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De
même que la Nouvelle Vague n’eut de cesse d’interroger
les archétypes du féminin pour déstabiliser l’établi
des représentations sociales, la chanson de la même époque
mit en scène toutes les potentialités qu’offrait le
choix d’une femme pour l’interprétation d’un
air. Serait-elle le sujet libre de cette interprétation ou l’objet
manipulé, l’exécutant sans cervelle ? Entendrait-elle
les doubles sens ? Serait-elle ingénue ou bien cabotine et déniaisée
? Elle chante, elle chante, mais que comprend-elle à ce qu’elle
dit, la Femme ? Les postures de la femme-enfant, de la femme-objet, de
la maîtresse-femme, furent donc utilisées comme autant de
masques, miroirs à ricochets, dans le but de décaler l’écoute
vers des territoires plus complexes que les codes habituels ne le laissent
envisager. Se glissant dans telle ou telle apparence, la chanteuse peut
en effet prendre à rebours une représentation sans avoir
à la mettre en discours : la liberté éclot non sur
l’étendard politique, mais dans le jeu laissé aux
choix de l’interprète. Car la femme inverse le sérieux,
invente son personnage, et d’abord en chantant, insidieusement ;
tel est pris qui croyait prendre... Comme le chante Corinne Marchand dans
Cléo de 5 à 7, cet itinéraire d’une
femme confrontée à la passivité absolue de la maladie,
qui gagne justement sa liberté de sujet en regardant le monde et
en devenant son propre créateur : « Il joue du violoncelle
/ Tu joues du piano droit / Et moi et moi / Je joue de la prunelle / J’en
joue / C’est fou / De la prunelle / Tu joues sur ton piano / Des
noires et des blanches / Et moi et moi / Moi, moi je joue des hanches
/ J’en joue / C’est fou / Des hanches » ("La Joueuse").
Les interprètes féminines dominent le monde de la chanson
française, et ce depuis toujours dans la mesure où l’on
apprenait aux jeunes filles à chanter pour divertir, juste et rien
qu’à chanter, la tête vide, le corps chaste, comme
le déplore Diderot dans Le Neveu de Rameau en refusant
ce rôle de potiche pour sa propre fille. Elles devaient fidèlement
reproduire le chant : nul besoin d’entendre quoi que ce soit au
texte prononcé. Qu’à cela ne tienne, sourdement, maints
paroliers tournèrent ce désavantage apparent en avantage
pour les femmes en fourchant leurs textes de duplicités où
elles pouvaient soudain s’engouffrer : libre champ était
laissé à l’interprétation, ce commentaire invisible,
cette aire donnée à la parole et à la musique. «
Au clair de la lune / Mon ami Pierrot / Prête-moi ta plume / Pour
écrire un mot / Ma chandelle est morte / Je n’ai plus de
feu » : le dédoublement sémantique d’un vocabulaire
associé à la fois à l’amour platonique, poétique
(clair de lune, plume, chandelle), et aussi aux métaphores phalliques
(plume et chandelle figurant le sexe masculin) invite à une lecture
érotique retenue à l’état de filigrane par
l’interprète. Ainsi en va-t-il de nombre de chansons traditionnelles
entièrement vouées aux jeux coquins, espiègles, cabotins,
des jeunes filles ("Il court, il court le furet", "Une
souris verte", etc.)
Grâce à l’interprétation, la demoiselle pouvait
retrousser ses jupons et aller marcher nus pieds avec la voix, éprouver
la liberté du jeu d’acteur, faire de l’homme un trompeur
trompé. Ainsi Cora Vaucaire jouant à merveille dans "Un
vieux farceur" avec toute la virtuosité dont sa voix est capable,
soulignant d’accents malicieux le violon et le triangle qui semblent
dialoguer à leur tour. Elle entonne un morceau apparemment défavorable
aux femmes puisqu’elle tient la partition de l’homme, qu’on
entend moquer son épouse cocue. Point d’étonnement
pour l’auditeur, la femme sotte et naïve n’aurait rien
soupçonné du forfait d’adultère répété.
