
n’apprécie pas » Et la guitare électrique dont
elle s’approche pour chanter sert parfaitement la jouissive provocation
de Marie France à l’encontre de toutes ses rivales vertes
d’envie, qui lui font la vie dure, on veut bien le croire…
Mais il suffit que Marie France se déhanche une fois devant vous,
et elle a effacé toutes les autres sur son passage.
Et puis, il y a toutes les surprises : le "Happy Birthday" soufflé
dans le micro comme Marilyn à son président pour l’amie
Fabienne présente dans la salle. Le trou de mémoire momentané
sur "Que sont-ils devenus ?", où le léger manque
de confiance en sa mémoire, où la fragilité ressortent
pour nous émouvoir - et comme Jacques Duvall au chœur pour
cette chanson, on sourit d’une Marie France qui répond à
la question « Que sont-ils devenus ? » par deux « Je
ne sais plus ». Qui peut résister à cela ? Et enfin
le bonheur de réentendre la fameuse "Déréglée",
chanson punk-rock duvallienne qui sied merveilleusement à ce concert,
pont entre le passé et le présent des deux complices. Car
Marie France ne laisse ni le temps qui passe ni les difficultés
agir sur elle : le rock, c’est avec révolte et amusement
qu’elle s’y livre à nouveau, avec Jacques Duvall.
A cet égard la version concert de "Cracher ma bile" dépasse
tout ce que l’on peut imaginer : chaque mot y est joué et
travaillé, d’un niveau de langue à l’autre («
Tu n’es qu’un scélérat de la pire engeance /
Mais je ne m’abaisserai pas à ruminer vengeance»),
vraie tragédienne puis langue de vipère (« Y’a
quelque chose qui schlingue / Et ça peut être que toi »),
Marie France excelle. Comme ensuite avec l’exacerbation rock de
"J’arrête", où Marie France déchaîne
sa voix et son corps pour emporter la salle comme un seul homme, à
la limite entre cri et chant.
Autrement dit, ce retour au rock est une réussite, et telle qu'on
ose à peine la supplier de ne pas oublier les autres registres,
où personne ne l’égale non plus, comme en
apporte une nouvelle preuve le sublime "On se voit se voir"
chanté a capella à la demande d'une spectatrice,
et entonné avec tant de douceur et de recueillement qu'on est émerveillé
par l'effet de contraste (et accessoirement par la virtuosité d'une
interprète qui sait changer de costume vocal et sentimental si
rapidement et si "naturellement"). Ou "Marie-Françoise
se suicide", chanson intimiste qu'elle décide d'interpréter
dans le public, au milieu duquel son art du récit semble s'inscrire
soudain dans une tradition ancestrale : Marie France qui raconte doucement
à quelques dizaines de spectateurs silencieux et concentrés
debout autour d'elle l'histoire de cette Marie-Françoise qui met
chaque soir en scène la petite comédie de son suicide, c'est
un conteur du Moyen Age qui captive son auditoire sur une place de village...
ou une extraordinaire comédienne qui nous projette dans Les
Bonnes.
Le rock de Marie France brille des reflets les plus beaux, et les plus
divers, de Genet à Médée en passant par Zizi. Pourtant
on n'en a jamais vu de si pur. |
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