Enfin
seule ! Après sa série de concerts au Théâtre
du Rond-Point en compagnie de Serge Rezvani en septembre dernier,
Helena Noguerra est enfin seule sur scène, et tout s'en trouve
changé - bien que le répertoire, lui, soit le même
(les chansons de Fraise-Vanille)
: nouvelle coupe de cheveux, robe argentée et bottines blanches,
entre Françoise Hardy, Nancy Sinatra et Claudine Longet,
et un petit ensemble de musiciens dont la disposition et l'esthétique
sonore rappellent les orchestres pop des années 60... Helena
Noguerra incarne de nouveau sur les planches du Bataclan le rôle
d'une brillante égérie pop, loin de la timide interprète-qui-rend-hommage-à-un
grand-auteur, et se donne enfin les moyens de réaliser le
projet Fraise-Vanille : inscrire Rezvani, ce franc-tireur, dans
la tradition française et anglo-saxone de la pop-music.
La chanteuse, qui a surtout pioché dans le répertoire
de Jeanne Moreau, commence a cappella dans le noir par l'archi-rebattu
"Tourbillon". C'est à la fois hardi et un peu routinier,
d'autant que Helena n'apporte vraiment rien de neuf à ce
titre, pas plus qu'au tout aussi commun "J'ai la mémoire
qui flanche", complètement raté (les mots sont
si liés qu'on n'en comprend plus le sens des phrases) et
pourtant acclamé, comme s'il suffisait de chanter une chanson
ancrée dans la mémoire collective pour plaire. Heureusement
qu'à ces cruels passages à vide répondent de
très beaux moments d'émotion intense, comme "Le
Blues indolent", chanté au bord de la scène dans
une stupeur mélancolique, ou encore "A travers notre
chambre" au rappel, magnifique malgré (ou grâce
à) un timbre soudain voilé. Et heureusement qu'à
la très monotone (et soporifique) suite inaugurale de chansons
lentes qu'Helena ne sait pas distinguer, répond le parfait
enchaînement "La Peau Léon", "La Vie
s'envole" et "Tu m'agaces", d'une énergie
quasiment rock et d'une évidence qui montrent qu'Helena avait
vu juste en imaginant pouvoir renouveler le répertoire de
Rezvani, ce dont "Minuit Orly" est la plus belle preuve
: munie d'un tambourin, Helena Noguerra accompagne ses musiciens
dans cette quête d'un son très typé tout en
faisant entendre la beauté de son timbre et la fraîcheur
de son chant... C'est cette chanson qui permet à Helena Noguerra
de faire complètement oublier son illustre créatrice
et surtout de réaliser son rêve pop, tout comme son
très beau duo avec Marie
France (son "idole"), un "Jamais je ne t'ai dit"
saphique d'une grande fragilité qui tranche avec le naturel
fabriqué, le pseudo-cool calculé et tellement caricatural
de l'autre invité, Vincent Delerm (acclamé, comme
s'il suffisait de vendre des disques et d'être une vedette
pour être un bon chanteur), qui arrive une main dans la poche,
chevelu et échevelé au-delà du raisonnable,
avant de débiter sa partie de son petit ton emprunté
- toujours le même bien sûr : les logos ne changent
pas.
Sur la scène du Bataclan, Helena Noguerra ennuie parfois,
agace à l'occasion, quand elle oublie de faire sonner les
mots, qu'elle choisit mal ses chansons, et surtout qu'elle les répartit
mal - mais elle sait aussi enchanter, et bien mieux qu'au Rond-Point
ou que sur le disque lui-même. Rien d'étonnant : seule
face à son public, libre, elle semble enfin déterminée
à devenir ce qu'elle est. |