En
1968, dans une scène du film de Blake Edwards, The Party,
une jeune femme portant une robe jaune prend une guitare et chante,
devant quelques amis, une chanson intitulée "Nothing
to lose". Elle est ingénue, fraîche, lisse. Son
visage est avenant, harmonieux même, mais sans noblesse ni
beauté véritables. Sa petite voix ne chuchote ni ne
se soulève, elle égrenne seulement le texte de la
façon la plus simple et la plus insignifiante qui soit: qu'ajouter
en effet aux mots de Don Black et à la musique de Henry Mancini
? Pourquoi chercher à interpréter ? A souligner
? Pourquoi tenter de briller, quand il suffit, pour en faire comprendre
toute la portée, tout le sens, de dire les mots d'une voix
non pas blanche, ce serait encore trop dire, mais légère
et presque absente ? Car "Nothing to lose" énonce
bel et bien, à la manière hollywoodienne, c'est-à-dire
avec aplomb mais sans avoir l'air d'y toucher, l'un des principes
de la philosophie stoïcienne: il ne faut rien espérer
pour ne pas être déçu ("Both you and I
have seen what time can do / We'll only hurt ourselves if we build
dreams that don't come true / What can we lose / We know the score
/ Let's wait before we talk of evermore"). Ne rien attendre,
n'être pris d'aucune passion, ne croire en rien et jouir seulement,
calmement de ce que le réel ou le hasard peut offrir. Sagesse
de celui qui a trop souffert de n'avoir pas été sage,
qui connaît la vanité de l'espoir exalté et
qui considère avec douceur et quiétude l'offrande
éventuelle des minutes qui passent. Qui mieux que Claudine
Longet, avec son sourire presque creux et son phrasé placide,
pouvait transmettre un tel état, une telle façon d'être
au monde – au-delà des stupides agitations de l'espérance,
mais hors de toute amertume, dans une sorte d'ataraxie insouciante
?
Sourire: c'est la première exigence des spectacles des Folies
Bergère, à Paris comme dans la salle du Tropicana
à Las Vegas, où le music-hall de la rue Richer présente
une revue pour la première fois en 1959. Un an plus tard
Claudine Longet s'engage dans la troupe des girls d'outre-Atlantique:
elle a dix-huit ans (dont déjà huit de petits rôles
pour le théâtre ou la télévision), elle
ne sait pas danser, mais les plumes permettront à la jeune
Parisienne de découvrir l'Amérique. Un soir, en
revenant de la revue, c'est la panne providentielle: l'homme
qui lui porte secours reconnaît en elle l'enfant de huit ans
qu'il avait remarquée faisant du roller sur les trottoirs
du Louvre onze ans auparavant… Il est beau, riche, célèbre
et travaille dans le show-bizness. Andy Williams, crooner,
épouse Claudine Longet en 1961. Elle obtient ensuite de petits
rôles à la télévision dans des séries
et des shows ("The Andy Williams christmas show", par
exemple…). En 1966 elle chante "Meditation" (Jobim)
dans un épisode de Run for your life, et A&M
l'engage: entre 1967 et 1970 le label de Herb Alpert publiera cinq
albums, tous élaborés selon les mêmes principes.
Les pochettes d'abord, où l'herbe et les fleurs (vraies ou
fausses, peu importe) abondent autour d'une Claudine tour à
tour souriante ou mélancolique (si la couverture sourit,
en général le dos de la pochette pleure, et inversement).
Ces deux poses mécaniques suffisent et sont même d'une
grande fidélité à l'égard du contenu
musical des disques: Claudine Longet n'est pas une artiste de la
nuance, de la couleur ou des affects, et elle laisse à l'orchestre,
aux arrangements, aux instrumentistes (Tommy Lipuma et Nick De Caro,
respectivement producteur et arrangeur de tous les albums) le soin
du détail et la jouissance de la complexité des textures
("Snow" est à ce propos stupéfiant), préférant
pour sa propre partie, à savoir le chant, la simplicité
d'un faux naturel qui unifie et aplatit tout, et jusqu'à
la diversité d'un répertoire toujours construit à
partir des mêmes quatre sources: la musique brésilienne
(surtout des bossas de Jobim), la chanson française (Francis
Lai ou André Popp…), la pop américaine (Bacharach
ou Randy Newman) et anglaise (Beatles) et enfin l'ensemble "musique
de film – Broadway" (Hollander, Loesser etc).
Que Claudine Longet utilise l'anglais, le français ou le
portugais (et elle chanta même deux fois en japonais), qu'elle
chante une samba ou un charleston, un titre comique ou dramatique,
un numéro de scène ou une chanson intimiste, bref,
quelles que soient les particularités de langue, de rythme
ou de registre d'une chanson, le même vernis, le même
enduit est invariablement appliqué, comme sur les murs des
bâtiments depuis la Rome Antique, pour cacher les aspérités
des moellons, unifier, lisser et surtout donner toute sa profondeur
paradoxale à la surface. Il n'est que de comparer Muriel
Smith (qui double Juanita Hall dans l'adaptation cinématographique
de South Pacific, 1958) à Claudine Longet dans "Happy
talk": l'une interprète, l'autre avance tout droit;
l'une raconte, l'autre ne dit rien; l'une cherche à donner
à chaque mot son poids (l'insistance sur les mots "lily"
ou "stars", ou encore l'explosion de joie à la
fin du dernier couplet), l'autre les allège jusqu'à
la corde; l'une occupe tout l'espace signifiant, au risque de le
rendre irrespirable, l'autre s'absente et laisse ainsi à
l'auditeur la place qu'il veut bien prendre; en un mot l'une chante
et l'autre se tait en chantonnant.