« Pendant que dormait sa goutte / Un vieux mari tout grivois / Disait
à sa femme : écoute / Le récit de mes exploits /
Autrefois, bonne poulette / Quand tu vantais ma vertu / Je te fis souvent
cornette / Tu n’en as jamais rien su ». Mais, en insistant
sur la fierté masculine vantant ses « exploits » virils
(Cora Vaucaire met un délectable accent sur le possessif «
mes », laissant entendre la morgue du mari), en surjouant légèrement
l’assurance du Don Juan rabougri par la goutte, c’est l’interprète
qui dirige le sens et s’amuse à chanter aux dépends
du mâle. Toute la critique portant sur l’ignorance féminine,
la posture même de l’imbécile trompée à
son insu, s’évanouissent peu à peu. L’interprète
féminine transcende alors les clichés qui opposent l’homme
libre à la sotte cocue. Elle sait les jeux du désir, elle
les chante, elle joue en changeant de ton d’une phrase à
l’autre, en modulant sa voix, véritable tragédienne,
elle rit au nez des hommes. D’autant plus qu’à la fin
de la chanson, Cora Vaucaire prend le rôle de l’épouse,
petit Socrate, qui savait qu’elle ne savait pas, alors que le mari
croyait tout savoir. In fine, la chute de la chanson renverse
le prétendu aveuglement féminin : « Je feignais, répond
la vieille / D’être aveugle car vois-tu / Je te rendais la
pareille / Tu n’en as jamais rien su ».
Ou alors, plus insidieusement, c’étaient certaines interprètes
qui, faisant mine d’exactitude, s’écartaient, par un
geste, une intonation, de la partition, créant à loisir
les doubles sens. Dans Le Barbier de Séville de Beaumarchais,
la jeune Rosine (qui deviendra dans Le Mariage de Figaro la fameuse
Comtesse Almaviva), est enfermée dans une cage dorée, par
le vieux barbon qui se donne le droit de l’épouser sans désir
réciproque. Son seul loisir autorisé consiste en une leçon
de chant avec un professeur âgé et ennuyeux. Or, par un renversement
comique, c’est pendant les leçons de musique, que Rosine
va se livrer à sa passion pour le beau Comte. Puisqu’on la
cantonne à l’exécution fidèle, elle use de
l’interprétation de la chanson pour se libérer. C’est
d’ailleurs la femme qui écrit la partition de l’homme,
puisque Rosine oblige son prétendant à échanger leurs
mots d’amour en chantant. Voici ce que Rosine ordonne au Comte :
« Votre empressement excite ma curiosité ; sitôt que
mon tuteur sera sorti, chantez indifféremment sur l’air connu
de ces couplets quelque chose qui m’apprenne enfin le nom, l’état
et les intentions de celui qui paraît s’attacher si obstinément
à l’infortunée Rosine. »
Ainsi, grâce au dispositif comique de Beaumarchais, l’amour
n’est plus l’apanage du séducteur mais se décline
sur le mode chanté, féminin, afin que les autres ne comprennent
pas que sous couvert de chanson, c’est une liaison amoureuse qui
se noue. L’interprétation d’airs courtois et de chansons
d’amour par Rosine illustre sur scène l’attribution
d’un pouvoir repris aux hommes, tout contenu dans le jeu de la fausse
innocence. On fait semblant de parler de quelqu’un d’autre
et l’on parle de soi. Autrement dit, alors même qu’on
interdit à la jeune fille de s’exprimer et d’aimer
librement, elle use du seul langage qu’on offrait autrefois aux
filles du monde : l’interprétation d’une chanson. Ainsi,
entonnant une ariette devant son tuteur même, Rosine avoue son désir
au Comte : « Loin de sa mère / cette bergère / va
chantant / où son amant l’attend / par cette ruse / l’amour
abuse / mais chanter / sauve-t-il du danger ? / Les doux chalumeaux /
les chants des oiseaux / ses charmes naissants / ses quinze ou seize ans
/ tout l’excite / tout l’agite/la pauvrette / s’inquiète
/ de sa retraite / Lindor la guette / elle s’avance / Lindor s’élance
/ Il vient de l’embrasser / elle, bien aise / feint de se courroucer
/ pour qu’on l’apaise. » On notera le recours à
la fiction de la bergère, que l’on retrouve dans nombre de
chansons traditionnelles, comme dans le « Il pleut, il pleut, bergère
». Jeu à double entente, démenti d’innocence,
que Molière avait déjà utilisé pour son Agnès
de L’Ecole des femmes. A prendre les jeunes filles pour
des idiotes, on finit idiot soi-même, voilà la morale de
Beaumarchais.
