Tout le XIXème
siècle dans un roman de Balzac (truisme), tout l'esprit de notre
temps dans un tube de Raphaël (approximation): "Et dans 150
ans" est une chanson miroir, si fidèle au reflet que notre
époque veut donner d'elle-même, tellement "en phase"
avec ce qui est dans l'air, qui va sans dire et relie tacitement des
millions de Français, que l'on n'est pas surpris par son succès,
bien au contraire.
D'abord la chanson semble reprendre le thème de la danse au-dessus
du volcan: puisque tout meurt, tout disparaît, tout est voué
à l'oubli, il ne reste qu'à sourire: c'est l'injonction
simple du refrain: "Alors souris". On croit tenir alors une
nouvelle variation sur la sagesse et l'élégance de ceux
qui, conscients du malheur, décident de le narguer d'une joie
lucide et légère, plutôt que de s'y vautrer: c'est
le fameux "Souris puisque c'est grave" d'Alain Chamfort et
Jacques Duvall, pour nommer une référence dans le domaine
de la chanson. Cependant la musique, les mines et le ton larmoyants
de Raphaël nous détrompent assez rapidement: le sourire
forcé n'est pas une élégance mais un rictus ironique
et désespéré. La chanson ne cherche pas à
nous faire oublier le malheur (tout en nous rappelant sa toute puissance),
mais seulement à nous "conscientiser" (néologisme
affreux pour travers détestable), à nous redire une fois
de plus que le monde est rempli de méchants: les marchands d'armes,
les "types qui votent les lois là bas au gouvernement",
les "salaud[s] de chasseur[s] qui descend[ent] la colombe"
et les mauvais riches (pléonasme ?) qui abandonnent les "vallées
du tiers monde" à leur triste sort... Bref, une protest
song, mais sans argument, sans pensée, sans colonne vertébrale
(et sans style, ce qui est bien le pire): juste des images de JT mal
digérées, des mots et des symboles qui ont traîné
partout, et un ton de dénonciation autosatisfaite... Et surtout,
une protest song sans autre finalité que l'autarcie du couple.
Car si Raphaël dénonce l'éloignement du pouvoir politique,
ce n'est pas pour "fédérer", demander, revendiquer
(une "politique de proximité", par exemple, pour utiliser
les formules les plus figées): râler n'est pas agir, et
ces mines de mécontentement perpétuel, de dégoût
automatique ne sont, au mieux, qu'un (bruit de) fond propre à
mettre en évidence la vraie valeur, l'unique, la dernière,
la seule, le mantra, l'alpha et l'oméga: l'amour ("Mon amour,
mon amour, j'aurai le mal de toi"), le bel amour d'un garçon
et d'une fille dans un monde pourri par les affreux chasseurs de colombes...
Evidemment, on regarderait avec moins de tristesse toute une époque,
toute une jeunesse, toute une chanson se vautrer dans ce type de discours
si l'époque, justement, et la chanson secrétaient elles-mêmes
un antidote. Autrement dit, si, face au succès de "Et dans
150 ans", nous avions une Denise Benoit pour balayer d'un clin
d'oeil (dans la voix) ce catéchisme simpliste, pesant et mièvre:
Je ne dessinerai pas l'homme et son agonie
L'enfant des premiers pas qui gèle dans son nid
Je ne parlerai pas du soldat qui a peur
D'échanger une jambe contre un croix d'honneur
Du viellard rejeté aux poubelles de la fin
Je n'en parlerai pas, mieux vaut ce p'tit refrain
Le chat de la voisine qui mange la bonne cuisine
Et fait ses gros ronrons sur un bel édredon don don
Le chat de la voisine qui se met plein les babines
De poulet de foie gras et ne chasse pas les rats
Miaou miaou qu'il est touchant le chant du chat
Ron ron et vive le chat et vive le chat
Je ne serai pas l'empêcheur de déjeuner en rond
A louanger la sueur qui brûle sur les fronts
Je ne parlerai pas de l'ouvrier qui pleure
La perte de ses doigts morts au champ du labeur
De la jeune fille fanée avant d'avoir aimé
Je n'en parlerai pas, il vaut mieux glorifier
Le chat de la voisine qui mange la bonne cuisine
et fait ses gros ronrons sur un bel édredon don don...
("Le
chat de la voisine" (Lagary/Ph. Gérard),
avec François Rauber et son orchestre, EP Fontana 460.625 ME,
1959)
Et dans cent cinquante ans, se souviendra-t-on de la chanson de Raphaël
? Peut-être, à titre de témoignage, pour informer,
savoir, comprendre l'air d'un temps lointain. Quant à celle de
Denise Benoit, on ne l'écoute plus aujourd'hui, moins de cinquante
ans après sa création, alors en 2156... Cependant, si,
par un enchaînement de hasards invraisemblable, un excentrique,
un original ou un fou du XXII ème siècle passait quelques
journées de printemps à écouter "Le chat de
la voisine", ce serait sans doute pour y trouver, bien au-delà
de la seule couleur d'époque (pourtant très réelle,
et très appréciable), une récusation malicieuse
et magistrale de l'esprit de sérieux, et un viatique. Car quoi
de plus efficace pour échapper à la lourdeur étouffante
du Sens et du Discours, au "Vouloir-dire" incessant, à
la Dénonciation perpétuelle, que le ronronron, le dondondon
et le miaoumiaou ? Le lalalala, peut-être...