Comment
arriver à exister comme artiste, ou plus simplement comme
individu, lorsque la majorité de vos interlocuteurs ne s'intéresse
qu'à votre parentèle ? Helena Noguerra a dû
se poser de nombreuses fois cette question, sans toutefois la prendre
trop au sérieux. Oui Lio est sa soeur ainée, et au
fil des interviews, on voit Helena s'amuser, se lasser ou s'agacer
de devoir toujours en passer par les mêmes étapes.
Pourtant celle qui se fait d'abord appeler LNA (trois lettres...
comme Lio ?) s'est très vite acommodée de cette fratrie
en n'hésitant pas à participer aux travaux de sa soeur,
qui était alors, grâce au succès des "Brunes
comptent pas pour des prunes", au faîte de sa gloire.
Aux choeurs d'abord, seule ou avec Lio (les CCsisters). A la chorégraphie.
Ou en interprétant un titre en solo ("Swinging Linda")
lors du premier Olympia de sa soeur, Lio nous fait une scène
en 1987. Ou encore en choisissant de sortir un premier 45 tours
("Lunettes noires", 1988) écrit par le pygmalion
de sa soeur (Jacques Duvall) et produit par... la même et
son mari, Michel Esteban. Bref, la "soeur de" assume son
statut sans se méfier de l'ambiguïté de la situation,
et semble vouloir saisir toutes les occasions qui se présentent.
Mannequinat, figuration (on se souvient encore de son visage poupin
filmé par Serge Gainsbourg dans le clip "Les Yeux noirs"
du groupe Indochine), et, plus tard, participation vocale à
divers projets musicaux.
C'est
ainsi qu'en 1996, elle prête sa voix au groupe Ollano dont
le titre "Latitudes" rencontre un certain succès.
Marc Collin, cofondateur du groupe, sera le principal compositeur
avec Doriand du premier album d'Helena. Le titre du disque, Projet:
Bikini, évoque les films d'espionnage des années
soixante dont la musique est souvent une référence
chez ces jeunes compositeurs. On trouve même dans la pochette
une photographie représentant l'affiche d'un film imaginaire
("Jeunes, pop et mégalos, un film de Sébastien
Meunier avec Doriand, Helena Noguerra, Katerine. Du cinéma
en-chanté et en stéréo"). Mais au-delà
de la référence, l'antagonisme des deux mots du titre
résume parfaitement l'esprit du disque: que le superficiel
et la légèreté du bikini se combinent avec
le sérieux du projet. Ou bien: comment chanter des choses
graves sans tomber dans le pathos ? Comme dans un film de Jacques
Demy (le livret donne en exergue l'une de ses remarques), il faut
habiller la tristesse de certains textes d'une musique joyeuse ou
dansante, laquelle rendra alors paradoxalement les textes d'Helena
Noguerra plus profonds. La douceur de la voix, qui a gagné
en assurance depuis le deuxième simple ("Rivière
des anges", produit par Niagara, 1992), sert parfaitement le
propos ambivalent du disque.
Tous les ingrédients de la pop sont là: l'amour malheureux,
le glamour et l'humour: "Il me manque quelque chose / Je suis
terne et sans éclats / Je suis livide, je mets du rose /
Sur mon côté raplapla... / Une touche de rose par ici
/ Et encore quoi ? / Il me faut un homme / Un homme au minimum".
Helena joue avec les clichés de la jolie poupée chantante
sixties, mais les tient à distance pour en extraire l'essence
et redonner à la pop française un personnage à
sa mesure. Qui en outre, à la différence de ses ainées,
écrit le plus souvent ses propres textes, comme "Cyber
baba", qui évoque l'amour virtuel entre un certain "Monsieur
Katerine" et une poupée-robot (chanson satirique sur
cette image de jolie fille sexy que son activité de mannequin
a confortée ?). Premier duo avec Philippe Katerine, et surtout
première étape d'une longue collaboration avec celui
qui deviendra son compagnon. Les amants virtuels de "Cyber
baba" se retrouveront d'ailleurs à jouer les vieux amants
en 2003 sur le disque d'Olivier Libaux, L'Héroïne
au bain, ou dans Peau de cochon (2005), le film
"fait à la maison" de Philippe Katerine. Il n'en
fallait pas moins à certains pour faire passer Helena du
statut de "petite soeur de" à celui de "compagne
de".
Cependant rien ne semble la toucher, elle continue son chemin en
multipliant les activités (cinéma, télévision...),
sans s'apesantir. Cette versatilité, qui pour beaucoup serait
un handicap, est pour Helena Noguerra un atout - la liberté
innée qu'elle compte bien conserver et qui fait sans doute
peur à ceux qui préfèrent la figer dans le
rôle ingrat de faire-valoir.
