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A
l'occasion de la sortie de son nouvel album Le Cow-boy et la call
girl, Jacques Duvall recevait plusieurs de ses interprètes
et amis dans la salle fraîchement rénovée des Trois
Baudets, haut lieu mythique de la chanson dirigé jadis par Jacques
Canetti, qui fut ensuite vendu à l'industrie érotico-pornographique,
avant de reprendre, grâce à la mairie de Paris, et son nom
et sa mission : faire entendre de la chanson... Bref un parfum de cabaret
rive droite et de sex-shop mêlés (mais aussi, pour être
tout à fait franc, de moquettes et de peintures trop neuves), qui
devait convenir parfaitement à Jacques Duvall, lui qui sert la
chanson depuis plus de trente ans et qui a une véritable affection
pour les prostituées et les bars de nuit bruxellois... On le sait,
les Trois Baudets présentaient autrefois, comme les autres cabarets
parisiens, plusieurs artistes le même soir, et le programme autour
de la famille Duvall respectait bien la règle. Bref, bien que la
guitare électrique remplaçât l'acoustique, le clavier
Yamaha, le véritable piano, en un mot le rock, la chanson, et bien
que le concept de matinée (le concert avait lieu à 15 heures)
nous éloignât considérablement de l'ambiance des nuits
de cabarets, tout était en place, tout semblait cohérent
— sauf le public, qui avait oublié de se munir de tomates.
A l'heure dite les musiciens de Phantom arrivent dans le silence, juste
avant Duvall lui-même, qui réussit une très belle
non-entrée : lorsque l'on entend les premières notes, c'est
comme si la scène était encore vide... Toute la saveur de
sa prestation proviendra d'ailleurs du décalage entre l'image et
le son, c'est-à-dire entre la timidité, la gaucherie, l'invisibilité,
la gentillesse, la bonhomie d'une part, et la violence rock de la musique,
des arrangements et du "chant" de l'autre, comme si Duvall s'amusait
à déconstruire d'un sourire anodin les postures outrées
et ultra codifiées des rockeurs (auto)proclamés. Ce faisant
bien sûr il se révèle plus sincèrement, naïvement,
ingénument rockeur que beaucoup. Mais ce dimanche après-midi,
Duvall a peut-être poussé le flegme un peu loin : "Jean-Claude"
(aux arrangements différents de ceux des précédents
concerts) n'atteint pas la grandeur hallucinée qui permet d'habitude
à la chanson de dépasser le stade du sourire amusé,
"Marianne Renoir", la très belle chanson écrite
pour Charline Rose, est un peu gâchée par le fait que la
voix de Duvall est presque inaudible par instants... Heureusement on ne
perd rien de "Raconte-moi", slow sixties et teenage que le texte
de Duvall, d'une noirceur simple et magnifique, emmène très
loin du cliché, aux sources même d'un style musical si galvaudé.
A la fin de sa prestation, pour le duo "Le Cow-boy et la call girl",
Duvall invite Florence Denou, qu'il présente comme un grand auteur...
Malheureusement sur scène elle n'apparaîtra pas comme une
grande interprète : confondant ennui vaguement désinvolte
et désespérance existentielle, elle refuse à sa call
girl tout le poids des années de tapin qu'elle requiert, et la
très belle scène de saloon imaginée par Duvall, où
deux solitudes se croisent entre mélancolie et désillusion,
tombait à plat.
Le numéro suivant est introduit par une autre hyperbole duvallienne
: "Beaucoup pleurent Bashung. Mais il faut aimer les gens spéciaux
quand ils sont vivants". Fichtre ! Le rapprochement est un peu lourd
pour les épaules de Juan d'Oultremont qui lit ses longues énumérations
où noms, univers et sonorités s'entrechoquent ("Ni
Dominque Gonzales-Foerster / Ni Félix Gonzales-Torres / Ni Kurt
Schwittzers / Ni Pascal Comelade / Ni Marc Dorcel / Ni Minou Drouet...")
sur un play-back synthétique rudimentaire avant de hurler "Je
suis la pire des catastrophes"... Mais l'exercice n'est pas déplaisant,
il est même parfois jubilatoire, et surtout il rappelle que le cabaret,
c'était certes des jeunes premiers avides et des artistes habités
porteurs d'une oeuvre, mais aussi des dilettantes qui ramenaient l'exercice
à ses justes proportions : une ou deux chansons devant quelques
dizaines de personnes... eh bien ce n'est pas plus que cela... sauf bien
sûr quand l'artiste" atteint un degré de dilettantisme
ou de nullité tel que le public ne peut plus se contenter de sourire
de l'intermède plus ou moins amusant : c'est le moment de la mise
à mort (tomates donc, ou seulement cris et sifflets) et Coralie
Clément était semble-t-il rentrée exprès d'Argentine
pour remplir cet office, malheureusement pour nous (mais heureusement
pour elle, le public de 2009 n'est pas très éloquent). Que
dire ? Son interprétation de "La Reine des pommes" écrite
par Duvall pour Lio en 1983 est un contresens complet, la voix, pour autant
qu'on ait pu en juger, n'a rien à offrir (en terme de timbre, d'articulation,
de phrasé etc.) et la présence, comme le costume (jean,
grosse écharpe de style keffieh, dans un style alter légèrement
hippy), comme les gestes (petits pas de danse qui se veulent légèrement
désinvoltes), sont ceux de n'importe quelle jeune femme de son
âge dans une soirée parisienne bourgeoise ou petite-bourgeoise,
vaguement cultivée, vaguement artiste et vaguement cool. Peut-être
qu'avec l'une de ses propres chansons elle aurait pu faire entrevoir autre
chose que ce néant et ces clichés ? Quoi qu'il en soit,
dimanche 19 avril 2009 aux Trois Baudets Coralie Clément n'avait
rien à offrir, rien à donner — sauf le plus terrible
pour un chanteur sur la scène d'un cabaret : la jouissance du décalage
avec le talent et la prodigalité de celui ou de celle qui le suit...
