Le
festival Du rififi aux Batignolles a invité Marie France
(accompagnée en première partie de Benedict)
à donner un tour de chant dans le petit théâtre
du Méry, place Clichy. Même affiche que pour
les récitals de l'Archipel de juin dernier. A peu près
même répertoire également, dans la logique
"florilégiale" de celui que Marie France
a mis au point pour le concert du Trianon au début
de l'année: une brassée de nouveautés
dans l'esprit music-hall (les titres de Botton), quelques
grandes chansons "fonds de garde-robe" (Duvall période
"La fille au coeur d'or"), les indémodables
pop des années Péchin ("Le p'tit bordel"
etc), les grands classiques inclassables ("On se voit
se voir", "Chez moi à Paris"...) et
les perles rares ("The flame" ou "Champs-Elysées",
de moins en moins rare d'ailleurs)... Pourtant, comme toujours,
jamais rien de pareil.
Mais d'abord, connaissez-vous Benedict ? Elle a supprimé
le "e" final de son prénom, mais, bizarrement,
en ajoute un à quasiment chaque mot qu'elle chante:
on se souvient par exemple d'un très disgracieux "stade
analeuh" dans une chanson sur les jeunes femmes célibataires(euh)...
Les textes sont essentiellement de petites vignettes humoristico-sociologiques
bien dans le goût de l'époque (la célibataire,
donc, qui ne supporte plus d'écouter son amie devenue
mère parler de couches-culottes, les trop jolies filles
des magazines, les merveilleuses rencontres dans le métro
que l'on ne fait pas à cause des affiches de publicité
qui "volent" nos regards etc). Parfois l'écriture
se fait plus simple ("Mogador") ou au contraire
plus recherchée ("L'Y fragile", ode aux garçons
féminins), ce qui permet à la chanson de sortir
du tout-venant et de s'élever un peu, aidée
en cela par des compositions assez belles. Néanmoins
traverserait-on Paris pour voir et écouter ce que l'on
entend ailleurs ? Difficile certes de trouver, non pas forcément
sa mais du moins une voix, ou une parole, et Benedict a le
temps. Peut-être saura-t-elle même un jour retrouver
son "e" ?
Ensuite vint Marie France. Vous la connaissez certainement,
d'abord parce que vous êtes venu pour elle, ensuite
parce qu'à Paris, comme dit la chanson, tout le monde
connaît bien Marie. Cependant les instances du festival
ont cru nécessaire de la présenter, peut-être
par égard pour quelques passants de la place de Clichy
ou du quartier des Batignolles qui se seraient égarés
dans le théâtre ? Toujours est-il qu'évoquer
une interprète en se bornant à faire la liste
des 3497 amis célèbres qu'elle a fréquentés
n'est ni très élégant, ni très
affriolant, sauf pour quelques sots qui poussent de petits
cris en entendant les noms qu'il faut aimer entendre ("Jean-Jacques
Schuhl ? Wouaw ! Mondino ? Génial !" etc).
Mais quoi ? Lorsque la magnifique introduction des "Bagouses"
commence dans l'ombre, l'on oublie aussitôt les faibles
d'esprits qui n'ont pas su écouter l'interprète
et se contentent de s'amuser du personnage. Pourtant Marie
France, après le grand show un peu froid du Trianon
et les concerts déjantés de l'Archipel, a donné
au Méry l'un de ses plus beaux récitals.
D'abord "Champs-Elysées", monologue d'une
prostituée au coeur brisé dont la désespérance
aura rarement été rendue avec autant d'intensité,
et aussi peu d'effets: le folklore putain, dont pourtant Marie
France sait parfaitement jouer, est ici effleuré, ou
plutôt quintessencié, comme pour ouvrir la voie
à une autre qualité de désespoir. "On
se voit se voir" est presque aussi recueilli et silencieux
que lorsque Marie France le chantait accompagnée par
Yan Péchin à la fin des années 90 (la
chanson fera d'ailleurs crier celle qui s'y connaît
le mieux en matière de chanson silencieuse, Elisa Point,
assise à côté de Jacques Duvall). Très
beaux "L'amour avec des gants" et "La couleur
des yeux" (l'autre titre de Botton, "Un homme à
votre goût", passe toujours difficilement sans
choeur ni grand orchestre). Extraordinaire "Las, dans
le ciel", lui aussi comme décanté, semblant
venir de très loin. "Le p'tit bordel", plus
lent qu'à l'accoutumée, perd en adrénaline
ce qu'il gagne en drôlerie distanciée, grâce
notamment à la sorte de sprechgesang rapé que
Marie France semble inventer sous nos yeux (le manque d'adrénaline
(tout relatif) d'un récital plutôt saturnien
ne se fera d'ailleurs réellement sentir que pour "Le
diable en personne" et surtout "Chez moi à
Paris", qui reposent entièrement sur l'énergie
et le style). Magistral "Un garçon qui pleure"
(Duvall / Bernheim), ajout récent au répertoire
de Marie France, qui porte la chanson encore plus loin qu'à
l'Archipel. Enfin, "The flame", qui rejoint au Panthéon
des ravissements provoqués par Marie France sur scène,
son légendaire "Qui me délivrera ?",
qu'elle ne chante plus, malheureusement. Même hiératisme,
même intensité, comme sculptée, avec en
outre un parfum de cabaret métaphysique que seules
quelques unes ont su capter, pour transcender la parabole
de Marc Almond sur le Temps et la Beauté (un jeune
homme si beau que chacun se brûle à sa beauté,
finira lui-même consumé par le Temps, car, comme
chacun sait, "Nothing dies so quickly as the flame of
youth"...). Qui, après cela, a toujours envie
de savoir si Marie France a pris un verre au Flore en 1973
avec Pierre Clémenti ou si elle a couché avec
Gainsbourg ? |