Gérard Mortier,
directeur de l'Opéra de Paris, estime que "le théâtre
a une obligation de citoyenneté: il doit raconter des choses
de notre monde pour rendre ce monde plus humain." (Classica,
n° 83, juin 2006). Remplacez "théâtre" par
"chanson", et vous obtiendrez 70 % de la chanson française
actuelle, du plus méconnu au plus célèbre de ses
acteurs: Lou Saintagne, naguère extraordinaire interprète
des textes très raffinés de Pierre Philippe ("La
supplique de Tantale", chef d'oeuvre) ou du répertoire léger
("Avez-vous vu Hubert ?" Bayle - de Lima / Gabaroche - Simonot
), égratigne désormais Jean-Pierre Raffarin dans des chansons
pseudo sociétales ("Bébert et ouam") immédiatement
dépassées (Jean-Pierre qui ?). Mickey 3D a remplacé
Noir Désir, cette statue du Commandeur décapitée,
dans le rôle du "groupe citoyen" (sérieux, engagé,
responsable) toujours prompt à défendre la cause d'un
"monde plus humain"... Le clip de "La mort du peuple"
est d'ailleurs tout à fait magistral à cet égard:
le spectateur est regardé fixement pendant toute la durée
de la vidéo par une brochette de citoyens dont les visages fermés
et les mines accusatrices semblent crier: "Qu'avez-vous fait pour
aider ma mère au chômage, ma soeur en fin de droits et
ma voisine sans papiers ? Ne vous sentez-vous pas coupable d'avoir laissé
ma cage d'escalier se détériorer ?" etc). Sans parler
des Enfoirés, parangons de la moue concernée (là
encore, il suffit de voir le clip du "Temps qui court" pour
comprendre que le "regard citoyen", dans sa variante radicale
et agressive ou sympathique et douce, est devenu l'équivalent
contemporain de l'insupportable masque sulpicien et de ses sourires
charitables autosatisfaits qui ont hérissé le poil de
tous les hommes de coeur du XIXème siècle - même
les plus profondément croyants d'entre eux.)
Le néo-gauchisme de Mortier rejoint donc le business compassionnel,
la capitalisation obscène de la bonne conscience, dans la célébration
béate du Citoyen. Opéra citoyen, chanson citoyenne, hypermarché
citoyen... l'affreuse scie peut être déclinée à
l'infini et étend son emprise à tous les domaines - c'est
précisément, outre sa laideur grammaticale, ce qu'on lui
reproche. Car il ne s'agit pas de contester les revendications elles-mêmes
(certaines sont sans doute plus que justes), mais bien la sorte de révolution
invisible qui a transformé la chanson (et l'Opéra de Paris,
et...) en vecteur naturel, évident, de "messages pour un
monde meilleur". Il n'y a plus d'une part la chanson engagée
(dont les chefs d'oeuvre sont innombrables, et anciens) et d'autre part
le reste: toute chanson est, presque par définition, par une
sorte d'obligation inconsciente, qui va sans dire, une chanson pour
que "le monde où nous vivons soit plus heureux" (Gérard
Mortier, ibid.) Or si "Le déserteur" de Boris
Vian a eu un tel impact, c'est, au-delà des conditions historiques
de sa réception, parce que Vian écrivait par ailleurs
surtout des chansons dégagées de toute ambition politique
(chansons "drôles" ("J'suis snob") ou "poétiques"
("La rue Watt"), pour le dire très vite), mais aussi
parce qu'il allait vraiment à contre-courant, sans les millions
de l'Opéra de Paris ni la caution intéressée de
TF1...
Alors quoi ? Tout cela n'est pas si grave, puisqu'il suffit d'ignorer
le catéchisme citoyen et de continuer, parmi les 30% de chansons
restantes, à chercher les quelques pépites qui, à
rebours de l'injonction de Mortier et de l'époque tout entière,
délaissent le "significatif", le "signifiant"
et le "vouloir dire" au profit d'une zone d'insignifiance,
de solitude et de silence seule garante d'un art véritable, même
mineur. Car qu'il s'agisse de "l'espèce de lavage",
de "déblaiement de terrain", opéré par
la variété la plus plate, la plus strictement insignifiante,
et célébré par Bernard Faucon ou Marguerite Duras,
ou du ravissement provoqué par une vraie chanson pop parfaite,
qui plonge l'auditeur dans une sorte de suspens exalté qu'on
ne peut que vouloir prolonger indéfiniment (gloire à la
touche "repeat" des platines laser), ou encore qu'il s'agisse
du raptus émerveillé que seuls savent produire les numéros
de music-hall les plus accomplis, l'art minuscule de la chanson est
un art de la rupture - temps, sens et monde suspendus pendant trois
minutes de présence plus pure et plus jouissive.
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Elisa
"En stop"
(Elisa/G.Bonnet)
SP CBS
1220
1973
Le nouvel
album d'Elisa Point est une (très belle) échappée
électro-acoustique intimiste, minimaliste et confidentielle
(Leçons de chagrin... Cours de joie de vivre,
avec Hervé Zénouda) - à mille lieues des
chansons que la jeune Elisa et son label CBS sortaient dans
les années 70 sur le marché de la variété.
"En stop" est sans doute la plus typique de toutes,
avec son texte d'époque sur la fin de l'adolescence,
les premières vacances sans les parents etc (les films
de Pascal Thomas ne sont pas loin) et son merveilleux refrain
de cuivres conduisant à l'acmé de la chanson,
cet "En stop" chanté à pleine voix par
Elisa.
Donc si vous voulez prendre quelques Leçons de chagrin...,
courez acheter le disque d'Elisa Point et Hervé Zénouda.
Si en revanche vous êtes d'humeur plus... estivale, s'il
manque un air à votre promenade dans l'arrière-pays,
si vous ne dédaignez pas le parfum un peu frelaté
des marches populaires des années 70 françaises,
et enfin si vous êtes fatigués des succès
de Michel Delpech, vous pouvez télécharger "En
stop", en attendant qu'un bon Samaritain s'occupe de publier
le catalogue pré-Point d'une certaine Elisa.
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