D'autres
soutiendront des thèses en Sorbonne sur "la représentation
des genres et les phénomènes queer dans l'oeuvre chantée
de Gloria Lasso" (et cela ne pourra qu'être plus drôle
que tous ces mémoires sur Ferré qui encombrent les
bureaux des "facs de lettres" (pour parler comme Jacqueline
Taïeb) et qui, croyant permettre à la chanson de s'introduire
dans le Saint des Saints, ne font que participer à la déchéance
de l'université française). D'autres disserteront
à l'infini sur ses pochettes. Certains même iront jusqu'à
écouter ses disques. Lalalala se contentera de donner à
lire une ancienne interview de la belle Espagnole. Car en quelques
répliques bien senties, Gloria Lasso révèle,
en même temps que son caractère, sa pensée sur
la chanson, le cinéma et la vie. Rien de moins.
(Extrait
d'un "débat" entre Eddie Constantine, Gloria Lasso,
Pierre Mondy et Françoise Brion, organisé par Pierre
Guénin pour son "Jeu de la vérité"
(Pierre Guénin, Le Jeu de la vérité,
Le Terrain Vague, 1961, p. 121-127)).
Pierre
Guénin: Gloria Lasso, on dit que vous avez la dent
dure ?
Gloria Lasso: Qu'est-ce que ça veut dire
?
Eddie Constantine: Que tu es méchante.
Gloria: Moi ? Alors là, excusez-moi, je
vous souhaite de trouver beaucoup de "poires" comme moi
sur votre chemin.
Pierre Mondy: "La dent dure" veut dire
être féroce, émettre des opinions sévères,
critiquer...
Gloria: Cette réputation est fausse. J'ai
un caractère très vif, peut-être, mais j'ai
surtout une grande conscience professionnelle. Ainsi, les répétitions
d'un tour de chant avec les musiciens, les machinistes, les électriciens
coûtent cher. Eh bien ! quand ces messieurs rigolent et racontent
leur vie pendant une demi-heure, je leur demande d'abord plusieurs
fois très gentiment de reprendre le travail et, s'ils font
la sourde oreille, alors là, je pousse un hurlement et je
donne un coup de poing sur la table. C'est comme ça que je
me suis fait ma réputation d'em..., pas autrement.
Françoise Brion: On dit que vous détestez
votre rivale, Dalida. Est-ce vrai ?
Gloria: Voyons... je ne la connais même pas.
Elle m'a été présentée une seule fois.
Je l'ai trouvée d'ailleurs charmante. Elle est jolie et pas
méchante pour deux sous. Pourquoi voudriez-vous que je la
déteste ? Elle est aussi une victime du métier.
Guénin: Vos chansons actuelles sont moins
bonnes que celles de vos débuts. Est-ce votre avis ?
Gloria: C'est fort possible.
Guénin: A quoi attribuez-vous cette baisse
de qualité ?
Gloria: Le hasard... la chance... les bonnes chansons
sont difficiles à trouver, mais cela ne signifie pas que
la chanteuse soit en baisse. Evidemment, ça les amuse, les
gens, de dire: elle dégringole. Si seulement les critiques
savaient nous donner des conseils. On ne se voit pas sur scène.
On travaille à la maison devant une glace, mais ce n'est
pas pareil. Or, ils écrivent: "Madame Lasso est mauvaise",
c'est facile, ça. Qu'ils me disent pourquoi, qu'ils me disent
ce que je dois faire ou ne pas faire. Voulez-vous me dire à
quoi cela sert de dire: "Madame Lasso a un accent écoeurant"
? Ce n'est pas une critique, ça, c'est une insulte !
Françoise: Je crois qu'ils amusent leur
public.
Gloria: Vous parlez d'un amusement. Démolir
les gens !
Françoise: Gloria, comment trouvez-vous le chanteur Eddie
Constantine ?
Gloria: Très bien. Difficile de dire autre
chose puisqu'il est là.
Constantine: Oh ! mais, je t'en prie, c'est "Le Jeu de la vérité."
Vas-y.
(Rires.)
Guénin: Dans son répertoire, y a-t-il
des chansons que vous détestiez ?
Gloria: Très franchement, non. j'ai un petit
penchant pour les chanteurs avec accent.
Constantine: J'ai un accent, moi ?
Gloria: Un tout petit...
Constantine: Le tien est adorable, Gloria, surtout
dans la chanson "My fair lady", quand tu dis: "c'est
formidable", j'adore ça.
Gloria: Notre accent est tout de même un
handicap dans la profession. Nous sommes détestés
par les gens du métier.
Constantine: Penses-tu ? C'est du snobisme.
Gloria: Non, non, on nous déteste. Je t'assure.
Un soir, j'ai entendu Maurice Chevalier demander à Piaf:
"D'après toi, qui va me remplacer ?". Edith a répondu:
"Yves Montand", et Chevalier s'est écrié:
"Non, voyons, je parle des chanteurs de chez nous". On
ne nous considère pas comme des artistes français.
Pourtant, je suis française, j'ai épousé un
Français. Eh bien ! non, je le sens, il y a une réticence.
S'ils pouvaient nous couper le cou...
