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La Tête d'un homme
de Julien Duvivier. Radek (Inkijinoff)
et Maigret (Harry Baur) écoutent chanter une voix sans visage
dans l'appartement voisin (première image). C'est "la
femme
lasse" (Damia) dont on ne découvre le visage que bien
plus tard dans le film (seconde image) |
LALALALA
: Dans l'un de tes derniers films, ...Et tremble d'être heureux
(2007), tu cites une image du film de Duvivier, La Tête
d'un homme (1933) avec Damia qui chante...
PAUL
VECCHIALI : ... qui chante mais qu'on ne voit pas chanter...
- Oui... Je voudrais t'interroger à partir de cet extrait
sur la place de la chanson dans le cinéma français des années
trente.
- C'est assez complexe parce que cette séquence avec Damia n'est
pas typique de l'utilisation de la chanson dans les films des années
trente. Damia que j'aime beaucoup - mais moins que Fréhel quand
même, que je trouve beaucoup plus pure - est utilisée, elle
n'est pas servie : Inkijinoff est amoureux de sa voix, qu'il entend à
travers le mur de sa chambre, mais il refuse de voir le visage de la chanteuse
car il préfère mettre sur cette voix le visage de celle
qu'il aime. Cette espèce de mélange est fabuleux... En fait
Duvivier a inventé le play-back mental. C'est une séquence
d'une beauté extraordinaire. Mais plus généralement,
il y avait dans les films de ces années-là deux sortes d'utilisation
de la chanson : les comédies musicales ou pseudo-musicales, je
pense à Mauvais garçon de Jean Boyer avec Danielle
Darrieux, où l'on chante de temps en temps mais de manière
illustrative. Et puis il y a les films où les paroles de la chanson
arrivent quand les paroles du texte ne peuvent plus parler, ne peuvent
plus dire ce que le type a envie de dire. Elles viennent soit en prolongement
d'une situation, soit au contraire "en dérision d'une situation".
C'est une utilisation dialectique de la chanson, et c'est ce que j'ai
cherché à faire, notamment avec les chansons de Femmes
femmes.
- Ca c'est ta manière d'analyser aujourd'hui la chanson
dans les films des années trente, mais quand tu allais voir les
films et que tu étais enfant...
- Je ne ressentais qu'un bonheur, mais ce bonheur ne venait pas que d'une
satisfaction primaire, il venait déjà d'une satisfaction
pensée, c'est-à-dire au deuxième degré. Quand
dans Coeur de lilas Jean Gabin arrive en colère et se
retourne pour chanter "La Môme caoutchouc", j'avais bien
compris que cette "Môme caoutchouc" n'avait aucun rapport
avec la situation et que ce qui comptait c'était la colère
de Gabin quand il chantait cette chanson. J'avais peut-être sept
ans, mais je sentais déjà qu'il y avait autre chose que
la chanson pour elle-même. On utilisait la chanson, mais en même
temps c'était la façon dont Gabin la chantait qui intervenait
dans le film, et qui était le vecteur essentiel du film à
ce moment-là. Je le ressentais mais évidemment je ne l'exprimais
pas comme je le fais maintenant, je ne théorisais pas.
- On sait l'importance de Darrieux pour toi : d'une certaine manière
c'est son visage qui t'a conduit au cinéma, et à en faire.
Mais sa voix ?
- Effectivement la rencontre avec Darrieux, c'était une photographie
d'elle dans Vogue en 1936, pour le film Mayerling. Elle
ne chante pas dans ce film, mais il y a déjà la voix, cette
voix qu'elle se reproche aujourd'hui parce qu'elle est un petit peu aiguë
par rapport à ce qu'elle aurait souhaité. Tout de suite
après il y a Un Mauvais garçon, où elle
chante, et là j'ai été complètement fasciné
par cette voix. Pour moi Darrieux est une chanteuse. Une grande chanteuse.
