Jacques
Duvall est un grand parolier, l'affaire est entendue : son
style est reconnaissable entre tous et les 25 ans de recul
dont nous disposons aujourd'hui pour apprécier sa production
ne permettent plus de douter de l'existence de thèmes,
d'obsessions, de toute une mythologie personnelle - bref d'invariants
comme on dit à la Sorbonne Nouvelle. Mais à
la différence de Serge Gainsbourg, autre "auteur
de la chanson" qui écrivait à la fois pour
le grand public et les happy few, Jacques Duvall n'est jamais
parvenu à s'imposer comme interprète, malgré
plusieurs tentatives depuis le premier 45 tours publié
sous le nom d'Hagen Dierks en 1981, qui montrent qu'au-delà
d'un certain dilettantisme affiché (son deuxième
album s'intitule Je déçois...), le
désir de chanter est bien réel. Voilà
donc qu'en dépit des appréhensions ("Pour
être franc, je suis assez lâche ; la scène
me fait peur") et des inaptitudes reconnues et assumées
("Dans la vie je ne suis pas un showman, je n'ai pas
cet instinct, alors que Lio ou Marie France, dès qu'elles
arrivent quelque part..." (1)), Jacques Duvall revient,
mais sous le nom de "Phantom featuring Jacques Duvall",
c'est-à-dire en quelque sorte comme vedette (américaine)
d'un groupe fantôme qui tout à la fois le met
en valeur, le protège et lui permet, enfin, de trouver
une voie (et une voix) convaincante(s), comme l'a prouvé
le bref concert de La Flèche d'or. Non pas qu'on y
ait assisté à la naissance d'un interprète
au sens traditionnel du terme, mais on y a constaté
avec étonnement la révélation d'un véritable
personnage très différent du discret, du doux,
du charmant Jacques Duvall. Car loin de la pop, plus loin
encore de la chanson, l'auteur de "Seules les filles
pleurent" s'est façonné, avec l'aide des
musiciens de Phantom, et notamment du compositeur Benjamin
Schoos, un costume de rocker qui a soudainement pris tout
son sens dans la salle enfumée de la rue de Bagnolet
(sur le disque, la transformation de Duvall semble encore
inachevée) : formation rock classique avec prédominance
de la guitare électrique, niveau sonore très
élevé et surtout voix rauque, forcée,
proche du cri parfois, l'ensemble composant un tableau, un
fond sur lequel une chanson comme "John-Cloude"
prend tout son sens, c'est-à-dire gagne une force satirique
vraiment stupéfiante parce qu'ambivalente. Et il faut
voir et écouter Jacques Duvall tour à tour psalmodier
et hurler "Il doit y avoir un truc" sur un accompagnement
assourdissant et hypnotique pour saisir le sens véritable
de son retour sur (le devant de la) scène : non plus
"décevoir en parallèle" mais, enfin,
s'imposer - ou plus exactement imposer une créature
désabusée, d'une noirceur et d'une violence
presque nihilistes, n'étaient l'humour et surtout le
refus du sérieux, toujours au bord des lèvres.
N'était également la conscience de tenir un
rôle et de jouer un jeu - une conscience que Marie France,
qui chanta le tout premier texte de Jacques Duvall en 1977
("Daisy"), possède littéralement comme
aucun autre interprète et dont elle est venue faire
une nouvelle fois la preuve sur la scène de la Flèche
d'or, le temps d'une chanson inédite qui paraîtra
en 2008 sur l'album de "Phantom featuring Marie France"
: sa manière d'entrer en scène en jetant avec
une rage à la fois hautaine et amusée les feuilles
des textes des chansons utilisées auparavant par Jacques
Duvall, fut comme un geste punk stylisé, une quintessence
tenue à distance, en respect - pour le spectateur,
la pure jouissance d'un geste à la fois absolument
exact et slightly over the top... L'interprétation
de la chanson elle-même, intitulée "Les
Nanas", fut de la même eau grandiose et distanciée,
ce qui aida très certainement le plus soupe au lait
des militants de la cause féministe (mais y en avait-il
ce soir-là dans la salle ?) à ne pas confondre
la célébration de la femme fatale notamment
à ses copines, avec de la misogynie ("Les nanas
quand j'en vois une qui traverse / Je freine pas").
Certains feront remarquer que Jacques Duvall eut quelques
problèmes de micro. D'autres dresseront la liste des
vedettes de la pop qui assistèrent au concert et donnèrent
à la soirée, par leur simple présence
bienveillante, le parfum d'une réunion amicale (Elisa
Point, Pascale Borel, Lio, Alain Chamfort...). Contentons-nous
de saluer l'apparition, dans les habits mêmes de Jacques
Duvall, d'un Phantom à l'oeil dur et à la voix
lourde qui ne tente plus de chanter du Duvall comme (et plutôt
moins bien) ses autres interprètes, mais parvient sous
nos yeux à élargir encore la palette (dans les
noirs et les rouges sang, on l'aura compris) d'un auteur avec
lequel il ne se confond plus tout à fait. |