II faut supprimer
les premières parties.
Voici les sept bonnes raisons de le faire qui nous sont venues à
l'esprit la semaine dernière justement pendant l'une d'entre
elles, particulièrement atroce. Nous espérons que ces
arguments sauront convaincre les programmateurs et autres directeurs
de salles :
1) N'étant quasiment jamais choisies par la tête d'affiche,
les premières parties n'entretiennent aucun lien avec elles,
ce qui peut créer des décalages particulièrement
fâcheux, et conséquemment des montées d'adrénaline,
de colère, voire de haine à la fois désagréables,
mauvaises pour la santé du spectateur concerné et bien
peu propres à lui ouvrir l'esprit, les oreilles et le coeur pour
aborder l'univers de celui ou de celle qu'il est venu voir in the
first place. Comment par exemple un véritable lecteur des
textes de Marie-José Vilar pourrait-il, ne disons pas apprécier,
mais seulement supporter la bêtise insondable de "l'univers"
d'une jeune femme qui chante une chanson intitulée "Câlin
câlinou" ?
2) Etant souvent assurée par un "jeune artiste" (pour
reprendre la formule consacrée), la première partie comporte
tous les stigmates d'un âge où, sauf exception, on ne fait
que reproduire la vulgate d'époque, les lieux communs les plus
plats, les modes les plus rabâchées. Ne ferait-on pas mieux
de laisser ces jeunes pousses se débarrasser de leurs
scories dans leur coin pour pouvoir les apprécier véritablement
le jour où elles auront (peut-être...) trouvé leur
style, leur voie ?
3) La principale justification de l'existence de premières parties,
à savoir permettre à un "jeune artiste" ou à
un "artiste méconnu" de se faire connaître et
donc de trouver son public et donc d'introduire du sang neuf dans un
système qui sans cela se scléroserait, ne tient pas, et
ce pour deux raisons : tout d'abord la probabilité d'être
véritablement touché par une première partie est
infime (cf. ci-dessus argument n° 1), et même, d'après
notre longue expérience de spectateur, proche de zéro,
puisque jamais nous n'avons ne serait-ce que désiré acheter
un disque de "l'artiste" en première partie, ni cherché
à assister à l'un de ses concerts par la suite. En outre
il existe aujourd'hui de bons moyens de se faire connaître (et
le cas échéant apprécier, car lorsque l'amateur
lui-même cherche à découvrir quelque chose de nouveau,
il est dans de bien meilleures dispositions d'écoute) sans s'imposer
grossièrement, au premier rang desquels l'Internet (MySpace,
YouTube etc.).
4) L'autre raison que l'on avance souvent pour justifier les premières
parties est leur caractère formateur : elles seraient une très
bonne école pour les chanteurs qui apprendraient face à
un public qui ne les connaît pas et ne les a pas désirés,
à faire face, justement, à tenir, même à
convaincre et, pourquoi pas, à plaire. Cela est vrai - ou plutôt
cela a été vrai. Car aujourd'hui le public est si passif,
son goût est si extensible ou si informe, sa capacité à
écouter strictement n'importe quoi sans broncher ni oublier de
bien sagement applaudir à la fin, "par respect pour le travail",
est si grande, que la première partie ne rencontre quasiment
plus de nos jours cette onde d'indifférence ou même d'hostilité
qui seule est susceptible de véritablement former.
5) Les salles de cinéma ont presque toutes supprimé la
diffusion de courts métrages avant les longs et personne n'en
est mort (à ce jour et à notre connaissance), surtout
pas le court métrage lui-même, qui a trouvé d'autres
moyens de diffusion moins archaïques, c'est-à-dire non plus
fondés sur le hasard et la violence (vous êtes venus pour
voir un film de Paul Vecchiali, mais d'abord vous devrez supporter les
douze interminables minutes d'un film d'animation inspiré de
Jan Kounen), mais sur le désir et le choix : Internet, DVD, séances
entières de courts métrages...
6) L'édition Pléiade de la Recherche du temps perdu
comporte 7178 pages. Elisa Point a publié il y a peu un coffret
de cinq disques, puis un autre de trois, ce qui fait cent quarante-et-une
nouvelles chansons à découvrir. Deux raisons, parmi des
milliers d'autres, de préférer rentrer chez soi plus tôt
(et même si Proust et Point n'existaient pas (ce qu'à dieu
ne plaise !), tout est préférable, et bien sûr au
premier chef le silence de onze heures du soir sur la ville, ou le sommeil,
à l'écoute de phrases comme "Que le grand Shakespeare
me bénisse / Je déshabille mes actrices / Que le P'tit
Robert me pardonne / Mais c'est vrai qu'elles sont bonnes" (c'est
la première partie de la semaine dernière, et le reste
des textes était bien pire, mais par bonheur nous l'avons oublié)).
7) La vie est trop courte.
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Elisa Point
"Mi vida te interesa"
(Elisa Point
/ Fre Leonard - adapttion Zazie Delem)
CD Musidisc
118062
1995
Quand
Elisa Point, le plus secret des auteurs, se confie, c'est au travers
de ses chansons. Quand elle se livre, c'est pour mieux se cacher.
"Je n'ai rien à dire" s'excuse-t-elle, "Si
vous voulez parler de moi, parlez de mes disques"... Témoin
de cette position de retrait éminemment paradoxale (refus
de se livrer d'une part et omniprésence du thème
de l'intime de l'autre (Autobiographie d'un regard, Journal
intime d'un coeur etc.), ce très beau titre de 1995,
"Vie privée", dont elle a souligné l'espièglerie
en grimant la couverture du single en une une de magazine à
scandale exhibant un "beso prohibido" avec un... canari
: "Ma vie privée t'intéresse / Mon téléphone,
mon adresse / Tu voudrais en savoir plus / Dommage tu dois prendre
le bus".
Nous donnons ici à entendre la très rare version
espagnole de "Vie privée", qui ne fait rien perdre
de l'art de diseuse-chuchoteuse de mademoiselle Point - au contraire
: la langue espagnole aura rarement semblé aussi douce,
portée qu'elle est également par le merveilleux
accompagnement du piano, de l'harmonica et du sifflement. (La
version française de ce chef d'oeuvre se trouve sur l'album
toujours disponible L'Instant d'après...).
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