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On
a longtemps cru que Jean Guidoni était un chanteur à textes.
La série de concerts qu'il a donnée à la Boule Noire
du 24 au 29 avril (et qu'il reprendra du 22 au 26 mai) pour accompagner
la sortie de La Pointe rouge, second album du renouveau pop,
prouve qu'il est essentiellement un chanteur à corps. Bien sûr
ses admirateurs savent depuis longtemps qu'il est ce que l'on appelle
une "bête de scène". Bien sûr les textes
qu'il chante aujourd'hui, pour la plupart écrits par lui-même,
continuent de valoir en tant que tels. Néanmoins, le virage pop
qu'il a amorcé il y a trois ans avec son album Trapèze,
a changé les équilibres et déplacé le centre
de gravité de l'art de Jean Guidoni.
Le texte tout d'abord a, semble-t-il, changé de statut : il est
passé, non pas du centre à la périphérie,
mais de l'autonomie à la dépendance, ou, pour le dire plus
simplement, d'une "logique chanson" à une "logique
pop", où l'important n'est pas que le texte tienne
comme un tout clos et parfait, mais qu'il joue avec une musique,
le cas échéant à travers des bribes, un simple mot
par exemple, qui, en résonance avec la note juste, suffirait à
donner une couleur, produire une émotion, ouvrir un monde... comme
par exemple le "Hors le monde / Hors l'égout" de "Cloaca
maxima", la chanson de Dominique A, qui produit à lui tout
seul, parce qu'il est comme lancé par la (très belle) phrase
musicale, le sentiment épique que le reste du texte cherche vainement
à susciter (1). De même les textes de Jean Guidoni, qu'il
ne faut pas écouter comme on écoutait jadis ceux de Pierre
Philippe, qu'il ne faut pas soumettre au même régime du sens,
qu'il s'agisse des chansons de départs ("Kérala",
"La pointe courte" ou "Seul", dont on ne peut s'empêcher
de penser que le texte fait référence au changement de cap
de Jean Guidoni : "Sans peur de sauter dans le noir / Encerclé
par vos regards / Voltigeur dérisoire / Cela n'avait pas d'importance
/ Ce n'était qu'une seconde chance / De me voir seul sur mon trapèze")
ou de chansons-tableaux ("Comme dans un ballet de Pina Bausch"
ou "Peintures"). C'est pourquoi la difficulté de compréhension
des textes pendant la première demi-heure du concert, due soit
à un problème de sonorisation, soit à la voix de
Jean Guidoni elle-même, qui aurait eu besoin de s'échauffer
pour retrouver sa clarté d'élocution, ne fut pas réellement
gênante : il suffisait que l'on comprît certains mots, certaines
expressions, pour que le sens se manifeste à travers leur jeu avec
la musique, comme pour "Je reviens de loin" (chanson extraite
de Trapèze), dont le refrain
murmuré ("Les temps sont incertains et je reviens de loin"),
soutenu par le merveilleux arrangement de Ravel-Chapuis, fut l'un des
sommets du concert.
