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Il aura fallu
moins de temps au trio Marie France, Benjamin Schoos et Jacques Duvall
pour réaliser ce disque qu'il n'en faut pour le dire. Quelques
semaines à peine auront suffit en effet entre le coup de foudre
du groupe Phantom pour la chanteuse venue par amitié interpréter
avec Duvall deux titres lors de l'un de ses concerts parisiens et l'enregistrement
d'un album composé de neuf chansons originales et d'une reprise
- ce qui prouve que le désir et le plaisir de travailler ensemble
permettent tout, et accessoirement que l'on peut se passer d'une industrie
du disque dont les rouages compliqués et les perpétuels
atermoiements sont de redoutables avorteurs de projets (mais n'est-ce
pas là, précisément, leur fonction ?). Cependant
le plus fascinant est que ce disque de rock vite fait est sans doute le
plus abouti de Marie France, et le plus subtil, comme si la double contrainte
de l'urgence et d'un rock assez primitif avait permis à l'interprète
de déployer toutes les possibilités de son art, et d'acquérir
une liberté paradoxale - et inouïe.
Retour aux sources rock, donc, presque trente ans après 39°
de fièvre, le premier album enregistré avec le groupe
Bijou, mais dans une perspective très différente : l'exercice
de style, le jeu sur les codes, la magistrale leçon de distanciation
de jadis ont laissé la place à un album où l'interprète
Marie France fait montre d'une souplesse, d'une légèreté
et d'une profondeur qui sont celles de la maturité. Certes la distanciation
est toujours là, tout comme l'humour, le jeu et le souci du style,
mais tout est fondu dans une pâte d'une extrême finesse, dans
la composition de laquelle entrent aussi certaines des facettes que Marie
France avait jusqu'alors surtout révélées en scène.
Bien évidemment ce sentiment non seulement de maîtrise, mais
surtout de décantation qui saisit l'auditeur, est aussi le fait
de Jacques Duvall, car (bien que par une étrange coquetterie il
se défende d'écrire pour un interprète en particulier)
ses textes correspondent si bien à l'image quintessenciée
de Marie France qu'ils semblent conduire l'interprète non pas au-delà
d'elle-même, mais en son hyper-centre : Phantom featuring
Marie France, eau de parfum, ou extrait pur... comme l'atteste le
titre d'introduction, "Marie France From Paris", où cliché,
distance et vérité se rejoignent dans une attitude rock
d'Epinal parfaitement assumée : "Fuck you" lance Marie
France entre deux rires (son rire), et l'on entend le merveilleux
"Fuck le second degré" lancé récemment
par Jacques Duvall à son public parisien, dans l'espoir peut-être
que la salle se vide des ricaneurs, des fats et des malins... ceux-là
mêmes qui trouveront amusant que la musique de "Bleu"
fasse penser à un slow sixties alors que le fait d'habiller le
très beau texte de rupture de Duvall ("Bleu le ciel jusqu'à
aujourd'hui / Mais soudain il a viré au gris / Bleue la mer de
mes sanglots / Au moment où tout tombe à l'eau [...] Bleue
cette variété de roses / Que tu m'offrais / Qu'elle recevra")
d'un genre de musique quasiment inventé pour qu'au contraire les
couples se forment, est une façon de revenir au cliché non
pour s'en moquer ou pour le déconstruire, mais pour mieux en extraire
le sel - et, en définitive, pour intensifier le chagrin (magnifique
violon d'Henri Graetz, en pizzicato ou en longues phrases de contre-chant).
