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Le
numéro hors-série Chanson française 1973-2006
que le quotidien Libération publie ce mois-ci est moins
une étude (même éparse) sur trente ans de chanson
française qu'un nouvel exercice d'auto-célébration
béate: le micro-mythe Pacadis est une fois de plus convoqué,
l'éditorial de Sibylle Vincendon et l'interview finale d'Emmanuel
de Buretel brodent autour de la place éminente du quotidien dans
la chanson française, les petits chapeaux qui introduisent la republication
des articles sont très souvent l'occasion de souligner le "talent
de défricheur" de Libération: "Article
de présentation [de Raphaël] cinq ans avant le carton de Caravane
et les Victoires de la musique qui s'ensuivent", sans parler des
scans des titres ou des unes, minuscules pâtures pour les fétichistes
de Libé...
Cependant, ne nous plaignons pas: ce hors-série complaisant est
une excellente occasion d'avoir une vue d'ensemble des goûts du
quotidien, de ses partis pris esthétiques, de ses choix - lesquels
sont d'ailleurs souvent affirmés avec une force tout à fait
réjouissante, et finalement assez rare dans le domaine de la chanson,
où amour, haine et hiérarchie sont presque toujours interdits
(syndrome Chorus, revue qui porte bien mal son sous-titre de
"Cahiers de la chanson", tant sa tiédeur consensuelle
est éloignée des partis tranchés des Cahiers
du cinéma, toutes époques confondues): ici c'est Renaud
qu'on assassine ("Si Renaud Séchan est si déplorable,
ce n'est pas parce qu'il joue au rouge, ni parce qu'il est esthétiquement
trois fois nul et non avenu (auteur-compositeur-interprète), c'est
parce qu'il est faux comme les blés (qu'il ramasse): de la pointe
des cheveux à celle des santiags, en passant par "l'accent"",
chapeau de l'article des 1er et 2 mars 1986); là c'est une parfaite
inconnue que l'on projette en une (Marie Möör occupant plus
de la moitié de la couverture du numéro des 24 et 25 décembre
1988)... D'où quelques guerres picrocholines que Libération
2006 affiche fièrement, comme des trophées un peu pathétiques:
"Regardez comme nous avons bien détesté Jean-Jacques
Goldman, comme nous nous sommes bien moqués de Lalanne etc".
D'où surtout un certain nombre d'empereurs indétrônables,
dont Libération se targue d'avoir entretenu, voire parfois
construit la légende: Christophe, Bashung, Jean-Louis Murat (on
nous dit par exemple que l'article du 15 février 1988 consacré
au chanteur auvergnat "dopera [sa] carrière")... D'où
enfin ces vraies-fausses réhabilitations que les services de Bayon
opèrent régulièrement, en arbitres (d'aucuns diront
en milices) du bon goût: Elsa, la poupée pop de Musumarra,
devenue par la grâce de deux pages (d'ailleurs non reprises dans
le hors-série: la grâce n'aura duré qu'un temps) une
icône rock branchée.
Ce sont là les privilèges mêmes de la légitimité
(et s'il est un domaine où Libération fut assez
rapidement légitime, c'est bien celui, populaire et "sous-culturel",
de la chanson (ce qui n'est pas le cas d'autres domaines, comme celui
de la musique (dite "classique"), et ce malgré les efforts
désespérés d'un Eric Dahan)), qu'il serait malséant
de contester en tant que tels. Libération excommunie,
s'emporte, donne le ton (un médiologue désoeuvré
étudiera-t-il un jour le cheminement réel de la prescription,
qui est d'abord interne à la presse, et qui explique la pauvreté
d'un journalisme culturel ressassant toujours les mêmes sujets (hypothèse
dans le domaine qui nous occupe: Libération => Inrockuptibles
(J + 7) => Télérama (J + 15) => Le Monde
(J + 360) => Le Figaro (J + 720))... Et le quotidien aurait
tort de s'en priver.
Sauf que le tableau que Libération a peint du haut de
sa chaire, pendant plus de trente ans, est, comme le montre cruellement
ce numéro hors-série, à la fois sinistre et lacunaire,
et surtout, formidablement inamoureux de son sujet, la chanson. Les idoles
sont sérieuses, aussi emphatiquement profondes que Cloclo, sur
la rive droite, était superficiel. Une interview de Bashung est
traitée comme un entretien de Derrida... "Derrida-rock",
voilà le tropisme, et tout le reste, la variété,
la chansonnette et le music-hall, n'est que littérature. Cora comment
? Germaine qui ? Catherine what's-her-name ? Trop "vieilles"
sans doute, trop proches du "dentier" comme le fit élégamment
remarquer un jour Libération à la publication d'un
album de Zizi Jeanmaire... A la fois trop chargées (d'histoire,
d'épaisseur) et trop distanciées. Trop d'humour, de jeu,
de feuilletage. En un mot trop chanson et pas assez rock. Car enfin le
rock est bien la référence ultime, l'aune, et tout doit
être vu à travers son prisme - même un minet yéyé,
soudain élevé au rang de commandeur. La seule journaliste
de Libération qui ait essayé de faire entrer la
chanson dans l'imaginaire et les pages du quotidien, Hélène
Hazéra, quitta le navire mal-aimant à la fin du siècle,
et fut immédiatement remplacée par un petit soldat (Ludovic
Perrin) parfaitement en phase avec l'esprit de la maison, et la "nouvelle
scène française". C'est d'ailleurs lui qui a coordonné
le numéro hors-série, et l'on ne s'étonnera pas que
sur la multitude d'articles et d'interviews que mademoiselle Hazéra
a donnés au journal, il n'en ait gardé que trois (Juliette
Gréco, Serge Reggiani et Nilda Fernadez). Evidemment, "couvrir"
Bénabar est plus important que reprendre un article sur Adrienne
(alias Adriana Voss), l'une des figures les plus séminales de la
chanson française.
Où est la radicalité ? Dans des polémiques recuites,
d'énièmes monuments pompiers érigés à
la gloire de pseudo-rockeurs (Manset...). Où est la chanson française
? Dans de courageux "papiers" sur ces dizaines de produits "jeunes"
que les maisons de disques lancent, et dont Libération
ne rate pas une miette ? Mais surtout, où est la vraie vie ?
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