Car dans cette nouvelle combinaison, la musique et les arrangements
prennent une valeur un peu différente : à la fois force
brute produisant l'énergie, et langage virtuose produisant l'ambiance
(là encore, il faut saluer l'art de la nuance de Ravel-Chapuis),
la musique est une onde à laquelle Jean Guidoni s'accorde, avant
même que le premier mot du texte ne soit prononcé. Il faut
le voir en particulier porté par les accords introductifs de "Kérala"
- ou plutôt il faut le voir porter de tout son corps ces mêmes
accords, pour comprendre à quel point le grand interprète
que fut et reste Jean Guidoni est en train de devenir, par la grâce
de ce virage inattendu, de cette greffe, de cette expérience, le
grand danseur qu'il a toujours été. Ce n'est pas d'ailleurs
faire injure aux danseurs de la troupe Réda qui ont accompagné
quelques titres que de dire que Jean Guidoni danse mieux qu'eux : le duo
qu'il accomplit avec une danseuse pour "Comme dans un ballet de Pina
Bausch" le démontre assez, qui oppose aux gestes techniques,
mécaniques, stéréotypés et singulièrement
désincarnés de la jeune femme, la vraie sensualité,
la vraie présence, la vraie danse du chanteur. La chorégraphie
à trois danseurs accompagnant "Comme un autre", la chanson
de Jeanne Cherhal, n'a pas, elle, cette vertu comparative : elle n'est
que superflue, tant il est vrai que Jean Guidoni n'a besoin de personne
pour se déhancher et frapper du talon, c'est-à-dire pour
faire descendre la chanson, paroles et musique unies dans la
même énergie, dans son corps, et jusqu'au spectateur. Le
corps entier conduit, les cordes vocales tout comme le visage, comme il
saute littéralement aux yeux du spectateur lors du numéro
d'ouverture ("L'horloge"), joué à la droite de
l'avant-scène, devant un rideau rouge qui forme un coin, un mur
souple où les traits de l'acteur Guidoni, l'expression de ses yeux,
mais aussi les petits et vains mouvements de fuite de son corps disent
mieux qu'un texte qu'on n'écoute même plus, la traque, le
piège, la peur, l'enfermement... Ou encore lors des saluts que
Jean Guidoni fait après chaque chanson, d'un poids, d'une solennité
et d'une humilité qui n'existent tout simplement plus (on imagine
que les grands du music-hall, jadis, saluaient comme cela), et que la
seule discipline du corps transmet. Ou enfin lors de ces deux moments
de fureur (corporelle et vocale) maîtrisée que furent "La
chanson de Mandalay" (Brecht et Weill), implacable et inoubliable,
avec ses trois coups de talon, et "Oh loup" (Mathias Malzieux),
chanson honorable (sur l'album) miraculée par l'incarnation, le
geste ascendant de la main, le véritable "crescendo corporel"
("De toi en toi / De toi en moi...") que Jean Guidoni semble
inventer sous nos yeux, avec la plus grande précision qui soit.
Car tout est millimétré, chaque mouvement trouve sa place,
chaque mot, chaque geste "claque" : l'énergie n'est pas
pour Jean Guidoni une effusion, un chaos, un laisser-aller, encore moins
un nihilisme rock ; elle est un art, une mise en scène, et au plus
fort de la violence, l'oeil du chanteur continue de pétiller, presque
de sourire, ce que la sorte de cat-walk traversant le public de la petite
salle de la Boule noire, permet de constater, tant la proximité
avec les spectateurs est grande. Ce faisant, Jean Guidoni prouve une fois
de plus qu'il est un grand brechtien (très beau "Lustucru"
de Deval et Weill, dans la même veine), mais surtout, il met un
peu de distance camp dans l'univers du rock français, dont l'esprit
de sérieux n'est plus à prouver, malheureusement.
Les quelques chansons de Pierre Philippe ("Tout va bien", "Djemila",
"Fleurs fanées" en rappel...) s'intègrent parfaitement
à ce nouvel univers, et même, à l'autre bout du spectre,
"Téléchargez-moi", une parodie légère
de "Déshabillez-moi", ode à la musique virtuelle
et au grand réseau (d'ailleurs bien plus plaisante que l'autre
parodie de la soirée, "Nuit de Chine" interprété
à la manière de Caven), s'ajoute sans heurt à la
grande caravane qui se rend à la Pointe rouge... Il n'est pas sûr
d'ailleurs que Jean Guidoni, s'il parvient à rejoindre cette "mer
qui bouge", le but de son voyage, soit le même homme à
l'arrivée qu'au départ : il se métamorphose sous
nos yeux, comme le loup de la chanson, accomplissant par là-même
l'une des expériences les plus étonnantes qu'un interprète
ait risquée.
(1) Comme souvent chez Dominique A, le texte allie lourdeur métaphorique
et lourdeur démonstrative : "Sur la route des astres et des
météorites / La terre dans le filet se débrouille
assez bien / Pour n'être pas touchée / Prenons-la pour modèle
/ Tirons des paravents / Trouvons-nous des soleils"...
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