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| L'éditorial
de juillet et août 2008 |
La
surprise de juillet et août 2008 |
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Chaque
été, de plus en plus de festivals à travers la France,
de plus en plus de tournées et de concerts, dont on nous dit qu'ils
rapportent de plus en plus d'argent aux "artistes", et ce alors
même que le disque, lui, emprunte le chemin exactement inverse.
Mais à voir les spectateurs traverser la France pour rejoindre
des scènes ou des chapiteaux affreux montés dans des terrains
vagues ou des places de villages qu'ils défigurent, et y passer
de longues heures (le même soir et à la même
affiche aux Francofolies cette année par exemple : les Wriggles,
Matmatah, Tribute to Claude François et Christophe Maé)
dans la vapeur de bière et de transpiration mais surtout dans un
fracas insupportable (malheureusement les grands festivals ne sont pas
les seuls à imposer à un public plus que passif des niveaux
sonores scandaleusement élevés), on se demande ce que le
concert peut avoir de si précieux et qui pousse à accomplir
de si grands sacrifices, outre bien sûr la fameuse, l'extraordinaire,
l'irremplaçable, la sublime magie du live (en "langue
jeune") ou du spectacle vivant (en langue administrativo-pseudo-savante),
sur laquelle nous ne nous étendrons pas ici, tant elle est documentée
par ailleurs. Car il est peut-être une autre raison qui explique
conjointement l'essor du concert et l'agonie du disque, et qui n'est d'ailleurs
bizarrement que très rarement avancée : ce qui plaît
autant dans ces manifestations, ce n'est pas tant la musique
elle-même que l'expérience sociale dont elle n'est plus que
le simple prétexte, c'est-à-dire justement la canette de
bière, la traversée de la France, le bruit, le mouvement,
la foule, la promiscuité, la possibilité de se montrer et
de voir, de lier conversation, de parler avec un inconnu dans la file
d'attente (car il y a toujours des files d'attente), de rencontrer
quelqu'un - bref mille et une petites choses qui remplissent une soirée,
des vacances, une vie, et qui donnent le sentiment d'exister quand le
disque, lui, laisse l'auditeur affreusement seul face à la musique
et le confronte à son propre néant. Certes faire et écouter
de la musique a toujours impliqué que se mêlassent à
la pure pratique d'impures considérations mondaines ou sociales,
comme le montrent de manière presque caricaturale les loges des
théâtres d'opéra à Venise au XVIIème
siècle, où l'on pouvait manger, boire, parler, intriguer,
ou encore, dans le domaine de la chanson, les café-concerts et
les cabarets, où la qualité de l'interprète avait
parfois moins d'importance que celle du vin que l'on servait. Néanmoins
petit à petit (et il faudrait analyser les facteurs d'ordre économique,
social, technique... qui ont favorisé cette évolution) la
dimension sociale, sans disparaître tout à fait, a été
repoussée dans les marges (avant le concert, pendant l'entracte
et après le concert, parler, se faire voir, exhiber ses vêtements,
prendre un verre... tout cela reste possible), afin de laisser
à la musique la place centrale : faire silence, plonger les plus
belles parures ou les plus fières décorations dans l'ombre,
oublier son voisin, perdre le monde de vue, se concentrer, tâcher
d'écouter et de comprendre, puis d'apprécier et de juger,
ou bien même rêvasser ou dormir du moment que l'on ne gêne
pas l'autre dans son effort d'écoute musicale, voilà ce
qui s'est peu à peu imposé comme le bon usage, l'évidence,
dans à peu près toutes les salles, même les plus populaires,
celles où chantent Michel Sardou et Sylvie Vartan - et si le répertoire
de ces derniers ne semble pas nécessiter une attention extrême
ni une écoute très rigoureuse, il demande du moins, comme
les autres, que le spectateur non seulement se taise mais s'oublie, c'est-à-dire
suspende pour une heure ou deux le sentiment de l'importance extraordinaire
de sa personne. L'invention de l'enregistrement sonore, en particulier
celle du disque, a amplifié, prolongé, quintessencié
ce que l'on pourrait appeler pour faire vite l'écoute pure en supprimant
d'un coup le commerce des êtres, la comédie humaine et les
mondanités, l'auditeur se retrouvant seul face à une galette
de vinyle ou d'aluminium qui ne lui demande pas comment s'est passée
sa journée, qui ne lui fait pas de compliment sur sa nouvelle coiffure,
qui ne lui permet pas de briller auprès de quiconque, mais qui,
dans son mutisme paradoxal, paraît exiger un travail d'écoute
dont l'ampleur bien sûr varie avec la nature de la musique, et dont
personne n'a mieux montré l'importance qu'André Tubeuf,
critique musical et philosophe (l'introduction de son ouvrage L'Offrande
musicale détaille les étapes de l'apprentissage d'une
oreille qui doit "construire en écoutant" et qui utilise
pour cela d'abord la médiation du disque). Mais qui a encore envie
d'associer musique et travail ? La musique, n'est-ce pas d'abord la
fête ? Et la fête, n'est-ce pas d'abord du monde
? Alors plutôt que de dépenser vingt euros pour le dernier
album d'Etienne Daho et de rentrer seul chez soi l'écouter, on
en dépense le double, le triple, parfois le quintuple pour passer
un bon moment avec des amis, comme ce petit groupe à la Flèche
d'or en mai dernier, qui, entre deux regards vides lancés machinalement
à la chanteuse sur la scène, buvait du champagne et parlait
fort pour se faire entendre. Evidemment, il y avait la musique derrière...
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