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Tout
le monde aime Juliette. Il faut dire que tout en elle est aimable : le
personnage, mélange assez rare de sincérité brute
et de théâtralité étudiée, la chanteuse,
qui ne manque jamais une liaison, sait choisir ses textes (Pierre Philippe...)
et les interpréter avec intelligence, enfin l'auteur et le compositeur,
tous deux lettrés et sûrs de leurs moyens... Pourtant, bizarrement,
à chaque nouvel album depuis quelques années les mêmes
questions se posent : le réécoutera-t-on une seconde fois
? En aura-t-on seulement le désir ? Doit-on le ranger immédiatement
à la réserve ou faut-il lui donner une nouvelle chance en
le laissant traîner près de la platine, okazou, sachant que
l'okazou ne vient jamais ?
"A voix basse", la première chanson de l'album résume
à elle seule le problème de Juliette (à moins que
ce ne soit le nôtre ?) : un long texte bien fait au sujet parfaitement
identifié sur une plaisante musique qui ne parvient jamais cependant
à l'extraire de la gangue du "bien fait" justement, du
"réussi", au mieux de "l'intéressant",
au pire de l'ennuyeux. En l'occurrence cette profuse variation sur le
thème de la lecture ("J'étais plongée dans un
roman / De la Bibliothèque Rose / Quand j'ai vu qu'il y avait des
gens / Avec moi dans la chambre close...") est à la fois si
attendue, si correctement réalisée, si académique
("Mais j'aime trop comme un opium / Ce rendez-vous de chaque nuit
/ Ces mots qui deviennent des hommes / Loin de ce monde qui m'ennuie"),
en un mot si emmurée dans sa perfection satisfaite, qu'on ne doute
pas qu'elle fera la joie des professeurs de collège et qu'elle
se retrouvera dans quelques années au brevet accompagnée
d'un paragraphe de Comme un roman de Daniel Pennac... On écoute
"La Jeune fille et le tigre", chanson écrite "d'après
la nouvelle de Franck Stockton "The lady or the tiger ?", avec
la même perplexité, entre conscience du travail et du métier
nécessaires à l'exercice, et indifférence
totale : les nombreux couplets glissent comme en silence, et ce ne sont
pas les quelques pittoresques et prévisibles effets des arrangements
qui libéreront la chanson de sa torpeur scolaire et de sa vanité,
ni la plume de Juliette du plomb où elle semble désormais
tremper (1). Même les numéros comiques sentent la rédaction
: malgré ses qualités, "Casseroles et faussets",
évocation mi-moqueuse mi-chaleureuse de celles et ceux qui chantent
"affranchis de toute harmonie [...] sans complexe et n'importe comment",
reste cloué au sol à cause d'un refrain et d'arrangements
d'une lourdeur rédhibitoire, le premier bien prosaïque, les
seconds tristement illustratifs... tout comme ceux de "Tu ronfles
!", petite chanson douce-amère qui aurait été
une merveille si Juliette l'avait laissé n'être que cela,
une petite chanson. Mais Juliette tries too hard, comme on dit
en anglais, et fait immédiatement disparaître par ses mille
et une intentions la moindre velléité de sourire sur les
lèvres de l'auditeur. Ou la moindre velléité de verser
une larme d'ailleurs : "Aller sans retour", chanson sur l'immigration,
cherche tant à toucher, et avec des moyens si grossiers (c'est
ici surtout l'interprète Juliette qui est en cause, qui chante
avec une sorte de pathétique grand genre qui tue l'émotion)
qu'on croit presque à une caricature, comme il y en aura peut-être
dans trente ou quarante ans, lorsque l'époque aura changé
et que l'on pourra regarder avec une distance amusée les excès
saint-sulpiciens d'antan (mais d'ici là qu'on se rassure, il est
probable qu'"Aller sans retour" se retrouve au bac de français
comme son ancêtre "Lily" de Pierre Perret...). Parmi ces
excès, il y aura également la reprise de "Tyrolienne
haineuse" de Pierre Dac, que Juliette non seulement place juste après
"Aller sans retour", au cas où l'on ne comprendrait pas
le message, mais agrémente de références à
la question de l'immigration en France et du racisme en général
: rap et raggamuffin d'une part, "Hymne à la joie", musique
tyrolienne et phrase de Hitler de l'autre, outre qu'ils sont très
pénibles musicalement (entendre Juliette essayer de rapper sur
une rythmique qui se veut moderne entre deux choeurs d'hommes (des nazis,
des skinheads ?), des accords de guitare et quelques notes de Beethoven
est particulièrement éprouvant...), assomment l'auditeur
qui se demande ce qui est le plus indigeste, de l'anodine ouvrage académique
(sur l'interjection "Con !" par exemple, dans "Chanson,
con !") ou du discours politique. Deux belles chansons à la
fin du disque permettent de répondre et surtout montrent que Juliette
peut malgré tout encore toucher, au-delà du glacis, qu'elle
est encore capable d'envolées, au-delà de la lourdeur généralisée
: "La Boîte en fer blanc" a tous les stigmates des autres
chansons-pensum de l'album, mais la musique met un peu de vent dans les
voiles, et lorsque Juliette chante "Les lumières d'or / Sur
la scène nue / L'envers du décor / Quand on est d'la r'vue
/ L'odeur la poussière / Et les loges tristes / L'envie singulière
/ De faire l'artiste" avec toute la précision, le lyrisme
et le jeu dont sa voix est capable, on est heureux de pouvoir enfin respirer
et contresigner la belle définition du music-hall donnée
en guise de conclusion : "C'est du carton pâte / Et du sentiment".
"Petite messe solennelle", qui clôt l'album, bénéficie,
elle, de la basse obstinée empruntée à la célèbre
pièce du même nom de Rossini, qui certes donnerait des ailes
à la récitation du bottin, mais aussi des plus beaux couplets
du disque : "Le vin comme l'amour, l'amour comme le vin / Qu'ils
soient impérissables / qu'ils soient sans lendemain / Qu'ils soient
bourrus, tranquilles, acerbes ou élégants / Je suis sûre
qu'il ne faut pas mettre d'eau dedans ! / O ne partageons pas ces amours
qui s'entêtent / Pas plus que ces vins-là qu'on boit pour
l'étiquette / Tu es ce que tu es, je suis comme je suis / A notre
vie d'amour buvons jusqu'à la lie !"
Tout le monde aime Juliette. Mais qui écoute vraiment ses albums,
du moins les plus récents ? Et qui les réécoute ?
Qui donne réellement à ses chansons le privilège
suprême d'entrer dans sa vie et de l'aider à préparer
une soupe ou à supporter un trajet en RER ? Deux chansons sur les
onze de Bijoux et babioles sont malgré tout entrées
dans la nôtre, et le disque rôde toujours près de la
platine. Echec ou victoire ?
(1)
Malheureusement, lorsque Juliette abandonne sa plume, c'est pour la laisser
à François Morel, qui signe un texte ("Lapins !")
si pauvre, si gnangnan (Prévert, le populo, la pseudo-poésie,
l'humour obligatoire...), si mauvais
en un mot qu'on s'interroge aussi sur sa capacité actuelle à
choisir ses auteurs et ses textes...
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