Pierre Mondy: En Espagne, êtes-vous considérée
comme une artiste espagnole ou française?
Gloria: Vous allez rire... Lors de mon dernier
passage en Espagne, j'ai été éreintée
par la critique espagnole. Non pas que mon tour de chant leur ait
déplu, mais ils ont dit : "Gloria Lasso, c'est très
bien, seulement, on se demande où elle a été
cherché cet accent parisien."
Guénin: Vous allez tourner un film avec
Henri Decoin. Votre rôle vous plaît-il?
Gloria: Pas du tout. Je l'ai d'ailleurs dit à
Henri. Les producteurs pensent que le public désire m'entendre
chanter. Je ne suis pas d'accord. Dans un film, les chansons tombent
toujours comme des cheveux sur la soupe.
Françoise: Pourtant dans certains films
américains...
Gloria: Oui, bien sûr, c'est exceptionnel.
J'aurais aimé un rôle violent dans un film de guerre.
Françoise (ironique): Tiens, tiens...
Gloria: La guerre civile d'Espagne, par exemple,
que j'ai vécue. J'aurais été très bien
dans ce rôle.
Françoise (de plus en plus ironique):
En somme, vous auriez aimé un rôle comme Bergman dans
Pour qui sonne le glas ?
Gloria (qui fait semblant de n'avoir rien entendu):
Les débuts à l'écran d'une artiste de music-hall
sont très ingrats. Nous avons des manies, des ficelles à
combattre.
Françoise: Ah ! Je croyais que le music-hall
était une très bonne école pour le cinéma.
J'ai souvent entendu dire ça.
Guénin: Mondy, quels sont les conseils que
vous donneriez à Gloria, future comédienne ?
Mondy: Contrairement à ce qu'elle pense,
Gloria Lassso - qui n'a pas de métier et n'a jamais suivi
de cours - incarnera plus facilement un personnage qui lui ressemble,
plutôt que cette femme violente dans le film de guerre dont
elle parle.
Gloria: J'aurais aimé ça, voilà
tout. Et, de toute façon, je refuse les histoires à
la guimauve.
Guénin: Le scénario a déjà
été récrit quatre fois. Où en est-il
à l'heure présente ?
Gloria: Je pense que ce sera quelque chose comme
La Violetera qu'avait tourné Sarita Montiel. En
tout cas, je ne veux pas être chanteuse.
Guénin: Vous avez, paraît-il, transformé
votre tour de chant, Gloria ? Vous abordez le genre populaire, dynamique,
avec beaucoup de clins d'oeil et de gestes ? Un peu trop, dit-on.
(Gloria est interloquée.)
Françoise: Je trouve que vous l'attaquez
beaucoup.
Guénin: Pas du tout.
Françoise: Je ne sais pas ce qu'il vous
faut.
Gloria: A mes débuts, on disait: Gloria
Lasso est statique. Maintenant, j'en fais trop. Cela dépend
du texte, de la chanson, et souvent de la synchronisation de la
salle. Les théâtres, en France, sont mal équipés
pour les chanteurs; on se déplace trop difficilement devant
les micros. Populaire, moi ? Mais j'en suis fière. Je ne
suis pas snob. C'est vrai.
Françoise: Parce que vous ne pouviez pas
faire autrement. C'est le public qui décide. Et qu'entendez-vous
par "chanteuse snob" ? Juliette Gréco ?
(Gloria acquiesce de la tête.)
Constantine: Elle est formidable, Juliette, et
elle chante des chansons populaires maintenant.
Gloria: Oui, mais que donnerait-elle dans des arènes,
avec vingt-cinq mille personnes ? Tenez, des amis m'ont demandé
de chanter moins de salades...
Mondy: Qu'appelez-vous "salades" ?
Gloria: La chansonnette. J'ai répondu: "Non,
non et non". Ce serait la plus grande erreur de ma carrière.
Que je chante des chansons intellectuelles ? Pour qui ? Pour vous
? Je préfère "La cueillette du coton", parce
que mon public adore ça.
Françoise: Vous avancez alors que le public
populaire n'est pas intelligent ?
Gloria: Si, il est intelligent, le public populaire.
Il est même très dur. Mais il aime la musique qui le
détend, la musique facile.
[...]
Guénin: Gloria, d'après les lettres
que vous recevez, quel genre de clientèle touchez-vous ?
Gloria: Principalement celle de douze à
dix-sept ans; ils expriment une passion brutale et "rigolotte".
Les lettres d'admirateurs, savez-vous, peuvent aussi provoquer de
vrais drames. Une fillette de treize ans menaçait de se suicider
si je m'obstinais à ne pas la recevoir. Je me disais: c'est
une blague. Et puis la gosse a téléphoné à
ma gouvernante: "Vous direz à Mme Lasso que je meurs
pour elle". J'ai haussé les épaules. Pourtant,
à cinq heures du matin: coup de téléphone.
Mon admiratrice passionnée avait avalé un tube de
Gardénal. Sa soeur me prévenait et me jugeait responsable.
Je me suis déplacée pour vérifier. C'était
vrai. Heureusement, on l'a sauvée, mais quelle aventure.
"Si votre fille est folle, vous n'avez qu'à l'enfermer",
ai-je dit à la mère...
|