Bien plus tard, quand France Gall chante "Dis à ton capitaine",
la petite voix boudeuse et plaintive de la jeune fille attendant le retour
de son amant évacue le sérieux de l’armée et
de la guerre – codes virils s’il en est – pour se complaire
dans la superficialité : « Dis à ton capitaine que
je t’aime / Mais tu sais entre nous / Il n’a pas très
bon goût / T’as un blouson qui est minable / Ton pantalon
est mal coupé / Et tes souliers épouvantables / Me gênent
beaucoup pour danser ». Alors que le jeune garçon fait son
service militaire, la jeune fille ne se soucie que d’apparence,
de vêtements et de danse… Elle endosse à loisir l’image
de la vanité, elle excite à plaisir les censeurs de l’apparence,
tel Jean-Jacques Goldman dans la chanson "Petite fille" : «
Petite fille, à quoi tu penses / Entre un flash et deux pas de
danse / […] / Petite fille inconséquence / Entre deux tempos
qui balancent ». C’est là que l’utilisation d’une
interprète à la toute petite voix, l’icône yé-yé,
le redoublement insistant de tous les codes de la niaiseries, propulsent
« Dis à ton capitaine » vers une légèreté
et une drôlerie qui renversent d’un coup la leçon de
Monsieur Goldman. L’interprétation désamorce le procès
en vanité dans la mesure où le jeu de la chanteuse, la jouissance
prise à l’exercice de son image, la joie contagieuse qu’elle
transmet à l’auditeur, sont autant de saillies sur lesquelles
le sérieux n’a pas prise. (Et l’on saura hélas
ô combien par la suite de sa carrière France Gall est capable
de ne pas accepter ce rôle, de coller avec un rare sérieux
à ce qu’elle dit, pure exécutante du prêchi-prêcha
moral de Michel Berger…) La chute de la chanson laisse place à
l’ambiguïté, au phantasme du baiser entre hommes à
l’armée, que la tout innocente jeune fille n’ignore
pas, et plus encore suggère peut-être elle-même à
son amant : « Et si on a la veine qu’il comprenne / Donne
à ton capitaine un long baiser pour moi… » Sur un ton
de nananinananère, c’est la jeune fille ni plus
ni moins qui explique au garçon ce qu’il faut faire, qui
lui donne des ordres et qui moque avec décalage et finesse les
codes virils en les ridiculisant à souhait.
L’interprétation dédouble le sens des paroles, elle
les rend problématiques et paradoxales. Serge Gainsbourg a mieux
qu’un autre goûté à cette palette, lui qui mit
des paroles ambiguës dans les bouches de Brigitte Bardot ("Harley-Davidson"
: « Quand je sens en chemin / Les trépidations de ma machine
/ Il me monte des désirs / dans le creux de mes reins » ou
"L’Appareil à sous", où la malice repose
sur la dissociation des syllabes et le double sens du « soupir »
qui peut être celui de la complainte amoureuse comme celui de la
jouissance : « Tu n’es qu’un appareil à sou-pirs
/ Un appareil à sou-rire / A ce jeu / Je ne joue pas / Je n’aime
pas / Cet opéra de quatre sou-pirs »), France Gall ("Les
Sucettes" : « Lorsque le sucre d’orge / parfumé
à l’anis / coule dans la gorge d’Annie / elle est au
paradis » : mais France Gall est à tel point « petite
fille » quand elle chante cela que l’on comprendrait presque
à son insu le sens grivois de ces paroles), de sa propre fille
Charlotte ("Lemon incest"). De ce décalage entre l’image
sans saveur et plate qu’on peut donner aux artistes féminines
et le travail sourd du double sens, Serge Gainsbourg offrait des incarnations
particulièrement rugueuses dans la mesure où l’on
pouvait toujours se demander ce qu’entendait ou pas l’interprète
de ce qu’on lui faisait dire. Il maintenait l’hésitation
jusqu’à un point d’incandescence, qui l’a fait
passer pour cynique plus d’une fois. Cela dit, dans le cas de Serge
Gainsbourg, l’artifice est tant réfléchi, qu’on
ne peut que goûter le brio avec lequel il se joue des rôles.
