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Elodie
Frégé n'est plus une starlette prête à tout,
cherchant la gloire en s'exhibant dans une émission de télé-réalité
(Star Academy 3, 2003). Elodie Frégé n'est plus
une poupée qui chante ce que la maison de disque lui demande de
chanter (Elodie Frégé, 2004). Bref, Elodie Frégé
n'est plus un produit des usines TF1 / Universal, mais une jeune femme
sérieuse, une A.C.I. profonde et une "artiste de la chanson"
indépendante, comme le montre son deuxième album, Le
jeu des 7 erreurs, dont chaque détail, de la pochette au moindre
refrain, énonce, proclame, crie la respectabilité nouvelle.
Que l'on en juge par la seule liste des titres : six ont été
écrits et composés par Elodie Frégé elle-même,
six autres par Benjamin Biolay, dont on prend soin de nous dire que c'est
la chanteuse en personne, et non un habile directeur artistique, qui l'a
sollicité, un autre écrit par Jacques Lanzmann, sans oublier
la nécessaire reprise d'un titre de Gainsbourg ("Le velours
des vierges", créé par Jane Birkin), saint patron malgré
lui d'une entreprise de crédibilisation plus que réussie,
si l'on en croit une Opinion Publique qui semble plus que jamais se délecter
de la fable de la jeune première qui-n'est-pas-très-contente-de-son
premier-album-fabriqué-par-sa-maison-de-disques-mais-qui-a-su-pour-le-second-recouvrer-sa-liberté-d'artiste-et-exprimer-sa-vraie-personnalité.
Mais qu'exprime-t-on vraiment quand on s'exprime vraiment et
que l'on est une jeune femme de 24 ans titulaire du brevet de la Star
Academy ?
Eh bien de grands sentiments traités dans un style emphatiquement
travaillé, un peu comme la rédaction d'un enfant de huit
ans qui fait tout ce qu'il peut pour faire grand genre, et impressionner
son maître. Par exemple, pour le Désespoir, cela donne :
"Je tétanise au bar / De mes nuits sans sommeil / Sirote mon
désespoir / En délirants cocktails / Mais il n’est
jamais trop tard / Pour qu’une bonne âme me réveille
/ Pourtant, la vie reste si douce / Oh douce... transe / Cher pays de
mes errances / Je te danse / Valse ma raison contredanse / Balance en
suspense / Equilibriste en décadence / Oh douce... vie" ("Douce
vie"). Voici l'Ennui Conjugal : Je laisse / Ma peau se déparer
/ Du souffle dont tes doigts savaient / Bien m'habiller / Je blesse mes
pas posés à vide / Il n'y a plus d'éclats de nous
/ Pour s'abîmer..." ("Fous de rien"). Enfin le Doute
de celle qui n'est qu'amante : "Je sais jamais si tu t’appliques
/ A l’évoquer sans magnifique / L’autre contre qui
tu me troques / Parce que tes sentiments s’étriquent / Si
je provoque en toi l'attaque / D'un coeur trinquant à contre-éthique"
("Je sais jamais", chef d'oeuvre du style Frégé).
La cascade de métaphores, la quantité d'allitérations
ou d'assonances, le nombre d'homophonies ("Trois pigeons flanchent
/ Et puis s'en veulent") etc sont tels que la Sorbonne tout entière
ne suffirait sans doute pas pour venir à bout de l'analyse du moindre
de ces poèmes... Ce fatras de formules et de jeux sonores,
qui d'ailleurs rappelle davantage certains textes de rap que Gainsbourg
même au plus bas, et qui fait amèrement regretter la simplicité
un peu bête des premiers textes d'une autre jeune A.C.I. mélancolique
(Françoise Hardy), est rendu plus informe encore par des compositions
indigentes, qu'il s'agisse des mélodies ou de l'harmonie. Ecoutez
"Fous de rien", ou essayez seulement d'identifier le refrain
de "Douce vie"...
Bien sûr après cela, les titres signés par Benjamin
Biolay sont une bénédiction, surtout musicalement d'ailleurs
: la fin instrumentale de "Si je reste" (composé avec
Keren Ann) est d'une grande beauté, tout comme la progression harmonique
de "La ceinture", ou la mélodie du "Jeu des 7 erreurs"
(néanmoins l'utilisation de "Bonnie and Clyde" commence
à lasser). Le néo disco de "La fidélité"
(paroles de Jacques Lanzmann et Paul Dumonceaux, musique de Nicolas
Richard) est également une réussite, d'autant que les couplets
sont non pas chantés, mais parlés, ce qui permet d'éviter
l'autre écueil de l'album : le chant d'Elodie Frégé.
Car cette dernière a beau faire mine de ne pas donner de la voix,
de chuchoter même parfois, son chant n'en réunit pas moins
tous les tics d'époque, toute cette pacotille vocale qui choquait
encore quelques oreilles naguère, quand Céline Dion, Liane
Foly et Hélène Ségara en inventèrent la funeste
formule, mais que plus personne ne semble remarquer ni même entendre
aujourd'hui, tant elle est devenue la norme, consubstantielle au fait
même de se trouver face à un micro - et qui constitue désormais
le prérequis du moindre aspirant à la carrière de
chanteur, surtout s'il veut réussir en passant par le moule de
la Star Academy (ce chant empoisonné, qu'il faudra bien un jour
essayer d'analyser, est si prégnant que "Le velours des vierges"
de Gainsbourg est ici comme défiguré).
Le problème avec Elodie Frégé n'est pas qu'elle soit
une starlette de la télé-réalité, mais que,
s'imaginant ne pas ou ne plus l'être, elle exhibe, d'une manière
particulièrement cruelle, les marques d'un système qui allie
le formatage vocal à l'illusion d'une expression de son vrai
moi. A ce titre, Le jeu des 7 erreurs n'est peut-être
pas seulement un disque raté, composé de quelques jolies
mélodies biolesques et des six plus mauvaises chansons que l'on
ait eu l'occasion d'entendre depuis longtemps, mais un avant-goût
de ce qui nous attend. |
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