Son nom gravé
sur la coque d'une (affreuse) piscine flottante de la ville de Paris
et un (très beau) programme de films diffusé à
la Cinémathèque le 3 juin dernier: voilà à
peu près tous les hommages que Joséphine Baker a reçus
à l'occasion du centenaire de sa naissance, cette année.
Mais que l'on se rassure, le plus prestigieux reste à
venir... Commençons par l'Orchestre Philarmonique de Monte-Carlo,
qui consacrera une soirée entière à la créatrice
de "La couleur des yeux", le 16 décembre prochain à
l'auditorium Rainier III de Monaco. Il y aura une ouverture, composée
tout exprès par Bruno Fontaine sur le thème de "Petite
fleur", la Rhapsody in Blue de Gershwin et une quinzaine
de chansons arrangées pour grand orchestre et interprétées
par une cantatrice américaine, Adina Aaron, qui n'avait sans
doute jamais entendu parler de Joséphine Baker ni du music-hall
avant d'être engagée, mais qui se trouve avoir remporté
récemment les Monte-Carlo Voice Masters (sic) et être noire,
ce qui a certainement joué en sa faveur... Car que valent la
véritable connaissance du répertoire de Joséphine
Baker, l'intime fréquentation de ses disques, la lente imprégnation
de son esprit et de celui du music-hall, face à la promesse
d'un cross-over grandiose où tout le monde est censé gagner,
la rengaine populaire (honorée d'être élevée
au rang d'art majeur) comme la Grande Musique (heureuse de
se montrer si ouverte, si sympa, si cool) ? Et qu'importe le travestissement,
si l'on a l'ivresse de pouvoir se mirer dans une grande fresque sonore
avec violons, notes aiguës et bons sentiments ? Car à Monaco
comme ailleurs, le divertissement ne saurait être gratuit: à
toute chose son discours, à toute chansonnette sa bienfaisance,
à toute chanteuse son combat. C'est d'ailleurs l'aspect politique
de la carrière de Joséphine Baker que Bruno Fontaine retient
surtout: "Les jeunes ne savent pas qui elle était, et comme
bien des stars de sa génération, elle traverse une sorte
de purgatoire, alors que certains aspects de sa vie sont très
actuels: se battre pour s'imposer et s'exprimer lorsqu'on est une femme
de couleur, lutter contre le racisme, aider les enfants malheureux et
abandonnés." (Diapason n° 539, septembre 2006).
Pas un mot dans cet entretien sur les qualités (et les faiblesses
!) du répertoire de Joséphine Baker, pas un mot sur son
chant, sa voix, son interprétation, pourtant très particuliers,
pas un mot sur ses costumes, ses robes, ses coiffes, rien sur la danse...
Finalement Joséphine Baker aurait pu être n'importe qui,
la pire ou la meilleure des artistes de music-hall, du moment qu'elle
peut offrir à son public monégasque du XXIème siècle
quelques airs connus et une bonne cause (et l'antiracisme n'est-il pas
la meilleure de toutes ?).
L'autre hommage à mademoiselle Baker, celui que Savary rendra
sur la scène de l'Opéra Comique avec une revue intitulée
Looking for / A la recherche de Joséphine à partir
du 23 novembre prochain, semble répondre à la même
logique. Il suffit de lire le texte de présentation de ce "spectacle
musical" sur le site de l'Opéra Comique pour s'en convaincre:
la carrière de Joséphine Baker est entièrement
envisagée à travers le prisme de la question noire, de
l'exposition de tribus noires en 1932 au Jardin des Plantes, à
la situation des grands jazzmen américains, qui n'avaient
pas le droit de se mêler aux Blancs qu'ils divertissaient pourtant
dans les clubs de New York ou d'ailleurs - ce qui a le mérite
de la précision (surtout par rapport aux platitudes de Bruno
Fontaine) et, d'une certaine manière, de la pertinence. Car beaucoup
d'aspects de la carrière de Joséphine Baker, plusieurs
de ses chansons même ("Si j'étais blanche", par
exemple), ne peuvent se comprendre que par rapport à une problématique
raciale. Mais le reste ? Mais le tout ? La figure mystérieuse
à la recherche de laquelle on prétend se lancer, réside-t-elle
tout entière dans son statut de femme noire ? Le dispositif dramaturgique
imaginé par Savary (un producteur de spectacle, unique Blanc
d'une "troupe entièrement composée de musiciens et
danseurs noirs", cherchant "dans les ruines de la Nouvelle-Orléans
dévastée par l'ouragan Katrina, une danseuse noire
pour incarner Joséphine Baker dans un revival parisien de La
Revue Nègre", nous soulignons) fait craindre que l'hommage
à l'artiste de music-hall ne se transforme en un énième
phagocytage politique... et il y a malheureusement peu de chances que
la mise en scène de Savary, qui s'essaye pourtant à la
revue depuis longtemps, puisse alléger le lourd discours que
l'on pressent, si l'on en juge par la dernière de ses néo-revues
que nous avons eu le courage d'aller voir (La Belle et la toute
petite bête, catastrophique à tous égards).