Et tant pis pour les interprètes si elles ne veulent pas comprendre,
se prêter au jeu, car on leur offre une partition si jouissive et
tellement libre qu’il serait dommage de se priver… D’autant
plus que le parolier admet lui-même prendre les filles comme des
poupées de cire, poupées de sons, leur proposant les
miroitements à paillettes de la poupée qui chante, plutôt
que le rôle soi-disant honorable de l’épouse, cette
poupée de chiffons. Gainsbourg laisse toujours du champ
pour que la poupée prenne vie par elle-même, si elle en a
la trempe.
Car interpréter, c'est parler à la place de, dire les mots
d’un autre, et alors, on peut tout à fait se glisser dans
le texte comme un serpent pour en pousser la logique à bout, ou
pour le mettre en déséquilibre. On peut laisser jouer le
sens comme un vêtement baille sur le corps et fait apparaître
un nouveau visage derrière la forme de surface. On peut chanter
juste, faux, de travers. On peut rire en chantant (Patachou dans "Ceux
qui recommencent", moquant gentiment les hommes qui laissent toujours
les femmes sur leur faim), on peut pousser la voix ou la défaire
(le chuchotement), la mener doucement vers la brisure, vers l’émotion
d’une pleine maîtrise de soi (Marie France dans presque tout
l’album Raretés). Et quand on est une femme, on
peut à peu près tout se permettre avec la bêtise qui
colle à l’image indéfectiblement. Ainsi, autant faire
son éloge paradoxale, et revendiquer qu’on n’a rien
dans la tête, comme Zizi Jeanmaire, dans la chanson "La Cervelle",
narguant les railleries à l’égard du féminin
en clamant l’inutilité de l’intelligence, « car
ce qui rend les femmes bêtes, c’est d’avoir la cervelle
en trop ». C’est avec jubilation et des accents provocateurs
qu’elle chante : « Mais la cervelle, mais la cervelle mais
la cervelle / Ça ne sert à rien / Mais la cervelle, mais
la cervelle, mais la cervelle / Moi j’en ai pas, j’m’en
porte bien ». C’en est bien fini d’être la victime,
la chanteuse de music-hall monte sur scène, elle est là
devant nous, elle s’accuse pour mieux lever les masques. A se prétendre
soi-même idiote, on ôte à l’autre le pouvoir
de nous figer dans la passivité et la position de la victime, et
on l’oblige à reconnaître l’existence d’un
jugement en face du sien, d’un jugement qui le précède
et le désarme. Même "retournement par revendication"
dans "Hop-là", qui permet à Barbara d'opposer
le déliage du corps aux vertus de l’intelligence : «
Je vins au monde, je n’avais rien dans la tête / C’est
drôle j’avais tout tout tout tout dans les gambettes / […]
/ J’ai pas de tête / Mais j’ai des jambes / […]/
Venez mes frères je ne suis pas cultivée / Mais j’ai
des connaissances… ». Les préjugés qui rangent
la femme libre du côté des imbéciles sont évacués
par la montée en puissance d’un chant qui est une ode à
l’amour des hommes, à la générosité
de la pute qui sait écouter, ou du moins comprendre tous les rôles
que les clients veulent jouer ou qu’elle joue. Citons aussi la chanson
"Moitié ange, moitié bête" interprétée
par Valérie Lagrange, où la syllepse de sens (deux acceptions
d’un mot contenues dans la même occurrence), habilement, attribue
la liberté du jeu à la femme. « Bête »,
c’est en effet à la fois l’idiote et aussi la femme
animale, pécheresse, celle qui inscrit son corps dans le réel,
lui donne un rôle, une puissance, trompant les hommes par le va-et-vient
entre le personnage de l’innocente angélique et celui de
la femme fatale. « Je suis telle que vous m’avez faite / Vous
autres les beaux messieurs / Moitié ange, moitié bête
/ Selon ce que l’on veut / Je suis ange tant que ça m’amuse
