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Se
dire. Ne rien cacher de soi pour être vraie, comprise enfin et consacrée
non plus pour sa plastique superficielle de mannequin, parce qu’on
passe à la télévision, pour ses amours reconnues,
mais pour ce qu’on est vraiment. Carla Bruni se dénude
en chanson, elle s’offre au naturel, ce naturel de notre temps,
dont même un Rousseau n’eût osé se réclamer.
Car enfin qu’est-ce que cette sincérité militante
qui nous assourdit publiquement et ne trouve rien mieux que la chanson
pour se crier aux oreilles ? La chanson, c’est moi, la
chanson c’est le Moi.
Parler de soi tout en ayant l’air de ne pas y toucher, à
demi mots, pour paraître modeste, en parlant au lieu de chanter,
parce que c’est plus vrai, lutter à poings serrés
contre l’art et l’artifice : dire "je t’aime"
aux yeux de tous, comme si le mariage en Une de Voici ne suffisait pas.
Quelqu’un m’a dit… Et voilà notre curiosité
piquée, ou l’habile début d’une chanson semblant
céder la parole à un tiers, mais c’est pour que le
petit Narcisse au miroir puisse mieux se contempler. Pensez, quelqu’un
l’aime encore, parce qu’elle est inoubliable en amour, et
dans "J’en connais" n’apprend-on pas cet affreux
défaut, confessé avec sincérité, au risque
de se faire de tous détester : Mademoiselle Bruni est un Dom Juan,
elle est une collectionneuse, une séductrice : « J’en
connais même tellement / Ca me prend trop de temps / Et ma pauvre
maman / Se dit en soupirant / Qu’ai-je fait pour cela ? / Est-ce
de ma faute à moi / Si ma fille est comme ça ? ».
Car le second morceau donne le ton du disque, c’est un petit roman
de soi pudique, une transparence offerte au public, une déclaration
d’amour à "Raphaël". Le prénom confié
dans son évidente et vraie simplicité : « Quatre consonnes
et trois voyelles / C’est le prénom de Raphaël / Je
le murmure à mon oreille ». « Quand il se penche /
Mes nuits sont blanches » Qu’on se le dise, la femme moderne
et naturelle est sexuellement comblée. Alors Pudeur impudique ?
La confession sur le divan, à la télévision, le murmure
à l’oreille, la sincérité en bandoulière
(Carla Bruni ou la poétique de l’intime): je suis
Vraie, je suis moitié nue sur le livret de l’album,
avec une guitare sèche pour plus simple appareil. Je suis moi,
parce que je dis la vérité sur moi, je suis le
Naturel. Michel Foucault eût sans doute identifié cette logorrhée
de transparence à ces nouvelles formes d’hypermoralité
par lesquelles on ne laisse rien de caché par peur et culpabilité.
Tout dire de soi pour être sanctifiée et adorée.
Cet album ne parle pas d’amour ou de vie, cet album parle de l’amour
et de la vie de Carla. Rien de mal pourtant à cela, non, mais vague
subterfuge qui fait prendre un parti pris pour naturel. Et voilà
d’un coup des siècles d’artifices et d’interrogations
qui se trouvent balayés par la morale du temps, par le naturel
inquestionné, qui ne s’est pas retourné sur lui pour
se voir comme l’affreuse image de nos conventions. L’équation
doit être claire : la sincérité vaut pour le naturel,
et le naturel est le Bon. La trinité chrétienne
n’est pas loin… Pas de maquillage, pas d’artifice, juste
soi à nu, Le toi du moi, Carla contre Baudelaire, Carla
contre l’icône, contre la femme-objet, contre la métamorphose.
Mais enfin, est-ce que la véritable chanson ne se moque pas toujours
un peu de la chanson ? Toupet absolu, pour celle qui met en scène
les entrailles de son intime, de se réclamer du naturel. Le naturel
de nos temps, qui n’est que la face caché de l’obscène,
l’exact opposé de l’art qui cherche à comprendre
pourquoi l’évidence demeure toujours en avant de nous, inaccessible,
parce que toujours phagocytée par le discours du naturel. Alors
rebroussons chemin, évoquons pour Mademoiselle Bruni la Généalogie
de la morale. Tout naturel est convention, loi cachée et morale
en acte. Tout naturel est fabriqué et déjà dévoilé
mille fois. La transparence ne vaut en aucun cas pour gage de moralité,
l’immédiateté bute toujours sur l’obstacle.
Car voilà bien la chanson, n’en déplaise à
"L’Excessive" : on a parlé avant moi, on a parlé
comme moi, et la transparence navigue en eaux troubles, même chez
Rousseau. La chanson le comprend si bien qui sait répéter
le refrain, entonner les rengaines, répéter en sachant qu’elle
répète : jouir de la répétition et de la légère
modification, de cette infime part de décalage qu’il faut
savoir y mettre. Je ne peux pas me dire, me parler,
comme disent les metteurs en scène à la mode sans peur aucune
du plagiat, parce qu’ils se croient uniques, parce qu’ils
sont sûrs de valoir mieux. Et plus on serait sincère,
vrai, naturel, simple, plus on vaudrait sur le marché des Modernes.
Le passé est loin, le passé ne dit plus rien, le passé
se maquille et se cache. Le passé fait de l’Art, et moi je
fais du Vrai.
Il ne reste qu’à faire la révérence la plus
gracieuse face au succès incontesté de Quelqu’un
m’a dit, à louer la connivence du temps-de-toutes-les-sincérités
et de Carla mise à nu, à se réjouir pour elle qu’elle
se sente comme un poisson dans l’eau claire, avalant à pleine
bouche des litres de Naturel. Murmurons aussi doucement qu’elle
pour ne pas réveiller son doux rêve sans obstacle (ne chantez
pas, ne chantez pas, vous brouilleriez l’onde transparente !). Et
quant à nous, gardons à la chanson ses miroirs, tous ses
travestissements ludiques, sa pure valeur d’allusion, sa légèreté.
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