Car le contraste entre Coralie Clément et Marie France, qui entra
en scène après elle, était tellement grand, tellement
parfait, qu'on se demandait si ce retour d'Argentine n'avait pas eu pour
seul objet de faire briller encore plus Marie France, et si, finalement,
mademoiselle Clément n'avait pas réussi quelque chose, malgré
tout, en accentuant par contraste le génie de la prestation de
mademoiselle France...
Certes, Marie France n'avait pas besoin d'un quelconque faire-valoir,
et si elle était passée après Catherine Sauvage ou
Patachou, on n'en aurait pas moins joui de sa performance. Mais au cabaret
l'ordre des interventions importe et le public est là aussi pour
jouer au jeu des comparaisons, et le désastre de la soeur de Benjamin
Biolay ne pouvait qu'augmenter le choc provoqué par l'entrée
en scène de Marie France : la tenue (cow-girl tout en cuir et franges
avec talons de liège), la coiffure (longue chevelure légèrement
gaufrée), l'entrée sur la scène, aussi intense, cruciale,
que si ça avait été celle de Marlène Dietrich
(autre sublime cow-girl d'ailleurs, dans Rancho notorious) dans
une salle de dix mille personnes... puis les quelques gestes pour faire
place nette et enfin les deux phrases avant la première chanson
("Je voudrais vous dire... Mais on n'est pas là pour parler,
on est là pour le... Rock'n'roll !") : ces cinquante secondes
sont une déflagration qui plonge le spectateur dans la stupeur.
On est soudain comme un enfant bouche bée devant une extraordinaire
vitrine de Noël. Les trois chansons n'atténueront pas le choc
initial, au contraire, elles le prolongeront, ajoutant telle ou telle
nuance : humour glaçant pour "Les Nanas", amour tragique
pour "Bleu" et hystérie punk pour "Déréglée".
Ailleurs, dans d'autres circonstances, Marie France a donné des
interprétations plus profondes de "Bleu", mais elle sait,
parce qu'elle a le génie de la scène et de l'instant, que
dans ce cabaret un peu trop neuf, face à ce public dominical en
voie d'assoupissement, avec le quart d'heure dont elle dispose, l'enjeu
réside moins dans le sublime du tragique que dans la pure adrénaline
du corps et de la présence. Alors, électrisée et
électrisante, elle envahit l'espace, danse, tourne, lance ses cheveux
en arrière, en avant, déroule le fil du micro qui s'entortille
au pied d'un doigt, l'air de rien... et, toujours l'air de rien, sous
couvert de l'anecdote, fait résonner l'âme du lieu, comme
la vraie gardienne du temple qu'elle est : "C’est sur cette
scène que j’ai fait mon premier strip-tease... sur "Rock’n’roll
Suicide" de Bowie. Ca s'appelait le Topless, le décor était
complètement seventies, c’était après les Trois
Baudets première version. Ensuite c’est devenu l’Erotika,
avant de redevenir les Trois Baudets..." Qui d'autre qu'elle aurait
pu tisser ces liens à la fois improbables et émouvants entre
Canetti, le Pigalle érotique et le rock'n'roll ? Finalement Marie
France annonce son prochain concert ("Bardot... 1961, 1962, 1963,
1964, 1965... et peut-être 1966...") et sort, aussi bien qu'elle
est entrée.
Après cela... après cela Alain Chamfort entre, s'installe
au clavier, fait de petits essais de son, très légèrement
grincheux mais sans jamais quitter son sourire. D'ailleurs il annonce
: "Je viens de Chambéry, j'ai peu dormi et j'aurais bien fait
une sieste plutôt que d'être ici"... C'est un élégant
un peu revêche qui fuit les effusions par pudeur ou impatience et
fait son travail. Ses outils ne sont plus ce qu'ils étaient (la
voix, le clavier synthétique à la place du piano), mais
qu'importe : l'artisan a gardé ses gestes, le chanteur son grain,
l'interprète sa grâce. Très beau "Sinatra et
moi", magnifique "L'Ennemi dans la glace" et surtout, après
"Clara veut la lune", sublime "Rendez-vous au paradis".
On raconte que lorsque Jacques Canetti programmait un artiste aux Troix
Baudets, ce dernier était assuré d'être engagé
à l'Olympia. Si Coquatrix avait été dans la salle
dimanche après-midi, on sait qui il aurait inscrit à son
affiche lumineuse — et qui il n'aurait pas pris.
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