Objet
curieux qui tente de marier la brièveté et
l'atomisme propres du format pop à la continuité
narrative et musicale de la musique de film. A cet égard,
l'instrumentarium hybride et les arrangements en équilibre
sont éloquents: petit orchestre de chambre (quatre
violons, deux altos, deux violoncelles, flûte, hautbois,
cor anglais et trompette) d'une part, comme une réminicence
des grands orchestres de Michel Legrand, et, d'autre part,
batterie, guitare, basse et synthétiseur tout droit
venu de l'univers sonore de Mikado. La tâche était
si ardue qu'Olivier Libaux, auteur et compositeur de ce
monstre générique (un film pop ? une pop filmique
?), a dû s'adjoindre l'aide virtuelle, sous la forme
de références, de ses glorieux aînés,
mais aussi celle, bien réelle, des ses comptemporains
célèbres: le couple pop Helena et Philippe
Katerine par exemple, ou Jacques Demy, qui fournit avec
sa célèbre "Chanson du cake d'amour"
le modèle d'une "Recette de l'amour" interprétée
par Lio, autre figure tutélaire, monument pop, qui
a sans doute reconnu les notes répétées
(au synthétiseur) de son ancien "Amoureux solitaires"
dans "Le tube".
Cependant,
malgré un tel parrainage (certains diront à
cause, et ils auront tort), la greffe ne prend pas toujours.
D'abord parce que le livret, à la fois par sa façon
de réduire certains personnages à quelques
traits grossiers et par le thème même du complot,
est plus proche de Mocky que de la finesse de Peau d'âne.
Ensuite parce que la musique elle-même peine à
traduire ce que les lyrics ont de plus noir: le voyou et
son air sont de pacotille, la délicieuse ambivalence
d'"Exécute-moi" (où mort et séduction
s'accouplent) ne donne lieu à aucun trouble musical,
et, plus grave, le dernier acte, pourtant celui du sacrifice,
ne saisit l'auditeur d'aucun effroi et passe sans accroc.
Alors
? Vaine (et néanmoins agréable, voire estimable)
tentative ? Au contraire: disque essentiel par la grâce
de deux titres, en tout huit minutes qui comptent plus pour
la pop française que les oeuvres complètes
de Pierre Bondu. D'abord "La recette de l'amour",
titre déjà évoqué, miraculeux
trait d'union entre les deux univers poétiques et
musicaux de la blonde Catherine Deneuve et de la brune Lio,
que cette dernière voile, en outre, d'un timbre mélancolique
bouleversant. Le titre éponyme ensuite, "L'héroïne
au bain", un duo Helena-Philippe Katerine, où
la quintessence de la pop, légèreté
et gravité mêlées, semble atteinte,
alors même que Katerine, dans les deux albums qu'il
a écrits pour Helena, ne fait que l'effleurer, dans
le meilleur des cas.
Bref
- ce que certains mettent parfois une vie à attraper
(le saint Graal: la chanson pop parfaite), Olivier Libaux
l'a étreint à deux reprises. Cela suffit à
sa gloire et à notre extase (la reprise, pour le
dernier couplet de "L'héroïne au bain",
de la ligne vocale au xylophone avec le contrechant du synthétiseur
(imitant un Theremin ?), est proprement renversante).