Ce n'est pas Fréhel, il y a autre chose et sans faire de jeu de
mots, c'est plus frêle. Mais elle a le sens de la mélodie,
le sens du mot, elle est d'abord d'une diction absolument impeccable,
et quand on entend les chanteurs aujourd'hui, je pense qu'ils ont beaucoup
à apprendre là-dessus [Rires]. Après, il y a eu le
choc de Retour à l'aube, avec la chanson "Dans mon
coeur un tendre espoir fleurit" que je ne peux pas entendre sans
pleurer. Mais si je ne peux pas l'entendre sans pleurer, ce n'est pas
à cause du contexte du film, ni des paroles de la chanson, c'est
parce que Darrieux a dans ce film-là une voix absolument inoubliable
et qui me bouleverse. Voilà. A partir de là je me suis mis
à pister partout les disques de Danielle Darrieux. Il y a eu Fréhel
et il y a eu Darrieux.
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Petit format de "C'est un
mauvais garçon" (1936) |
-
Darrieux a eu une seconde carrière de chanteuse à la fin
des années cinquante et au début des années soixante.
D'ailleurs à cette époque sa voix chantée était
moins haut perchée, elle se rapprochait de sa voix parlée.
L'as-tu suivie dans ces années-là ?
- Oui, je l'ai suivie mais elle a évolué, comme au cinéma
d'ailleurs : Madame de n'est pas Mayerling. De petite
fille elle est devenue jeune fille, de jeune fille elle est devenue femme,
puis femme mûre, puis vieille et puis elle est toujours là
avec une voix qui est... Je l'ai dit souvent, c'est un instrument de musique,
Darrieux, on peut faire ce qu'on veut avec. On peut la faire retourner
dans le haut perché, elle n'aime pas ça mais on peut le
faire, bien qu'elle soit extrêmement susceptible en tant que chanteuse
et pas du tout en tant que comédienne.
- Elle est musicienne, violoncelliste je crois.
- Oui elle a fait du violoncelle, elle a les bases. Je pense qu'elle a
l'oreille absolue, elle dit que non. Tout de suite elle attrape le truc,
dans la seconde même et je dois dire qu'un des moments des plus
importants de ma vie c'est quand elle a chanté "En haut des
marches" pour le générique. Moi je faisais tout à
la fois, donc je suis arrivé en retard à l'enregistrement.
J'ouvre la porte du studio et je la vois à travers les vitres,
les yeux fermés, chanter "En haut des marches" [Il fredonne]...
c'est un souvenir inoubliable. J'avais souvent rêvé de tourner
avec elle, mais qu'elle chante une de mes chansons, jamais je n'y avais
pensé. La chanson "En haut des marches" est venue tout
à fait par hasard. Roland Vincent était parti aux Etats-Unis
et m'avait laissé toute une série de musiques pour illustrer
un film sur U.T.A. qu'il avait fait et qu'il fallait que je monte ; je
devais donc mettre la musique sur les images. C'est là que je découvre
la mélodie d'"En haut des marches" et immédiatement
j'ai écrit les paroles dessus. Plus tard j'ai écrit pour
le même film les paroles de "La Complainte de Charles"
et Roland a fait la musique ensuite.
-
Ces deux titres ont été enregistrés en studio mais
"L'Invitation au voyage", qui est la troisième intervention
chantée de Darrieux dans En haut des marches (1983), a
été chantée en direct pendant la prise ?
- Non, "La Complainte de Charles" a aussi été
chantée dans le film. En fait le jour du tournage Danielle ne voulait
plus chanter en direct : nous tournions le dernier plan du film, et elle
m'a dit : "Je ne chanterai pas en direct". C'était une
panique noire pour moi, je ne comprenais pas. Je lui ai dit : "Mais
enfin tu m'avais dit que tu chanterais en direct..." Et elle : "...
peut-être, mais je ne le ferai pas. Il y a deux choses qu'on m'a
demandées dans ma vie et que je ne ferai plus : montrer mes fesses
- mais on ne me le demande plus - et chanter en direct." Et là
elle s'est mise à pleurer : "Je fais attendre tout le monde...".