/ Tant que vous m’intéressez / Alors je joue à faire
la muse / Le temps de quelques couplets / Mais voilà il n’y
a pas plus bête / Quand je ne veux plus comprendre / Dans ce cas
je n’ai rien dans la tête / Il faut bien dire que ça
m’arrange » : le rythme rapide de la musique, sa gaieté
emportent la diction de Valérie Lagrange aux confins d’une
dextérité inimitable. C’est une interprétation
extrêmement travaillée et fine, qui permet vocalement de
tirer les ficelles comme de suggérer l’équivocité
des paroles. On peut toujours les ridiculiser pour leur bêtise d’ange
mièvre et innocent, on peut encore les pourfendre pour leur sensualité
experte, les femmes ont ce recours ultime d’assumer le jeu, la posture,
la liberté d’être une image, de se dérober à
toute tentative de réduction, de mépris, par l’ampleur
labile et indécidable de l’interprétation.
La chanson devient donc un terrain de jeu pour la jeune fille, si elle
reprend maîtrise en feignant l’innocence, en incrustant la
naïveté d’une lucidité jouissive, pouvant aller
jusqu’à la provocation. L’interprète féminine
permet d’inverser les préjugés et de faire flotter
le sens à son avantage. On lui impose l’amour fidèle
et unique, la virginité et la pruderie, elle racontera des histoires
de filles volages, faciles. Ainsi Brigitte Bardot dans "Sidonie"
: la chanson repose sur un va-et-vient entre l’implicite et l’explicite,
la litote et la crânerie. La chanteuse est bien sûr servie
par l’habileté du poème de Charles Cros, écrit
à la troisième personne. Brigitte Bardot parlerait d’une
Sidonie, dont la chevelure, comme par hasard, est blonde. L’interprète
dédouble le sens du texte grâce à la spécularité,
par l’intermédiaire du personnage de B.B., la mangeuse d’hommes
: « Elle en prend à ses cheveux blonds / Comme à sa
toile l’araignée ». Car au présupposé
religieux et social de la fidélité à un seul homme,
la chanson répond par des paroles d’actrices – ces
dépravées : « Sidonie a plus d’un amant / C’est
une chose bien connue / Qu’elle avoue, elle, fièrement /
Sidonie a plus d’un amant / Parce que, pour elle, être nue
/ Est son plus charmant vêtement / C’est une chose bien connue».
Autrement dit, qu’on cesse le simulacre de morale, tout le monde
sait, devrait savoir que les femmes sont aussi des sujets de désir.
Brigitte Bardot utilise à plein la nonchalance de sa voix, ses
effets de ralenti puis d’accélération avec le léger
roulement de « r » si propre à son interprétation.
Et l’on chante soudain non seulement pour s’amuser, reprenant
la puissance du plaisir pour soi-même, mais aussi pour se moquer
du qu’en-dira-t-on, égratignant au passage les oreilles des
plus bégueules. Dans "Quelle histoire", Jeanne Moreau,
pour provoquer, elle, accentue l’effet aigu de sa voix, naturellement
un peu grave. « Cet homme est là qui prend mon bras / Je
le suis, je ne sais pourquoi / Nous sommes un peu trop intim’s /
Je vais encore être victim’ / D’une aventure belissim’
/ Cette rencontre est rarissime / Oh !oh !oh ! Quelle histoire / Il va
croir’ que je le veux / Oh !oh !oh ! / Oh !comment faire / M’en
défaire / Si je peux » La chanson raconte la résistance
feinte d’une femme finissant dans le lit d’un inconnu : le
décalage qu’introduit Jeanne Moreau entre sa tessiture originale
et l’accent aigu et canaille brise la linéarité du
chant comme celle du sens. Le changement de registre brouille la réception
en désamorçant le sérieux, en muant la maladresse
ou l’inconscience en volonté. En outre, le rythme de samba
ajoute à la provocante gaieté du morceau en faisant signe
vers le Brésilien à laquelle la belle se donne sans réticence.