Lequel chagrin est pour Duvall indissociable de l'amour ("Le Chagrin
et l'amour", texte qui peut sembler un peu anodin transcendé
par la chevauchée imaginée par Benjamin Schoos, comme une
scène de western allégorique avec trompette et ciel orageux),
ce qui ne signifie pas qu'il faille s'y complaire. Car s'il est une certitude
dans la longue, complexe et parfois contradictoire réflexion sur
l'amour que Duvall alimente depuis plus de trente ans chanson après
chanson, sans trouver de véritables réponses, c'est bien
la nécessité de ne jamais se prendre pour une victime. A
cet égard "J'arrête" est un numéro spectaculaire
- sans doute la chanson de colère la plus ahurissante qui soit,
grâce, au-delà du texte et de la musique, à Marie
France, dont il faut connaître le "Tu dois me confondre avec
ta chère maman" pour savoir ce que fureur en musique veut
dire. Quelle Phèdre (Rameau) ou Médée (Charpentier)
Marie France aurait pu être, elle qui sait crier sans jamais crier,
et hurler sans hurler (ici, il lui suffit d'insister sur le "chère"
de "chère maman"). Elle qui sait aussi garder une sorte
de réserve hautaine d'une finesse incroyable pour mettre en valeur
le comique à sang froid et la sublime perfidie des "Nanas"
("J'veux bien qu'on soit copines / Les nanas, pourquoi pas / Tant
qu'elles restent à la cuisine / Les nanas, ça ira").
Bien sûr ce voyage au centre de Marie France n'eût pas été
complet sans une évocation de l'amour de soi : vingt-six ans après
"Je ne me quitterai jamais", le plus jouissif manifeste narcissique
du répertoire, Jacques Duvall offre à son interprète
une nouvelle variation sur le couple que forment Narcisse et son reflet
: "Ménage à trois", comme son titre l'indique,
démultiplie les images ("Ménage à trois / Il
y a moi / Il y a mon ombre et mon reflet dans le miroir")... et substitue
à la guerrière de soi de jadis la figure bouleversante
d'une femme seule revenue de tout ("Puisqu'à deux c'est impossible
de s'en tirer / Puisqu'à deux on finit par se déchirer /
Ménage à trois / Et pourquoi pas") qui trouve néanmoins
dans ses propres reflets matière à jouer et ressource pour
continuer à vivre, sans plainte et sans tristesse : "Ménage
à trois / C'est sans encombre que nous traverserons ensemble cette
nuit noire"... Il faut dire que Benjamin Schoos signe pour ce texte
l'une de ses plus belles compositions, une sorte de "ballade lynchienne"
à la fois épique et secrète, qui semble ouvrir sur
des espaces infinis, ce qui est sans doute la meilleure manière
de clore un album dont le seul défaut est la reprise malheureuse
de "Marie Françoise se suicide", un classique de Marie
France auquel l'enregistrement vaguement reggae de 1979 (publié
en face B de "Los Angeles") n'avait pas rendu justice... et
dont cette nouvelle version n'est pas meilleure, bien au contraire : l'accompagnement
aux balais et claquements de doigts à la façon de "Fever"
/ "39° de fièvre", qui court uniformément
du début à la fin de la chanson, sans aucune variation de
rythme ni de tempo, empêche Marie France de mettre en scène
le texte, de l'infuser, d'en faire ressortir toute la charge comique et
toute la subtilité. Le couplet central par exemple ("Sa vie
/ Dix-sept années à peine / N'avait pourtant que trop duré
/ Cette vie trop nulle qui nous malmène / Qui n'arrête pas
de nous torturer"), si extraordinaire sur scène, est ici complètement
dévitalisé et tombe à plat.
Mais que cette unique faute ne fasse pas oublier que l'album Phantom
featuring Marie France est certainement l'une des pièces maîtresses
dont dispose la chanteuse pour ne pas sombrer dans ce qui est pire que
l'oubli, à savoir la substitution de noms dans les mémoires,
dont "Que sont-ils devenus ?" fait l'inventaire à la
fois désabusé et extrêmement jouissif : si désormais
"Clémenceau est un porte-avion / Picasso est une bagnole /
Céline est une chanteuse / Camus est un manager"... Marie
France, elle, restera Marie France.
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