D'un coup je me suis souvenu d'un entretien de Danielle où elle
disait que si elle était si bien dans Mayerling c'est
parce que Litvak l'avait terrorisée. Alors très calmement
j'ai dit à l'assistant-opérateur : "Tu as fait tes
points ?". Darrieux m'a lancé un regard épouvantable.
J'ai continué : "La lumière est bien ? Tu es prêt
? Moteur. Ca tourne. Play-back." Je me retourne vers Danielle, et
elle se met à chanter.
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Danielle Darrieux chante "La
Complainte de Charles" (Paul Vecchiali / Roland Vincent)
dans En haut des marches |
-
Je pense qu'elle était habituée à un certain système,
les studios...
-...Oui et elle a un trac ! Elle a peur. Et comme je te l'ai dit, elle
est très susceptible en chansons. Après Mayerling c'était
une actrice reconnue, une des grandes stars du siècle, elle le
savait, elle ne pouvait pas ne pas le savoir. Mais en tant que chanteuse,
elle a toujours été un peu brimée. Pourtant il ne
faut pas oublier que Danielle Darrieux a été au hit-parade
pendant des années et des années, en tête. Que "Premier
rendez-vous" a été en tête des ventes pendant
trois ans. Que "Les Fleurs sont des mots d'amour" pendant quatre
ans, presque toute la guerre, en tête des ventes de disques, ça
on l'oublie totalement parce que l'actrice a pris une telle importance.
Et puis aussi avec "Un mauvais garçon", avec "Trois
jours c'est court" qui est une chanson ravissante...
- Outre Darrieux et Fréhel, qu'est-ce que tu écoutais
dans les années trente seul ou en famille ?
- Ma mère adorait l'opéra. Alors c'était Géori
Boué. J'ai été à l'opéra de Toulon,
j'ai entendu d'abord Louise qui m'a foutu une trouille abominable.
C'est magnifique, mais quelle peur quand tu es enfant. La basse. L'opéra,
moi je reculais. Ensuite elle m'a emmené voir Carmen,
c'était affreux, le meurtre à la fin, j'étais terrorisé.
Donc l'opéra je le remisais un peu, puis un beau jour j'ai vu Les
Pêcheurs de perles avec Géori Boué, Vezzani et
Luccioni. C'était un trio considérable. Les deux airs clef,
"Oui c'est elle ! c'est la déesse" et "Je crois
entendre encore", étaient magnifiques, ils me plaisaient beaucoup.
Et puis ma mère chantait énormément.
- De l'opéra ?
- Elle chantait tout le temps, elle chantait des airs corses, tout le
répertoire de l'opéra. Peut-être de façon maladroite
mais avec beaucoup de coeur.
- C'était une époque où les airs d'opéra
étaient encore réellement populaires, ce qui n'est plus
le cas aujourd'hui, surtout pour les opéras contemporains.
- C'est vrai. A cette époque-là les airs d'opéra,
c'était comme des chansonnettes.
- Et parmi les chanteuses populaires ?
- Marie Dubas, Lucienne Boyer, Lucienne Delyle, Jean Sablon, Mireille
et Jean Nohain. Zarah Leander.
- Et le music-hall ? Mistinguett ?
- Mistinguett, énormément. Chevalier. Tous. Ce que j'ai
manqué c'est Charles Trenet. C'est étrange parce qu'il est
maintenant un de mes chanteurs préférés et ses chansons
sont mes chansons préférées. Mais à l'époque
j'étais trop fréhélien pour accepter "Je chante".
Ca me paraissait un peu frivole. J'avais tort, j'avais mal vu. "Une
noix" est une chanson fabuleuse. Immense. Ou "La Folle complainte"...
ou "Le Jardin extraordinaire". A propos de "La Folle complainte"...
si je pouvais mettre une claque à Anne Fontaine, je le ferais.