On croirait presque redécouvrir ce que dit le Vicomte de Valmont
à la Marquise de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses
: « Dans la foule des femmes auprès desquelles j’ai
rempli jusqu’à ce jour le rôle et les fonctions d’amant,
je n’en avais encore rencontré aucune qui n’eût
au moins autant d’envie de se rendre que j’en avais de l’y
déterminer ».
Mais qu'on ne s'y trompe pas : l’interprétation féminine,
le jeu du corps et de la voix ne se réduit pas à cette vérité
de bas étage, car le jeu de provocation dans l’interprétation,
érotique ou non, n’est pas qu’un laisser-aller licencieux
comme on l’entend parfois dire : l’interprétation ouvre
le sens sans refermer le piège autour d’une apparence univoque,
et la liberté conquise par l'interprète dépasse le
simple plaisir de la transgression, au dam des libertins de Laclos, qui
posent que les femmes jouissent de leurs sens sans les comprendre ni les
maîtriser, dupes imbéciles. La chanson laisse une chance
à l’interprète, par le montré-caché,
le badinage, l’ambiguïté verbale, de renverser le rôle
ennuyeux et univoque (angélique ou pervers) dans lequel certaines
morales veulent l’enfermer. Alors que les libertins méprisent
les femmes pour être des dépravées sans volonté,
l’interprétation contredit en son principe même ce
raccourci moral. Soyons d’accord sur le fait que l’interprétation
n’est grande et belle que lorsqu’elle procède d’un
travail. Il ne s’agit pas d’être vulgaire pour choquer
le bourgeois, de s’avilir pour plaire au commun, de proroger les
clichés concernant l’immoralité des artistes, mais
de maîtriser un jeu, un code, de s’approprier sa propre morale
et sa propre innocence pour ne pas la livrer en pâture aux bigots.
La bonne interprétation dialectise, complexifie, elle ne se révolte
pas en féministe hystérique, en défenseur des droits
des opprimées. Elle fuit le discours comme la peste. Les plus intelligentes
comprennent bien la liberté et le plaisir gagnés dans l’exutoire
du théâtre de soi. Et l’interprétation est ce
spectacle où les notions de la morale courante, où les figures
figées des représentations sont battues en brèche
par le plaisir des jeux de poupées.
Ce serait le cas d’une Mireille Darc dans "Déshonorée",
qui fait bisquer les prudes avec son ton de fierté impudente, racontant
qu’elle a perdu son pucelage : « C’était un grand
soudard de Flandre / Il sentait le cuir et le vin / Il n’a pas demandé
ma main / Il s’est contenté de me prendre ». Le refrain
mériterait une place au fronton des églises, en guise de
leçon aux mères qui font jurer qu’on ne couchera pas
avant le mariage : « Ma mère surtout n’attendez / Que
je me repente, c’est vrai / Je suis déshonorée / Déshonorée
mais si contente ». Mireille Darc, excessive et joueuse, démonte
le discours moral par le biais du plaisir : ce plaisir pris au dépucelage
rustre et peu recommandable, c’est reprendre le contrôle de
soi, la maîtrise de son corps et de son esprit.
La jouissance prise à l’interprétation, c’est
le pouvoir recouvré, que les chanteuses volent aux prédicateurs
et dépossesseurs du corps féminin. Ecoutez bien, ce pouvoir
s’entend dans le sourire enjoué de Cora Vaucaire dans "Julie".