Mistinguett l'irascible, elle, dont on fête cette année
le cinquantenaire de la mort, a la chance de ne pas être captive
de la couleur de sa peau, et la malchance corrélative de ne pouvoir
séduire facilement une époque myope qui n'aime rien tant
que les victimes au grand coeur - ce qu'avec la meilleure volonté
du monde on ne saurait voir en elle, qui n'acceptait pas par exemple
que sa cadette noire utilisât sa loge du Casino de Paris... Alors
quel hommage pourra-t-on bien lui rendre ? Sa ville natale, Enghien-les-Bains,
a élaboré un programme très fourni (Planète
Mistinguett, du 14 octobre au 2 décembre 2006) qui, là
encore, laisse perplexe - pas dans sa partie patrimoniale ou documentaire,
qui s'annonce au contraire passionnante, puisque l'on aura l'occasion
par exemple de voir de nombreux films rares (sur ou avec Mistinguett,
comme Rigolboche de Christian Jaque, 1936, ou plusieurs courts
métrages des années 10), mais dans sa partie "spectacle
vivant" pour utiliser l'affreuse langue de l'époque: Roger
Louret, qui a déjà commis Les années twist,
Les z'années zazous et autres horreurs, pour rallumer
la flamme de la revue ? La très pâle, pour ne pas dire
la très dépourvue de chien Enzo Enzo, pour faire vivre
les chansons de la Miss ? Sans même compter l'obligatoire "création
multimédia", Remix/Tinguett, pour initier à
la fois les jeunes gens et les dames modernes de la ville d'Enghien-les-Bains
aux plaisirs suspects, forcément suspects de l'ancien, du vieux,
sans doute même du réactionnaire... (pour le plaisir, quelques
phrases issues de la plaquette de présentation: "Le centre
des arts propose un voyage expérimental et interactif organisé
autour d’un dispositif multi-écrans. Remix/Tinguett,
articulé autour d’une sélection de chansons interprétées
à l’origine par Mistinguett, met en présence un
concept musical de re-lecture de ce patrimoine de «standards»
non américains avec une mise en scène utilisant des dispositifs
audiovisuels numériques.")
Mais qu'aurions-nous fait, nous, à la place des directeurs de
salle et des "animateurs culturels", pour rendre hommage à
Mistinguett et Joséphine Baker ? Eh bien nous aurions sans doute
commencé par chercher des interprètes faisant leur travail
d'interprète, c'est-à-dire sachant lire, écouter,
s'imprégner, choisir, pour faire vivre et transmettre une chanson,
un air, une époque, un répertoire, un art. Certes ils
sont rares, aujourd'hui, ceux qui s'intéressent aux chansons
de Mistinguett ou de Baker; on préfère re-lire
Michel Berger ou Serge Gainsbourg, tellement plus proches de nous que
ces figures lointaines, tellement plus familiers que le music-hall lui-même,
qui nous semble presque aussi incompréhensible que la tragédie
grecque (laquelle a bénéficié d'une transmission
scolaire et de quelques grands interprètes, justement). Pourtant
il existe encore quelques passeurs de Miss et de Joséphine, qui
sont capables de nous faire comprendre, aimer, adorer même ces
idoles lointaines, en en restituant l'esprit, chacun à sa manière,
dans la distance acceptée: Lou Saintagne (très fin "Avez-vous
vu Hubert ?", en concert), Marie France (merveilleux "La couleur
des yeux", en concert ou sur son dernier disque), Christiane Legrand
(magistral "Mon homme", ci-joint), ou Marie Möör
(sublimes "En douce" et "Il m'a vue nue" sur son
album (Aigre douce)...
De leur paradis de plumes, ou de leur enfer de strass, les reines du
music-hall les remercient.
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Christiane Legrand
"Mon homme"
(Albert Willemetz-Jacques
Charles / Maurice Yvain)
CD Columbia
COL 475923 2
"Mon
homme" a été créé par Mistinguett
pour la revue Paris qui Jazz en 1920. Le morceau est
devenu depuis un standard interprété par à
peu près tout ce que le monde compte de chanteuses de
jazz, de cabaret, de piano-bar, de rue ou de plateau de télé:
Diana Ross, Billie Holiday, Patachou, Patricia Kaas... la liste
est longue, mais rares sont celles qui ont vraiment su laisser
leur empreinte, tant l'ombre de Mistinguett sur cette chanson
est grande: Arletty y parvint bien sûr dans son célèbre
enregistrement. Et Christiane Legrand, dans un disque merveilleux
passé inaperçu en 1994. Très loin de l'univers
gouailleur de ses glorieuses aînées, la version
de celle qui fut la voix de la Fée des Lilas (Peau
d'âne), impose dans les couplets un dramatisme d'une
beauté et d'une force stupéfiantes, que le refrain
presque caricaturalement jazzy, s'amuse à contrebalancer:
c'est très exactement l'ambivalence de la main qui, en
un même mouvement, peut caresser et frapper...
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