| |
Il
y a foule, le jeudi 4 mai à la Villette: Ricky Martin et Ingrid
Caven donnent chacun un récital, et si leurs publics respectifs
n'ont pas tout à fait le même genre, la ferveur semble comparable:
la fascination que produit la diva allemande sur ses fans (mélange
de "branchés" et de personnalités, de Paquita
Paquin à Bertrand Bonnello, qui par ailleurs filmait le concert)
ne le céde en rien sur celle que provoque chaque sourire du divo
latin.
L'entrée en scène d'Ingrid Caven donne le ton: après
quelques phrases chantées dans la coulisse, elle déboule
sur scène à toute allure et débite son texte comme
si elle était pressée d'en finir, comme si tout cela ("tout
ce cirque") n'avait qu'une importance très relative. Les mots
sont triturés ("Des chansons tragiques / Des chansons très
chics" devient "Des chansons tragiques / Des chansons trash-chics"
(refrain de "La chambre 1050")...). Les phrases sont étirées
ou au contraire accélérées. Le rythme est déconstruit.
Les accents sont déplacés. Certains mots sont avalés
("Each man kills the things he loves" devient "Each man
kills he love")... Si bien qu'on a l'impression qu'Ingrid Caven invente
pour chaque chanson, même les standards les plus rabâchés,
une langue et une musique nouvelles, fondées sur ce que l'on pourrait
appeler une hyper-distanciation.
Car quelle que soit la diversité des répertoires et des
traditions (le cabaret, l'anti-theater, la musique contemporaine, la chanson
etc) qu'elle convoque, "Madame Fassbinder" utilise toujours
le même dispositif interprétatif: ne pas chercher
à transmettre l'affect de la chanson, mais seulement sa grimace
tenue à distance par une ultra-théâtralisation critique
encore exacerbée par une attitude outrancièrement désinvolte.
Plus simplement, disons que tout l'art de Caven réside dans l'alliage
émminement post-moderne de Brecht et du punk. Jusqu'à la
destruction, l'auto-parodie, le ridicule, sans cesse frôlés
(roulades, petits allers-retours incessants, hurlements divers etc) -
(presque) toujours évités. Il suffit par exemple d'un geste,
d'une main montrant le pianiste, rapide, précise, ou d'une posture,
bras écartés contre le rideau, dos au public, ou encore
d'une tête jetée en arrière lors de la sortie de scène
pour un dernier regard lancé aux spectateurs, pour comprendre que,
malgré nos craintes, plus Ingrid Caven s'approche du grotesque
et même du grand Guignol, plus son génie brûle. Comme
sur deux des morceaux commandés par la Cité de la Musique
à Ingrid Caven, les magnifiques "Somnifère" et
"Rêve" (textes respectivement de Hans Magnus Enzensberger
et Jean-Jacques Schuhl, musique d'Oscar Strasnoy), qui permettent à
la chanteuse, partition à la main, de réussir l'impossible
alliance du jeu et de l'émotion, de Guignol et des larmes, du cliché
et de la vérité, de la mise à mort et de la naissance.
Le fantôme de Cathy Berberian rôde alentour.
Après l'entracte, nous avons droit à une nouvelle commande,
"Miss Z", longue pièce électronique de Giuseppe
Giuliano sur un extrait de Rose Poussière de Jean-Jacques
Schuhl, dont le seul véritable intérêt est de nous
permettre de constater qu'Ingrid Caven porte les lunettes à merveille.
Evidemment Miss Caven en profite pour en faire un nouveau numéro
de distanciation outrée et ironique en s'affalant sur son fauteuil
entre deux lectures et en regardant sa montre ostensiblement à
deux reprises: il est toujours divertissant de voir le chien mordre son
maître, et la chanteuse de cabaret punk moquer l'institution qui
l'accueille et la nourrit (la Cité de la Musique est dirigée
par Laurent Bayle, ancien directeur de l'Ircam...), tout en riant aussi
bien sûr en même temps de ceux qui pourraient vraiment préférer
dormir qu'écouter une énième expérimentation
sonore pseudo-moderne et vraiment vieillotte.
Après cet interlude purement comique, "Polaroïd cocaïne"
permet à la diva de revenir en terrain familier (dope, tragédie
de cabaret et post-modernisme), prélude à l'extraordinaire
bouquet final (si l'on excepte le désormais désuet et facile
"Ave Maria" trash, qui ne doit plus choquer grand monde, et
surtout pas Gounod): "Valse de rimes", "Trans Europ Tango"
et "Lalala", trois danses de fin du monde, trois piécettes
ultra-modernes où toute l'ancienne Mittel-Europa semble s'être
concentrée. Trois fois deux minutes où la Caven semble avoir
abandonné, en même temps que sa robe Saint Laurent, enfin
remisée, les pitreries et les jeux auto-référentiels,
pour une mélancolie foudroyante dont elle est la seule à
posséder la clef: "Et pendant ce temps-là / Moi je
fais lalalala / Le temps s'effacera / Tout ça s'effacera / L'histoire
coulera / On ne sera plus là".
(En bis, "Shangai", du film de Daniel Schmid, La Paloma,
ou la comédie musicale non pas parodiée, mais incendiée
par une mise à distance qui, au-delà des cris et des mimiques,
se révèle soudain amour et suprême politesse).
|
|
|