Marie
France a chanté dans toutes sortes de lieux parisiens
(jusqu'aux salons de l'Hôtel de Ville !), et après
une revue dans le très beau théâtre du
Trianon le 11 février dernier, avec boys, fourrures
et strass (et même un improbable tableau tahitien),
elle proposa trois soirées dans un ancien cinéma
porno du boulevard de Strasbourg: si Marie France s'inscrit
dans une histoire, et une tradition, c'est bien sûr
par le répertoire, mais aussi par la pratique des salles,
par ce Paris en chanson qui s'improvise dans l'arrière
salle d'un restaurant de la Butte (le Petit Robert) ou qui
se joue dans les cubes modernes de la Villette (le Hot Brass).
Bien sûr ces pérégrinations parisiennes
ne sont pas sans risque, puisque derrière le plaisir
de la découverte d'une nouvelle salle, se cache parfois
les petits inconvénients de l'improvisation justement,
et le cinéma l'Archipel en prodiga quelques uns: les
lumières assez rudimentaires, le son ingrat (lors de
la première soirée, l'indispensable Yan Péchin
guida le jeune technicien - mais son absence fut cruelle le
dernier soir) et surtout la chaleur, qui obligea la chanteuse
à faire usage de mouchoirs en papier... Mais Marie
France sait s'adapter et, mieux encore, semble s'amuser de
ces contraintes, comme lorsqu'après avoir interprété
le slow tragique "Champs-Elysées", et s'être
épongé le visage, elle lança, avec une
élégance grandiose (car tenue à distance):
"Cette chanson me fait toujours pleurer"...
Marie France poussa même le scrupule jusqu'à
adapter son récital aux deux salles de l'Archipel,
tantôt la rouge, tantôt la bleue. Robes différentes,
choix et ordre des titres remaniés, et même versions
différentes d'une même chanson ("Marie-Françoise
se suicide" sera par exemple donnée le jeudi soir
dans sa version réécrite, mais c'est l'originale
que Marie France chantera le samedi; pour "Le p'tit Bordel",
" Sur le sofa, ouh là c'est hard / La brosse à
ch'veux dans la moutarde" deviendra samedi "Sur
le sofa, ouh là c'est dur / La brosse à ch'veux
dans la confiture"...). Mais c'est surtout la chanteuse
elle-même qui parut transfigurée: jeudi Marie
France, en souvenir de ses années punk, et sans doute
en harmonie avec un public lui-même assez... punk (Maria
Schneider, Patricia Mazuy et Simon Reggiani, Paquita Paquin,
Eva Ionesco...), fit une prestation d'une intensité
et d'une désinvolture rebelles: qu'importe la mise
en place (poursuite etc) quand on a l'adrénaline, comme
pour des "Bagouses" d'anthologie. Samedi à
l'inverse, Marie France apparut archi-concentrée, sérieuse
(presque contrainte pendant les trois premiers titres), pour
une soirée beaucoup plus "chanson" (extraodinaire
"Parlez-moi d'amour" a cappella en clôture
de récital). La sublime chanson de Daniel Darc, "Las,
dans le ciel" fut le lien parfait qui unit les deux univers,
auxquels Christophe Cravero sut de son côté adapter
son duo piano-violoncelle (il fallait parvenir autant que
faire se peut à transposer le grand orchestre imaginé
par André Manoukian pour les chansons de Botton du
disque Raretés, ou le rock de Bijou pour "Le
diable en personne" et "Chez moi à Paris"),
à l'exception peut-être de "Un homme à
votre goût", dont les choeurs, assurés par
une violoncelliste (Valentine Duteil) peu à l'aise
vocalement, ne passent pas la rampe et ainsi gâchent
une partie du plaisir procuré par une Marie France
d'une sensualité extrême.
Samedi Marie France permit au public de découvrir "Un
garçon qui pleure" (interprétée
seulement une fois auparavant, au Trianon, en duo avec une
Chryssie Hynde émouvante mais au français...
incertain), un texte de Jacques Duvall, sur une très
belle mélodie de Bernheim qu'elle transfigure grâce
à un sens du tragique qui lui est absolument propre:
"Un garçon qui pleure / Ca me met de bonne humeur
[...] Te jette pas du pont Mirabeau / Pleure-moi la Seine
/ Fais-moi ce cadeau." Dans la bouche de Marie France,
la cruelle buveuse de larmes qui se réjouit des pleurs
des garçons est dans le même temps le personnage
soumis de la chanson, qui devient supplique. En quelques intonations
et gestes choisis (retrait près du piano...), la chanteuse
aux mille tiroirs donne au titre toute sa noirceur polysémique.
Deux soirées, deux récitals remaniés
en une nuit, deux Marie France. On s'en veut d'avoir raté
la troisième, celle du vendredi: la part de l'ombre
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