Vous n'avez jamais
chanté une seule chanson de Barbara ? Vous n'avez d'ailleurs
aucune affinité particulière avec, ne disons pas son oeuvre,
mais seulement son univers ? Ou mieux encore, vous ne savez pas chanter
du tout ? Alors vous avez toutes les qualités requises pour lui
rendre un bel hommage en participant à l'une ou l'autre des grandes
festivités organisées ici ou là pour les "dix
ans de sa mort"(1). Bien sûr il vous faudra également
être une vedette (si possible de la "nouvelle scène
de la chanson française"), mais cela va sans dire. Car c'est
bien là le véritable critère qui vous rendra légitime
et vous permettra de venir expliquer aux (télé)spectateurs
combien vous aimez Barbara - ou tout autre artiste mort selon
son actualité : Sandrine Kiberlain par exemple, qui
déclare son amour de Barbara en 2007 sur la scène du théâtre
des Variétés, adorera peut-être Brel en 2008 lors
du trentième anniversaire de sa mort, et Gainsbourg en 2011,
pour le vingtième anniversaire de sa mort, à condition
que l'on connaisse encore son nom à cette date-là...
Certes il y eut Mathieu Rosaz, qui sait de quoi il chante,
puisqu'il interprète Barbara depuis longtemps ("Perlimpinpin"
au théâtre des Variétés), ou encore Jean
Guidoni. Cependant, pour ces quelques lueurs, combien de versions pour
rien ? Natacha Régnier incapable d'une note juste ? Muriel Robin
incapable d'une note (mais ostentoirement profonde) ? Sandrine
Kiberlain incapable tout court lors d'un "Mal de vivre" massacré
? Agnès Jaoui apparemment peu gênée par ses hurlements
grotesques sur "L'Aigle noir" ? Ou encore, plus justes, plus
"propres" mais d'un ennui terrible, Raphaël ("Une
petite cantate"), Vincent Delerm ("Mon enfance"), Olivia
Ruiz ("Gueule de nuit")... lesquels, qu'ils soient sincèrement
amoureux des chansons de Barbara ou pas, semblent tout simplement incapables
de les interpréter, c'est-à-dire de les faire
exister en elles-mêmes et pour elles-mêmes. Peut-être
croient-ils qu'il suffit pour chanter Barbara ou toute autre titre du
répertoire de mettre son visage, sa voix, son chant (et tous
ses tics éventuels) sur la table et de chanter les notes ? Peut-être
ne cherchent-ils qu'à être le plus entièrement eux-mêmes
dans la chanson d'un autre ? Peut-être que l'idée même
de devoir se quitter soi-même un peu pour tenter de rejoindre
Barbara ou Trenet leur est-elle totalement étrangère ?
Quoi qu'il en soit, Raphaël chantant Barbara sonne exactement comme
on peut s'y attendre, et lorsque l'on entend Raphaël chanter Barbara,
on n'obtient rien de plus que lorsque l'on lit sur une feuille de papier
ces trois mots-là : "Raphaël chante Barbara".
Et quoi de plus logique finalement qu'Olivia Ruiz reste Olivia Ruiz
sans réussir à devenir une interprète (même
occasionnelle) de Barbara, si sa pratique des mots et des notes de la
dame brune dépend uniquement d'un événement médiatique
parmi mille autres, si son "Gueule de nuit" n'existe que dans
la précipitation et par la volonté d'un programmateur
habile qui cherche à utiliser les "nouveaux talents"
pour "moderniser" les anciens ? Car, sauf exception, sauf
génie particulier, il faut du temps pour apprendre à connaître
une chanson du répertoire ou d'un auteur, pour laisser les mots
infuser, les compositions décanter et les chansons advenir dans
son propre gosier, à la fois nouvelles et identiques, fidèles
et différentes, personnelles et impersonnelles... Jeanne Cherhal
est, aujourd'hui du moins, incapable de faire ce travail-là,
mais elle appartient à la célèbre famille de la
"nouvelle chanson française". Annick Cisaruk l'accomplit
chaque jour et en donne la preuve chaque semaine à des spectateurs
ébahis, mais elle n'appartient pas - à personne ni à
aucun groupe. Laquelle croyez-vous que les éminences grises des
festivités sollicitèrent pour célébrer le
dixième anniversaire de la mort de Barbara ?
Malheureusement Barbara laisse faire. Elle accepte même que l'on
tronçonne son "Aigle noir" (une phrase pour Anne Sylvestre,
une pour Marie-Paule Belle, ainsi de suite jusqu'à épuisement
de la chanson dans le néant et l'insignifiance). Il faut dire
que les morts ne sont pas contrariants. Ils disent toujours oui à
tout avec un petit sourire absent. Mais les vivants qui se souviennent
de leur voix et entretiennent leur flamme silencieusement, se lassent
d'une telle gentillesse au point qu'ils finiront peut-être, un
jour, par les détester d'être si accommodants, ou, pire,
par ne plus les entendre derrière la gangue épaisse et
rebutante des hommages. Alors il est temps que les morts daignent interrompre
leur paisible repos pour rappeler à l'ordre et surtout au silence
les fats dont les prétendues marques d'attention les défigurent.
1 Sont évoqués
ici les "événements" suivants :
- Une cantate pour Barbara, concert d'hommage à Barbara
dans le cadre du Sidaction, théâtre des Variétés,
le 26 novembre 2007
- On connait la musique : Rappelle-toi Barbara, une émission
de Thierry Lecamp pour Europe1, le 25 novembre 2007
- Souviens-toi Barbara,
théâtre du Châtelet, le 7 décembre 2007
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Nana Mouskouri et Michel Legrand
"Et si demain"
(Michel Legrand
/ Eddy Marnay)
EP Philips
437 111 BE
1965
En
1965 Michel Legrand est à son plus lyrique, son plus échevelé,
son plus romantique, et c'est merveille qu'un directeur artistique
ait eu l'idée de lui faire enregistrer un disque avec l'une
des plus classiques, des plus réservées, des plus
distantes des chanteuses d'alors : Nana Mouskouri. Leur quatre
duos constituent l'une des plus paradoxales associations de sensibilités
et de styles que la variété nous ait donné
à entendre, comme le montre "Et si demain", où
Nana Mouskouri parvient à garder sa simplicité un
peu blanche tout en variant les couleurs de sa voix au gré
des volutes et des embardées de la musique de Michel Legrand
(et du texte de Marnay). Son "Il aura ton nom" en particulier,
sur une phrase de violons et de flûtes que Legrand reprendra
et développera dans Peau d'âne, est d'une
grande beauté. Universal n'a jamais publié en disque
compact la totalité cet EP (sauf dans l'intégrale
de trente-quatre disques de 2004, non disponibles séparément),
dont on retrouve parfois un titre ou deux ("Quand on s'aime"
et "Connais-tu") dispersé sur l'une ou l'autre
des mille et une compilations de Nana Mouskouri ou de Michel Legrand.
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