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L'idée
de la rencontre entre Helena Noguerra
et Serge Rezvani s'est d'emblée imposée comme une évidence
: après les extraordinaires interprétations de Mona
Heftre, qui ont d'une certaine manière modifié le centre
de gravité de l'oeuvre chantée de Rezvani en la déplaçant
du registre de la chansonnette à celui de la chanson, Helena Noguerra
semblait, par sa grâce, son humour, sa légèreté
teintée de mélancolie, la seule interprète capable
de reprendre le flambeau pop de Jeanne Moreau, la "créatrice"
maîtresse dans l'art du survol insouciant et néanmoins magistral.
Malheureusement l'album Fraise vanille n'est qu'à moitié
réussi, ce qui confirme donc, après les premiers pas ratés
sur la scène de la Maison de la poésie
en 2006, que la rencontre de la jeune égérie pop et
du vieil homme amoureux, bien que souvent plaisante, et parfois même
belle, n'est pas l'accomplissement attendu.
Le disque s'ouvre avec "Le Tourbillon", que personne, et pas
même Cora Vaucaire, n'a aussi bien chanté que Jeanne Moreau
lors de sa création en 1962 - et surtout pas Vanessa Paradis pendant
une certaine cérémonie du Festival du Film de Cannes, véritable
massacre en direct dont on doit reconnaître qu'Helena s'approche
dangereusement : tics de prononciation horripilants, mépris de
la liaison ("Pui on s'est séparé"...),
sorte de legato systématique qui érode les syllabes (et
d'abord les consonnes, bien sûr) jusqu'à créer des
phrases-mots indigestes ("Yavaitl'ovaledesonvisagepâle")...
Le tout est si monotone, si mou, si informe qu'on n'écoute plus
le texte, parfois même on ne le comprend plus. "Elle ne chante
pas à la française" a déclaré Serge Rezvani
de sa nouvelle interprète en guise de compliment : pour notre part,
c'est bien ce qui nous chagrine... Ce maniérisme atteint son paroxysme
avec "Les Mots de rien", le deuxième titre, en duo avec
Vincent Delerm, parfait représentant du style affecté et
dont les "tuaaah" ("toi") sont particulièrement
crispants. Et lorsque Helena se fait plus précise et rigoureuse,
lorsque les mots se mettent enfin à sonner, comme dans "La
Vie s'envole", ce sont les arrangements ou l'interprétation
elle-même qui plongent l'auditeur dans une torpeur indifférente.
"Tout morose", avec son banjo et son allure particulièrement
pedestrian comme disent les Anglais, est le pire exemple de la
lourdeur vaine et de l'ennui que Fraise vanille peut procurer.
Les arrangements de "La Vie de cocagne" ne sont pas meilleurs,
qui, loin de servir le texte et son interprète, s'écoutent
couiner avec une délectation maniériste, elle aussi.
Et puis... et puis après deux autres numéros où il
semble qu'Helena n'ait rien à dire ("Les Autoroutes",
"La Mémoire qui flanche"), miraculeusement les choses
paraissent se mettre en place : "La Peau Léon" est la
neuvième chanson de l'album, et c'est la première qu'Helena
interprète, fasse sienne, et finalement renouvelle grâce
à son ton délicieusement ambivalent, entre sensualité,
innocence et calcul. "A travers notre chambre", dont on croyait
pourtant que Mona Heftre avait gravé une interprétation
insurpassable, est une autre réussite : les notes s'étirent
comme le temps suspendu des amoureux dans la chambre et soudain les mots
trop liés d'Helena non seulement s'accordent avec le sentiment
de la chanson, mais le creusent, l'approfondissent, tout comme les couleurs
froides que l'interprète parvient à tirer de son très
beau timbre. Une merveille donc, de très loin la plus grande de
l'album avec un sublime "Jamais je ne t'ai dit..." qu'Helena
chante en duo avec Marie France - laquelle réintroduit d'un coup,
dès ses premiers mots, précisément leur poids, leur
sens, leur densité... si bien que cette adaptation lesbienne du
chef-d'oeuvre de Rezvani, qui aurait pu facilement faire sourire par quelques
oeillades plus ou moins légères, frappe l'auditeur par sa
subtilité prodigieuse et sa malice grave (les arrangements sont
à l'unisson : magnifique ritournelle introductive, admirable piano
à 2', très belle phrase à l'harmonica à la
fin...) : de toute évidence l'un des plus beaux enregistrements
de Marie France, et d'Helena, et
de Rezvani. Les sept chansons qui suivent n'atteignent pas ces sommets,
mais chacune a quelque chose à offrir, loin de la léthargie
du début : "Caresse-moi j'adore ça", écrit
tout spécialement pour Helena, rassure ceux qui s'étaient
alarmés du manque d'inspiration de certaines chansons récentes
("Marie merveille" ou l'hommage à Truffaut) ; "Nous
vivions deux", en duo avec un Rezvani qui semble décaler ses
phrases à plaisir, et qu'Helena suit néanmoins avec une
bienveillance admirative assez touchante ; ou encore "La Bécasse",
duo comique (avec Katerine) en forme de sketch minuscule...
Les disques d'Helena se suivent, tous très différents mais
tous inégaux. Celui-ci, qui semblait pourtant pouvoir échapper
à la règle, contient malheureusement son lot d'échecs
(en fait près de la moitié des titres...). Mais il procure
également quelques moments de grâce. Alors...
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