Pourquoi le festival
de Cannes a-t-il demandé à Jane Fonda de remettre la palme
d'or de sa soixantième édition ? Est-ce sur la foi de
sa carrière cinématographique ? Est-ce parce qu'elle est
devenue une représentante des produits L'Oréal, principal
sponsor du festival ? Sans doute pour les deux raisons, le festival
espérant que la première vienne pudiquement camoufler
l'évidence de la seconde, en d'autres termes que la légitimité
procurée par une quarantaine de films fasse oublier un récent
statut de mannequin pour produits cosmétiques (spécialité
anti-âge). Ce jeu des étiquettes n'est pas nouveau, et
l'alliance de l'Art et du Commerce ne choque plus que quelques idéalistes.
Cependant vendre son visage, sa voix, son corps à une entreprise
peut s'avérer dangereux lorsque l'oeuvre qui a rendu l'artiste
désirable, ou plutôt monnayable, n'est pas suffisante pour
contrebalancer son emploi publicitaire. Jane Fonda restera Jane Fonda
malgré L'Oréal. Mais Virginie Ledoyen ? Judith Godrèche
? Gong Li ? Andie MacDowell ? Et Anna Mouglalis, n'est-elle pas déjà
entièrement recouverte, étouffée par l'image de
ses publicités pour la marque Chanel ?
L'opération commerciale menée conjointement en avril par
EMI et Habitat pour le lancement du nouvel album de Keren Ann pousse,
elle, le raffinement mercatique à des sommets d'ambiguïté
qui rendent les noces de la chanson et de la boutique particulièrement
néfastes. En effet, outre l'anodine promotion (le téléchargement
gratuit d'un titre de l'album à partir de soixante-quinze euros
d'achat de produits Habitat), la campagne comprenait l'écoute
de l'album (en avant-première) dans les rayons de la marque de
mobilier, sa vente bien sûr, parmi les assiettes et les vases,
et enfin un "habillage musical" conçu par Keren Ann
elle-même permettant aux "clients des vingt-trois magasins
Habitat de France de découvrir une play-list exceptionnelle regroupant
les artistes préférés de la chanteuse, ceux qui
l’ont inspirée et lui ont donné envie de faire de
la musique, comme Bob Dylan, Serge Gainsbourg ou encore Françoise
Hardy"... L'artiste dans une telle campagne ne cherche pas à
user de son image pour vendre un produit, comme il est fréquent,
mais il devient le produit lui-même, ou plus exactement l'un des
produits (on achète le disque en même temps que le tabouret)
et l'un des facteurs d'ambiance qui permettent d'optimiser la vente,
au même titre que l'éclairage, le moelleux des tapis ou
la couleur des comptoirs. Il ne suffit donc plus, pour l'artiste, de
donner de sa personne (Johnny Hallyday photographié pour la campagne
d'affichage d'Optic 2000), ni même de "donner de son art"
en interprétant une chanson publicitaire (la jeune Elisa
chantant "La pie qui chante") : il faut qu'il donne son art
lui-même, il faut que le plus profond de ce qu'il a écrit,
composé, chanté devienne lui-même habillage sonore
ou produit d'appel. Que Charpentier ou Lully aient dû composer
quelques prologues à la gloire de Louis XIV pour pouvoir faire
exister leurs tragédies en musique, ou que Lio ait chanté
les joies des bus de la RATP, ne remet pas en cause fondamentalement
leurs oeuvres : ce sont des à-côtés, des activités
parallèles, des concessions vite oubliées que le principe
de réalité oblige parfois à accomplir avant de
passer aux choses sérieuses, le premier acte de la tragédie
lyrique ou la première chanson de l'album. Mais précisément,
la marque, l'enseigne, la boutique, despotes de plus en plus exigeants,
ne semblent plus vouloir se satisfaire des seuls à-côtés,
des miettes ni des restes : c'est le gâteau lui-même que
l'artiste doit leur soumettre, c'est-à-dire l'intégralité
de ce qui le constitue en tant qu'artiste, sa raison de vivre, ce qu'il
a de plus unique et de plus propre. Et cet effroyable renversement est
d'autant plus destructeur que les affinités entre l'artiste et
la marque sont grandes. Ainsi Habitat, en choisissant Keren Ann (et
non Chimène Badi par exemple), c'est-à-dire une chanteuse
dont le style peut d'une certaine manière correspondre au sien,
s'est génialement approprié tout un univers soudainement
fondu dans la masse du monde Habitat. Réécoutez les chansons
de Keren Ann après l'opération de chirurgie mercatique
qu'elles ont subie en avril : elles ne sont plus que l'ombre d'elles-mêmes,
vidées, exangues... insignifiantes en tant que telles et signifiantes
dans le tout dont elles sont censées habiller la dimension sonore.
Il s'est trouvé tout récemment un chanteur, Christophe
Willem, pour se moquer de ce processus et plus généralement
du concept même du chanteur-produit : "Radio Monoprix susurre
mon prénom / Les samedi midi mes sourires offset / Font déborder
votre boîte aux lettres / Cora et Shopi feront de ma vie / Un
produit fini, fini, tout est fini" ("Produit de l'année",
paroles Matthias Debureaux, musique Bertrand Burgalat). Cependant que
cet interprète soit lui-même un artiste M6 (lauréat
en 2006 de l'émission de télé-réalité
Nouvelle Star) retire toute dimension critique à un
texte qui ne cherche en vérité qu'à transformer,
par une pirouette, l'image et le statut du jeune homme, et qui ne se
révèle qu'une nouvelle opération, un énième
coup tout aussi sinistre, mais bien plus roublard en fin de compte,
que le phagocytage imaginé par EMI et Habitat, de neuf chansons
fragiles - leur triste dissolution dans le grand bazar universel.
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Micheline Presle
"Canal Saint-Martin"
(Jacques Coutureau
/ Jérôme Savary et Copi)
SP Adès
11010
1974
En 1974, Micheline Presle allait enfin pouvoir montrer, grâce
au Grand Magic Circus, quelle interprète elle était
vraiment, et quelle chanteuse elle aurait pu devenir. Certes Jérôme
Savary n'est pas Albert Willemetz, et il est fort éloigné
de ce Broadway auquel Micheline Presle a un temps rêvé
; quant à sa revue Goodbye Mister Freud à
la Porte-Saint-Martin, elle fut un échec commercial et
critique. Pourtant il sut, en confiant à Micheline Presle
le rôle de Mimi Freud, lavandière du canal Saint-Martin
devenue lingère du Tsar, lui donner (avec l'aide de Copi
pour les lyrics et de Jacques Coutureau pour la musique)
un "personnage vocal" enfin à sa mesure, comme
en témoigne le merveilleux et rarissime 45 tours enregistré
(en studio) pour le spectacle. "Canal Saint-Martin",
une valse-musette dont Micheline Presle exalte la nostalgie avec
une diversité de couleurs et un phrasé proprement
stupéfiants.
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