Le « travesti égérie des années Palace », ou comment, en évoquant la chanteuse Marie France, le quotidien Libération révèle les contours réels de sa propre pensée.    
   
Points de vue
  Par Jérôme Reybaud
Sommaire
  Avril 2004
Accueil
       
 

Dans un article consacré à Dave et à son album « Doux tam-tam », le journaliste Ludovic Perrin, spécialiste à Libération de la chanson française, évoque une chanson, « La belle endormie », en ces termes : c’est un « duo avec Marie-France, travesti égérie des années Palace » (Libération du 16 avril 2004). Or non seulement cette manière de désigner la chanteuse Marie France est terriblement réductrice, mais elle est fausse et politiquement détestable, pour ne pas dire nauséeuse.
Réduction de la chanteuse à l’égérie, d’abord, discutable mais parfaitement légitime. En effet, en déniant à Marie France son talent d’interprète (et même d’auteur), ne gardant de sa « carrière » que l’élaboration d’un personnage public, d’une figure, dont la seule présence est un art, ou, plus cruellement, dont le seul art est la présence plus ou moins inspirante censée capter ou refléter l’esprit d’une époque, Ludovic Perrin fait son travail de critique. On peut penser qu’il se trompe, peut-être parce qu’il ne connaît pas, ou mal, le répertoire, la voix, l’art du chant de « l’égérie des années Palace ». Ou l’on peut penser qu’il a raison, après quelques autres d’ailleurs, qui ont eux aussi mis en doute la valeur artisitique de « la muse de Pierre et Gilles ».
Cependant Ludovic Perrin opère une deuxième réduction, bien moins légitime, et même assez effrayante si on en analyse les présupposés, lorsqu’il donne à Marie France, comme qualité première, celle d’être un travesti. Qui est cette Marie France avec laquelle le chanteur Dave interprète un duo ? Un travesti. C’est non seulement sa qualité principale, mais, de fait, sa définition sociale, sa condition et son être même. Etre un travesti la constitue, c’est son horizon, son destin, sa vérité indépassable. Qu’a fait Marie France de sa vie ? A-t-elle chanté ? A-t-elle seulement été une starlette, une « égérie », un « oiseau de nuit » éphémère et superficiel ? Non, elle a été - elle est - d’abord et avant tout un travesti, nous dit Ludovic Perrin. Aurait-il écrit : « Farida, Arabe égérie des années Actuel » ; « Yannick Noah, Noir amuseur des années lambada » ; « Dave, homosexuel chanteur de variétés des années Giscard» ? Non qu’aucune de ces « caractéristiques » soit honteuse, cela va sans dire, et pas plus la condition ou le travail de travesti que des origines ou des racines arabes par exemple; non qu’il faillle non plus les cacher ou les taire, voire s’interdire de les voir pour éviter d’aborder des zones extrêment sensibles (on note en passant qu’on a beaucoup moins de préventions à l’égard des travestis…), mais réduire, assimiler, attacher une personne à une origine ou à une sexualité est un privilège ou une bêtise (au choix) qu’elle est seule à pouvoir faire ou assumer. « Jean-Louis Murat, Auvergnat icône des années Libération» ? Pourquoi pas, puisque Murat lui-même a endossé cet uniforme…
Or Marie France, précisément, ne s’est jamais présentée comme un travesti, mais comme une femme. S’il fallait d’ailleurs un mot pour l’étiqueter, la naturaliser et l’épingler comme un insecte sur sa planche, ceux de « transsexuel(le), ou, mieux, de « transgenre » seraient peut-être moins faux (mais tout aussi déplacés), tant « l’égérie de Saint-Germain des Près » n’a que peu à voir avec l’imaginaire (et le monde) des travestis. Pourtant ces mots non plus Marie France ne les a pas utilisés, encore moins revendiqués, car, comme beaucoup d’autres, ellle se définit comme une femme (1). Non pas un homme portant des habits de femme (le travesti), non pas pas un homme changeant de sexe ou de genre (le trans-), mais une femme, fondamentalement, et au-delà de la présence ou de l’absence de certaines caractéristiques corporelles génériques, au-delà des « rectifications » éventuellement nécessaires. Il a fallu beaucoup de temps pour que (certains) médecins, en particulier (certains) psychiatres le comprennent, comprennent que le véritable travestissement aurait été que Marie France s’habillât (se déguisât) en homme. La population elle-même est peut-être en train d’évoluer sur cette question (simple impression, et non pas constat étayé bien sûr) (2). Quand Ludovic Perrin, journaliste au service « Culture » du très « progressiste » quotidien Libération, le comprendra-t-il à son tour ?
Jusqu’à quand ces formules qui stigmatisent d’une manière presque invisible, très vite, en passant ? Car il ne s’agit pas bien sûr d’une quelconque volonté de nuire (Libération pour sa part est certainement des trois grands quotidiens nationaux celui qui a le plus consacré de lignes à la « mascotte du Sacré-Cœur ») - seulement des syntagmes figés, des tics, des rémanences qui ne travestissent pas mais au contraire révèlent les contours réels d’une pensée, ses représentations, ses présupposés, ses a priori, ses « cela va sans dire », ses nappes phréatiques, ou du moins certaines, et pas les plus pures, ni les plus claires.

 

(1) Marie France répond à Jean-Pierre Bouyxou (dans un entretien donné à Paris-Match et paru en avril 2003), qui l’interroge sur le mot « travesti », « qu’[elle] n’utilise jamais et qui semble [la] révulser » : « C’est un mot horrible, chargé de mépris, qui vous désigne à la vindicte. On n’a plus le droit – et c’est tant mieux – de dire « négro » ou « bicot », mais on continue de dire « travelo » de façon insultante, réductrice. Même avant ma « rectification », je n’étais pas un travesti mais une femme qui s’habillait en femme. De la même manière, je hais le mot de « transsexuel » : pour parler de quelqu’un, on n’a pas à préciser sa sexualité. On ne dit pas « l’hétérosexuel Untel », la « lesbienne Unetelle ». On n’a pas à dire « le transsexuel Marie France », sans même avoir la courtoisie de mettre le terme au féminin ».
(2) Le nombre croissant de travaux consacrés à l’étude des genres, notamment aux Etats-Unis, leur écho en France, ou les articles d’une Marcella Iacub, demandant par exemple la suppression de la mention du sexe sur la carte d’identité, ne sont peut-être pas étrangers à ces (très lentes) évolutions.