Avec son second album (produit par Katerine), Helena continue d'explorer
le territoire de la pop des années 60, mais d'une manière
plus pointue (la présence de Bertrand Burgalat, patron du
label Tricatel qui sort le disque, n'y est sans doute pas pour rien),
en se rapprochant génialement de l'icône pop Claudine
Longet: même multilinguisme (portugais, français, anglais),
même amour de la bossa et de la musique populaire brésilienne,
et, toutes proportions gardées, même "perspective"
japonaise (Azul, 2001, est édité au Japon
par le très précieux label L'appareil photo, qui possède
à son catalogue Saint Etienne ou Eggstone, autres gloires
pop modernes s'abreuvant à la source des merveilleuses sixties).
Plus de langue officielle donc, celle de chaque chanson étant
choisie en fonction du texte et de la résonance qu'on veut
donner aux mots. Et, pour la musique et les arrangements, une grande
unité à la fois rythmique et de tempo. Les morceaux
sont tous très lents. La bossa et la samba sous Lexomil dominent,
conduites ou plutôt épousées par une voix suave,
l'ensemble réussissant le pari difficile (l'uniformité
guette) d'un disque ultra-sensuel où quelques notes de xylophone
suffisent à nourrir l'imaginaire, effleuré comme un
corps offert dans la nuit brésilienne... Toujours les clichés,
et toujours cette aptitude à les peindre à neuf: "Tout
commence / Tout commence comme on danse / On se tourne, tourne autour
/ On finit au petit jour / Et laissant nos deux corps enlacés
/ Dans un sommeil abandonné" (Tout commence").
A l'occasion de son troisième album (Née dans
la nature, 2004), Helena quitte Tricatel mais pas la petite
famille qu'elle a peu à peu constituée, avec un certain
succès semble-t-il, puisque c'est désormais une major
(Universal... Jazz !) qui la produit. Née dans la nature
est une ode à une nature idéalisée où
les lézards chantent sous la pluie et les libellules bleues
dansent, où tout le monde participe à la mélodie
du bonheur ("Les abeilles bourdonnent gaiement", "Le
lait qui bout fait glou glou"), où une jolie narratrice,
désormais sans bikini, totalement nue, s'offre à
un "jeune ingénu" de quatorze ans dans l'océan...
Ce fantasme de nature est illustré par la couverture du disque,
dessinée par Helena Noguerra elle-même: un herbage,
des fleurs, quelques arbres, un nuage rose ou bleu. Cependant les
chansons, souvent des sortes de comptines, sont sérieuses,
et pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté, la belle est
photographiée au milieu de son bocage aussi triste et figée
que le lion empaillé qu'elle enlace. Encore le décalage
entre la légèreté et la profondeur, le naturel
et l'artifice, le style et le propos.
Sans compter que la filiation avec Claudine Longet semble de plus
en plus évidente: la marguerite plantée dans les cheveux
n'est pas sans rappeler celle qu'avait l'héroïne de
The Party (par ailleurs l'un des films préférés
d'Helena...) sur la couverture de son premier album, Claudine.
Et plus généralement, les esthétiques se rejoignent
(Claudine Longet photographiée en robe d'été
marchant dans l'herbe pour Love is blue, ou assise dans
un décor de fleurs artificielles pour The Look of love
etc). Comme sa "cousine" Claudine, Helena est une jolie
fille saine, pleine de bonté et sachant apprécier
l'instant. Mais pour l'une comme pour l'autre, l'extrême suavité
et la merveilleuse simplicité ne vont pas sans une épaisseur
d'ombre et de mystère inquiétante. Alors que Claudine
Longet tua son compagnon, Helena, dans un registre il est vrai légèrement
moins dramatique, avoue jouir de l'odeur des aisselles des garçons
de café. C'est d'ailleurs cet aspect-là de son personnage
qu'elle développe dans ses romans publiés en 2002
et 2004 (respectivement L'ennemi est à l'intérieur,
au titre éloquent, et Et je me suis mise à table,
Denoël).
Finalement Helena Noguerra se nourrit de tout. Elle fait le grand
écart entre Jobim et Kylie Minogue, en passant par Gréco.
Car, si la reprise de "Déhabillez-moi" sur l'édition
limitée d'Azul n'était pas vraiment à
sa place, celle de "Can't get you out of my head" sur
Née dans la nature, prouve que l'on peut innover
avec un tube planétaire plus que rebattu. Helena Noguerra
ou l'insolence, le naturel et l'insouciance de ceux qui aiment ce
qu'ils font, et qu'importe si bientôt elle réapparaît
en "mère de" ou "grand-mère de".
LNA aura trouvé une place de choix dans la pop française,
celle d'une relève qui, par respect, ou parce qu'elle n'a
rien à prouver, amène des changements en douceur -
comme sa voix.
Didier Dahon, juin 2005
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