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| L'éditorial
de mai et juin 2008 |
La
surprise de mai et juin 2008 |
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| Pour
tel, c'est Heroes de Bowie, pour tel autre Patachou chante
Brassens, pour un autre encore Music for a while d'Alfred
Deller : certains disques découverts au sortir de l'enfance peuvent
changer une vie, et lorsqu'il s'agit du tout premier album de Lio, reçu
un matin de communion, en 1982, les conséquences peuvent être
étonnantes : n'est-ce pas sa petite voix droite chantant les mots
de Jacques Duvall qui a détruit en un instant des années
de catéchisme et de foi, précisément le jour où
le jeune chrétien obtenait le droit de partager le corps et le
sang du Christ ("Décidément superficielle / Je trouverais
ça dément / S'il existait un ciel / Qu'y a-t-il derrière
les apparences ? / Ce que j'y vois n'a l'air / Que d'autres apparences")
? Et n'est-ce pas à cause d'elle, encore, que vingt-six ans plus
tard, le mécréant se retrouve à faire ce qu'il n'avait
jamais fait ni imaginé pouvoir faire, c'est-à-dire à
regarder La Nouvelle Star, une émission de télévision
à laquelle participe Lio ? La Nouvelle Star, donc... Laideur presque militante des décors, répétition insupportable et abrutissante de numéros de téléphones destinés à voter pour les candidats, tartufferie (la mine horrifiée de l'animatrice au moment de l'annonce du perdant), hystérie et vulgarité généralisée : bref, rien d'extraordinaire à la télévision, où tout cela est monnaie courante. En revanche, l'art du chant et de l'interprétation tel qu'il se découvre ici ne laisse pas de stupéfier le Candide, l'ignorant ou simplement l'ermite qui a choisi de restreindre drastiquement son champ d'écoute et de le limiter à quelques interprètes choisis, précisément. Revue des nouvelles règles qu'à peu près tous les candidats ont mis un point d'honneur à respecter, bien qu'apparemment aucun traité, aucun "Art du chant" ne les ait encore couchées sur le papier ni théorisées : Premier commandement : la prononciation du français tu ne respecteras. On ne dit plus, lorsque l'on chante une chanson, "Elle oublie le temps" mais "Aylleooooblielettttemps" (candidat nommé Julien), "Pêcher" devient "Pichier" (candidat nommé Jules), "Métier", "Maytiaayy", "Toi", "Tuouaa" et "Je t'écoute", "J'tecouttte" (candidat nommé Kristov). Le phénomène est tel que parfois l'on a parfois du mal à comprendre le texte. Mais peut-être les jeunes chanteurs sont-ils en train de chercher à recréer l'extraordinaire hiatus qu'il y avait au XVIIème siècle entre la prononciation commune de la langue et celle que l'on utilisait sur une scène de théâtre ou d'opéra ? Peut-être la candidate nommée Lucile est-elle un épigone d'Eugène Green, le célèbre metteur en scène qui a redécouvert la prononciation du français de scène à l'ancienne ? Plus sérieusement, le drame est en vérité que l'on ne reconnaît que trop bien ce que l'on entend : des chanteurs français qui imitent des chanteurs américains qui chanteraient en français. Le "Syracuse" de Jules est à cet égard absolument stupéfiant (pauvre chanson, une seconde fois assassinée cette année, après la prestation catastrophique de Vanessa Paradis aux Victoires de la Musique, laquelle d'ailleurs est passée elle aussi maître dans l'art de transformer les syllabes). Il faut avoir entendu sa façon de prononcer "A Paris", entre Liza Minelli et une vieille baronne allemande qui vivrait à Hollywood depuis quarante ans, pour comprendre l'étendue des dégâts. Deuxième commandement : chaque syllabe tu ornementeras. Une note nue, seule, sans rien ? Quelle tristesse et surtout quel gaspillage : pourquoi ne pas l'utiliser pour montrer sa virtuosité vocale ou la force de son interprétation ? Il y a d'abord les respirations (pour signifier l'effort), les hésitations (pour l'intensité), tout un ensemble de petits sons ajoutés partout pour donner l'impression du sale, de l'organique, du vrai et de l'authentique. Mais il y a surtout les notes que l'on glisse à chaque occasion ("Et là-ààà-ààà-ààà" ça