Non
loin d’un tapis roulant qui emmène des familles
entières du hall "Energies et confort de demain"
au hall "Vie pratique, bricolage et petit ménager",
la Foire de Paris a aménagé une scène
pour les badauds du parc des expositions, qui, entre deux
achats, peuvent ainsi se reposer avant de repartir à
la conquête de quelques produits "innovants"
pour leur salle de bain… C’est dans ce décor
inquiétant que Marie France présente un court
spectacle de music-hall – et l’annonce par une
sorte de bateleur vulgaire de la venue de "la grande
Marie France, célèbre sosie d’Edith Piaf
" n’est pas franchement pour nous rassurer…
Mais lorsqu’enfin la chanteuse apparaît, coiffée
d’une perruque rousse et accompagnée d’une
troupe composée d’une acrobate, d’une chanteuse
réaliste (Josette Kalifa), d'un ours, de danseurs et
de travestis, et entame "Monsieur Chou" de Frédéric
Botton, on est saisi par l’air de Paris qui se met soudain
à souffler à quelques mètres du périphérique.
Marie France enchaîne avec une autre chanson de Botton,
le magnifique "La Couleur des yeux", écrite
pour le retour de Joséphine Baker à Bobino,
et l’on se dit alors que ce minuscule tableau parisien
réussit presque l’impossible : rendre présent
l’esprit du music-hall entre les halls de la foire…
Les changements de costumes de la vedette sont l’occasion
pour ses partenaires de faire leur numéro. Aucun n'est
vraiment réussi, mais l'on est heureux de retrouver
Myriam Mézières, merveilleuse actrice de Paul
Vecchiali et d'Alain Tanner, accomplissant une improbable
danse du ventre, ou encore d'entendre la voix de Magali Noël
dont le "J'coûte cher" donne lieu à
un numéro de travesti assez peu convaincant : si la
tenue de Lola (Laurent Mercier) est parfaite, son play-back
outré et agressif est bien peu fidèle à
la pute de luxe imaginée par Vian et interprétée
avec génie (et sourire) par Noël. L'ours blanc
arrachant sa peau et découvrant le corps presque nu
du danseur Sean fait davantage impression : quelques éclats
de rire, des mains devant les yeux...
Deuxième tableau : Marie France chante Marilyn Monroe.
Tout est en place (perruque, mouche, attitudes), mais c'est
surtout la démarche de Marilyn qui frappe. Pourtant
lorsque Marie France, après avoir interprété
"I wanna be loved by you" et "Diamonds are
a girl's best friend", lance au public en plaisantant
(mais il n'y a pas de plaisanterie) "Qui préférez-vous,
Marilyn Monroe ou Marie France ?", on comprend que l'imitation
n'est pas pour elle une fin en soi, mais simplement un jeu
supplémentaire, un masque certes adorable et parfaitement
ressemblant, mais que l'on s'amuse autant à quitter
qu'à prendre. D'ailleurs la voix qui crie "Marie
France" du public en guise de réponse fait éclater
de rire l'interprète, de dos, de ce rire qui lui est
propre, signature aussi sûre que le cri de Zizi Jeanmaire.
Bustier-short, (très belles) jambes et plumes dans
le dos : le dernier costume que Marie France porte pour le
finale rock fait d'ailleurs penser à la croqueuse de
diamants (hormis la veste violette). Il fait très froid,
quelques personnes profitent du changement de tableau pour
se lever, néanmoins la géniale adaptation que
Vian a écrite du "Fever" de Peggy Lee ("Lancelot
connut Guenièvre / Qui reçut un drôle
de choc / Quand il lui dit d'un ton mièvre / Dans le
jargon que l'on causait à l'époque / 39°
de fièvre") amuse le public, et Marie France parvient
à le réchauffer grâce à son interprétation
d'une intimité sensuelle certainement jamais entendue
en de tels parages. "Dansons" suit, mais la bande
orchestre est "rayée". Marie France tente
de placer quelques bribes de couplet, éclate de rire,
mime les rayures du disque et lance quelques "Dansons
!" à sa troupe et au public : la petite fête
annoncée au tout début par Marie France semble
alors, à la faveur de l'incident technique, devenir
réelle, et lorsque la bande est relancée et
que Marie France reprend la chanson en descendant dans le
public suivie de toute sa troupe, on constate avec étonnement
une manière de petit triomphe populaire. C’est
à ce moment précis que l’on mesure le
métier d’une interprète qui fut à
la difficile école de Jean-Marie Rivière. Et
c’est dans ces lieux improbables et ces conditions très
particulières (loin de ses confortables salles
parisiennes et de son fidèle public) que Marie
France montre de quoi elle est vraiment capable : l’abatage
dont elle fit preuve face à cette foule qui n’attendait
strictement rien d’elle en arrivant et qui l’acclama
debout lorsqu’elle disparut, est à la fois celui
d’une meneuse de revue expérimentée et
d’une interprète qui ne craint pas de se donner
avec une sincérité et une candeur touchantes.
On trouve tout à la Foire de Paris. Cette année
on y a même retrouvé l’essence d’un
certain music-hall, de l’élégance et de
la grâce. Et ceux qui ont déjà mis les
pieds dans les entrepôts de la porte de Versailles remplis
de consommateurs hagards, savent qu’elles y sont toutes
les trois plus rares que le diamant… |