On
a pu reprocher à L'Héroïne
au bain, le premier "opéra pop"
d'Olivier Libaux, une intrigue simpliste, qui n'empêchait
pas cependant quelques merveilleux numéros. Imbécile,
deuxième tentative dans un genre toujours aussi rare,
et risqué, présente le défaut exactement
inverse : on a beau écouter et réécouter
l'album, lire avec la plus grande attention les lyrics,
on ne comprend pas ce qui se passe entre Fernand, Hélène,
Thérèse et René, les quatre personnages
inventés par Olivier Libaux, ce qui est d'autant
plus frustrant que les photographies du disque sont non
seulement belles, et amusantes, mais surtout habitées
d'une lourde charge romanesque que le livret de l'opéra
pop ne parvient jamais à réaliser. De quoi
discutent ces deux couples, au moment de l'apéritif,
en buvant un Martini ou un Ricard ? Que cachent leurs sourires
figés ? Que signifient, dans les portraits, leurs
mines tristes ? Autant de questions auxquelles la suite
de numéros ne répondra pas, malgré
quelques indices perdus ici ou là entre des couplets
essentiellement généraux (sur "L'amour
à la française" par exemple) ou vagues
(sur la mort ("J'en ai marre de la mort", ou l'hypocrisie
("Ils sont marrants les gens")).
On a pu également reprocher à L'Héroïne
au bain des arrangements un peu hétéroclites.
Imbécile là encore prend le contrepied
de son prédécesseur, et soigne la continuité
musicale, au risque d'une certaine uniformité : quasiment
tous les numéros commencent de la même manière,
par quelques accords d'une guitare bizarrement réminiscente
de Brassens... D'ailleurs mélodiquement et rythmiquement
aussi, la simplicité de Brassens semble la règle,
et l'on regrette amèrement la grâce mélodique
de "La recette de l'amour" ou de "L'Héroïne
au bain" (L'Héroïne au bain).
Alors que reste-t-il d'Imbécile ? Le plaisir
d'entendre la voix et le phrasé de Barbara Carlotti
dans un autre répertoire que le sien, par curiosité,
pour voir et pour jouir (surtout après l'expérience
ratée de sa reprise de "Et Paul chantait yesterday"
sur l'album Michel Delpech &) ; le plaisir
de l'effet de troupe, de famillle ou d'école (Katerine,
Noguerra, Carlotti et Nataf)
; enfin quelques beaux instants, comme "L'amour à
la française", sorte de chanson à boire
à la fois drôle et fine, et surtout "Je
prends l'air et je prends l'eau", le numéro
final, dont la splendeur à la fois harmonique et
orchestrale exalte l'ambiguïté légère
du propos : jamais suicide n'aura paru aussi calme, silencieux,
apaisé et mystérieux. Reste aussi, bien sûr,
au crédit d'Olivier Libaux, l'ambition, le risque,
l'originalité, qui nous font désirer, déjà,
une nouvelle tentative d'opéra pop, ou même
le chef d'oeuvre du genre - celui-là même qu'il
nous doit et qu'il réussira un jour ou l'autre.