L’interprète y endosse le rôle de la mère moralisatrice,
mais elle met une telle distance entre le sens des paroles maternelles
et la manière dont elle chante, que l’auditeur ne peut que
s’amuser avec elle de la subversion. D’une phrase à
l’autre, Cora Vaucaire change de rôle, tantôt mimant
la sévérité, tantôt s’attendrissant de
la polissonnerie de son enfant, puis prenant à son compte la séduction
de la jeune fille qui se plonge nue dans la rivière et interpelle
les garçons tout autour : « Et je vous défend / Vilaine
petite / Nue dans la rivière / Au milieu du bourg / De dire aux
pécheurs / Je suis une truite / Me pêche qui veut / M’apprendre
l’amour ». On rêve de cette mère, qui, faisant
mine d’interdire, incite, avec l’air de la réprimande,
divulguant le secret des femmes qui profitent de l’imbécillité
du mari qu’on les obligeait d’épouser pour mieux les
tromper. Faites semblant mesdemoiselles, feignez l’innocence, la
stupidité, vous n’en tirerez que plus de plaisir aux jeux
de la liberté. « Les yeux baissés / Les genoux serrés
/ Faites de la dentelle / Faites de l’aquarelle / De la tapisserie
/ De la pâtisserie / En attendant le jour / Qui ne saurait tarder
/ De votre liberté ».
Contre les leçons de morale des grands sermonneurs de la chanson
française dont Jean-Jacques Goldman, Michel Berger, Michel Sardou,
Francis Cabrel sont parmi les plus constants représentants, contre
leur impossibilité à être autre chose que ce qu’ils
sont, on se rappellera le jubilatoire exercice de certaines interprètes
féminines. Celles qui se mettent en scène et pratiquent
la liberté plutôt que de la mettre en discours. On se souvient
peut-être de la chanson de Cookie Dingler, "Femme libérée",
proférant avec une assurance militante, que toute femme qui se
prétend libre n’est en fait qu’une malheureuse menteuse.
Que répondre à cet apitoiement dégoûtant d’un
homme qui plaint la liberté féminine en l’alourdissant
de clichés ? « Ne la laisse pas tomber, elle est si fragile
/ C’est une femme libérée, tu sais c’est pas
si facile », puis « Sa première ride lui fait du souci
/ Le reflet du miroir pèse sur sa vie / Elle rentre son ventre
à chaque fois qu’elle sort / Même dans Elle
ils disent qu’il faut faire un effort ». Il ne faut pas répondre
aux détracteurs de l’apparence, il faut jouer de soi comme
d’une poupée pour n’être pas la poupée
d’autrui. Il faut démentir, par l’exercice même
de l’interprétation, que tout effort féminin est voué
à l’échec, pitoyable, rattrapé par la nature
qui commande. Mais que les censeurs se préparent à dégainer
leurs discours, car avec une superbe Marie France ("Je ne me quitterai
jamais"), une mutine Lio ("Si belle et inutile") qui interprètent
Jacques Duvall, avec Helena Noguerra ("Minimum"), les poupées
ont encore de beaux jours devant elle. Le sublime féminin, beau
et inutile, elles l’incarnent à la frontière entre
rébellion et mélancolie, rejetées par un regard qui
les condamne, comme Lio qui chante presque tristement « Si belle,
si belle et inutile/Mais ce sont vos discours que je trouve puérils
», comme Marie France qui laisse du chagrin au beau milieu d’une
chanson pleine d’humour, "Les Bagouzes" : « Car
les bagouzes, c’est plus sûr que les sentiments / Oui les
bagouzes, en tout cas, ça dure plus longtemps / […] / alors
je peux quitter la terre / et aller en enfer / pourvu que dedans / il
y ait des diamants». Cliché de la femme vénale que
la poupée ne contredit pas mais assume, tout en en révélant
les joies et la solitude, c’est-à-dire l’humanité.
On les regarde, nos poupées, mais elles dérobent le regard
des préjugés, avilissant et puéril, elles se mettent
en scène, se jugent, font montre du geste sublime de la maîtrise
et du don, elles vont toujours un peu plus loin, là où on
ne les attend pas. Si bien que ce sont des poupées dont on sent
le cœur battre, la peau trembler, à condition qu’on
ait soi-même un cœur pour écouter… |
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