fait peu-eu-eu-eu-eu-eur", candidate nommée Amandine), et qui achèvent d'absenter le texte, dont la lettre intéresse moins les chanteurs que l'esprit, dont ils croient pouvoir rendre compte à coup de grands cris de joie ou de désespoir (car la palette expressive se résume aux extrêmes, cf. le quatrième commandement). Troisième commandement : un "monstre sacré" tu imiteras (de préférence s'il est anglo-saxon). Colette Magny fut sans doute un précurseur en la matière : son imitation vocale des chanteurs de blues a certainement ouvert la voie, et bien que sans doute aucun chanteur de La Nouvelle Star ne la connaisse, tous semblent rêver comme elle d'être un chanteur ou une chanteuse noire, que ce soit un bluesman inconnu ou Stevie Wonder (cf. Jules, qui, avec ses faux-airs de Claude François, imite jusqu'aux mouvements très particuliers du chanteur de Innervisions, ce qui produit un résultat lui-même... très particulier). Parfois le modèle est blanc et fait du rock : c'est Bashung ou Bertrand Cantat, dont les tics sont reproduits fidèlement (candidat nommé Cédric). Car ce que les candidats apprécient chez ces modèles, c'est leur aptitude à "tout donner". Quatrième commandement : chaque sentiment tu exagéreras, par terre tu te rouleras et dans le micro tu hurleras. L'un des jurés (André Manoukian, qui a sa part de responsabilité dans l'évolution du chant de variété en France puisqu'il a découvert Liane Foly, l'une des premières à volontairement triturer la langue, pour "faire jazz" ou faire croire qu'elle "avait de la soul", sans doute) a eu cette formule merveilleuse pour décrire une des prestations d'Amandine : "C'était habité et épileptique". Voilà. Habiter une chanson, en transmettre la charge émotionnelle, le cas échéant émouvoir ou faire pleurer, passe par la crise d'épilepsie, plus précisément, si l'on en croit Amandine, qui applique systématiquement la même recette (que le jury adore, d'ailleurs), par un début presque sobre, en tout cas calme, suivi (via la fameuse "montée en puissance") par des gestes des bras de plus en plus heurtés, lesquels sont le prélude à une sorte de recroquevillement de tout le corps comme transi de douleur (à ce moment-là de son interprétation, Amandine est toujours baissée, ses genoux pliant sous le poids qui l'accable) et dont les yeux révulsés associés à la bouche tordue disent l'atroce souffrance. Lucile a à peu près la même gestuelle : son interprétation du "J'traîne des pieds" d'Olivia Ruiz par exemple se termine par un troisième couplet où le corps démembré du pantin torturé s'allie au hurlement et au cri (peut-être cherche-t-elle par là à illustrer les mots "écorché" ("mon visage") et "bousillées" ("mes godasses") ?), suivi d'un "Pam pam pam padadam" livide, désespéré et hagard (alors même qu'il aurait pu être l'occasion d'un léger détachement après la crise)... l'ensemble laissant le spectateur épuisé, mais aussi vexé (qu'on ait cru bon de tout souligner pour lui) et vaguement nostalgique du chant d'Olivia Ruiz, ce qui n'est pas un mince exploit... Lio n'a ni tort ni raison de participer à La Nouvelle Star : elle conduit sa carrière comme elle veut, et comme elle peut, assumant ses choix avec une force peu commune dans le métier, où il est de bon ton de s'excuser d'un sourire gêné de ce dont on croit nécessaire d'avoir honte. Et l'émission elle-même, dans son principe si ce n'est dans sa réalisation, n'est pas plus scandaleuse que le Petit Conservatoire de Mireille (on est même ému par les images de ces dizaines de candidats s'entraînant dans le hall, les couloirs, les toilettes même du Trianon, l'espoir et la peur au ventre, dans un esprit qui fait penser à Broadway). Leur seul tort en définitive - mais il est immense -, c'est de donner à voir et à entendre l'état du chant de variété aujourd'hui en France, l'effondrement d'une certaine conception de l'interprétation et l'horreur qui nous attend. A moins bien sûr de choisir de "restreindre drastiquement son champ d'écoute" et de vivre en ermite... |
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