Mais le silence et la légèreté sont, comme
on sait, insoutenables. Que d'efforts (qui plus est invisibles)
pour rester à la surface… alors qu'il est si facile
et rassurant de couler avec la masse dans le discours et le vouloir-dire
universels. Les deux derniers albums de Claudine Longet, qu'elle
enregistre pour Barnaby, le label d'Andy Williams (dont elle divorce
d'ailleurs au même moment), font ainsi état de certaines
velléités signifiantes, et ce dès la photographie
de couverture du premier des deux (We've only just begun,
1971): le masque de la tristesse mélancolique a laissé
la place à un rictus concerné, un "sérieux
interpellatoire" qui n'est même pas contrebalancé
au verso par l'habituel sourire, ni le moindre accessoire (les épaules
de Claudine sont complètement nues, les cheveux naturels,
sans fausse marguerite (Claudine, The look of love) ni
tresses symétriques (Colours)…).
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Claudine,
1967 |
We've
only just begun,
1971 |
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Le répertoire
est mis au goût du jour (les Beach Boys, Leonard Cohen, les
Rolling Stones, certains titres soul (Berry Gordy, Ashford &
Simpson) ou d'inspiration folk comme "Electric moon" de
Donovan ou "Look what they done to my song, ma" de Melanie
Safka), tout comme les arrangements, qui s'épaississent considérablement
(les instruments rythmiques sont beaucoup plus présents,
le chœur parfois très en avant, certains solos d'instruments
pour le moins importuns ou bizarres, comme l'orgue synthétique
de la fin de "Hey, that's no way to say goodbye"…).
Ainsi l'on passe de la joie mineure et gracieuse des "Small
talk", "Happy talk" et "Walk in the park"
(Love is blue, 1968), discrètement soulignée
par un petit chœur d'enfants ou quelques harmonies vocales
(d'ailleurs assurées par Tommy Lipuma lui-même), à
la joie fervente et hallucinée d'une rengaine yiddish ("Anytime
of the year", sur Sugar me, album enregistré
en 1974 et resté inédit jusqu'en 1993) dont le refrain
est chanté à pleine voix par un chœur criard
tandis que Claudine tente très maladroitement de donner du
poids à des phrases aussi profondes que "There will
come a time / When peace is not a dream"… Et lorsque
l'on découvre la version (en français !) de Claudine
Longet du chef d'œuvre proto-disco de Diana Ross, "Ain't
no mountain high enough", on est stupéfait de constater
que la plus déchaînée des deux n'est pas la
reine du music-hall soul, mais la Parisienne ingénue. La
fin du deuxième couplet, entièrement parlé,
est à cet égard d'une invraisemblable naïveté
expressive, et il faut avoir entendu au moins un fois Claudine Longet
grossir sa voix, hisser la voile et déclamer avec un zeste
d'accent américain ces mots merveilleux: "Mais n'oublie
pas / Si tout devait s'effondrer à tes côtés
/ Si tu n'as plus personne à qui parler / Tu peux toujours
m'appeler / Et si tu voulais un jour / Un merveilleux jour / Rejouer
le jeu de l'amour / Et réapprendre à rêver /
Ou si même tu me veux à tes côtés / Souviens-toi
de ce que je t'ai dit le jour où tu es parti"…
pour savoir ce que l'expression "over the top" veut dire
(et accessoirement pour constater que certaines aberrations stylistiques
peuvent confiner au génie). Cependant ces expériences
dans le monde de la passion et de l'interprétation restent
rares, Claudine Longet s'en tenant pour la majorité des trente-cinq
titres enregistrés pour Barnaby, à ce si paradoxalement
moderne et radical degré zéro de l'expression qui
la définit. Son "Cry me a river" par exemple, absolument
sec et si peu amer, nous lave en trois minutes de cinquante ans
de roucoulades humides et de poses tragico-hollywoodiennes.
Justement: le drame (ne parlons pas de la tragédie), si parfaitement
évacué par Claudine Longet de son esthétique,
met brutalement fin à sa carrière en 1976. Elle tue
alors accidentellement (selon le verdict) d'un coup de revolver
le célèbre skieur Spider Sabich, avec lequel elle
vit depuis quatre ans dans la très chic station d'Aspen,
Colorado. Le procès donnera lieu à mille rumeurs:
quelle jouissance alors de démasquer, d'être
celui qui trouve la pourriture derrière la (forcément)
suspecte blancheur ! Les sommets d'Aspen subiront le même
traitement puéril que ceux de Twin Peaks et l'on n'aura de
cesse de traquer le détail révélateur, de chercher
ce que cache le masque de Claudine. L'arriviste "prête
à tout" derrière la jeune et chaste danseuse
des Folies Bergère en goguette à Las Vegas. L'hystérique
jalouse, cocaïnée et sanguinaire derrière la
maîtresse affable et souriante d'Aspen. Le tourment enfin
au coin de chaque bluette, en embuscade.
Mais s'il n'y avait rien, en définitive, derrière
Claudine Longet ? Et rien derrière ses chansons ? Pas d'abîmes.
Pas de secrets. Pas de niveaux de lecture. Pas d'ironie, et surtout
pas de drame. Seulement la pure surface. La pure candeur. Le pur
rien. La vraie Suisse - le bonheur.
Rien à perdre d'y croire, si l'on est sage. Et beaucoup à
gagner: "Nothing to lose / If we are wise / But much to gain":
c'est le Pari de Claudine.
Jérôme
Reybaud, janvier 2006
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