Elle l'a utilisée dans son film avec Danielle Darrieux, c'est épouvantable,
Danielle n'a pas de voix. Elle arrive avec un boa... tous les clichés,
c'est une horreur. Ce film m'a rendu malade, j'ai failli m'évanouir
en sortant. C'est un massacre, elle a assassiné Darrieux. Danielle
ne s'en est pas rendu compte bien qu'elle m'ait dit "Je n'ai jamais
été aussi moche". Puis le film se termine sur le dos
d'Arielle Dombasle, tout plissé... On n'a pas le droit de faire
ça.
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A Paris, le treize juin 2008 |
-
Il ne faut pas filmer le dos de Dombasle.
- Oui elle est magnifique de face. Je l'aime bien, Arielle, mais ses chansons...
me convainquent moins. Quand elle fait "Quizas, quizas, quizas",
là je ne peux pas. Je la préfère quand elle chante
de l'opéra parce qu'elle détruit un peu le genre opératique.
- Tu fais chanter pratiquement tous tes acteurs dans tes films.
Est-ce que tu as pensé parfois à les faire doubler ? Si
ce n'est pas le cas, s'agit-il d'un rejet de principe du doublage ?
- Oui et non. Gabin chante "La Môme caoutchouc" en play-back
et ça ne me dérange pas du tout, ni pratiquement ni théoriquement.
Mais moi je cherche autre chose. Je veux aller plus loin que Coeur
de lilas. Quand dans Femmes femmes, Hélène
Surgère chante "Les Hommes en somme", elle le chante
à la fin d'un très long plan où elle est en colère
et ce qui m'intéresse c'est de voir se dissiper cette espèce
de raptus qu'elle a eu contre Noël Simsolo dans une chanson douce.
- Il ne faut pas couper...
- ... oui il faut qu'il y ait une continuité sinon ça n'a
aucun sens. Donc si je mets un play-back, je suis foutu. Ce qui m'intéresse,
c'est la fragilité de la voix, la fragilité de l'interprétation
qui va exprimer des sentiments que le texte exprimerait moins bien. Ce
n'est pas une preuve de qualité, mais je crois que je suis le seul
à faire ça.
- C'est très frappant dans Femmes femmes (1974)
et même à un autre niveau dans Rosa la rose (1986),
où Marianne Basler chante une chanson.
- Oui. Marianne Basler n'est pas du tout une chanteuse, mais il y quelque
chose qui se passe. Et qui va au-delà de ce qu'elle pourrait dire
si elle le disait. Cette fragilité-là non seulement ne me
gêne pas, mais je la recherche. Si c'est trop parfait, ça
ne me plaît pas beaucoup.
- Dans le refus du doublage, il y a donc le refus de chercher la perfection
à tout prix, la nécessité de garder la chanson dans
une continuité et le fait qu'un acteur pas forcément chanteur
sera peut-être plus fragile et donc exprimera plus ?
- Voilà. Alors l'exemple contraire, c'est Once more, parce
que Jean-Louis Rolland est un chanteur impeccable. Il chante en direct,
sauf la chanson du mariage qui est en play-back parce que c'était
une séquence très compliquée. Tous les figurants
l'ont quand même répétée pour être synchrones
avec le play-back. La chanson de Séverine Vincent "Autrement
romantique" a été faite en direct mais on l'a doublée
ensuite parce que le son n'était pas très bon. Once
more est un cas un peu particulier.
- Mais cette particularité tient à des problèmes
techniques, tu n'as pas la volonté de doubler les acteurs qui chantent,
à l'inverse de Jacques Demy, auquel tu as d'ailleurs consacré
une chanson dans A vot' bon coeur (2004).
- Oui. Nous nous parlions souvent. Il m'a dit à propos de Femmes
femmes, qu'il adorait : "Ca fait bizarre quand soudain il y
en a un qui chante juste" [Rires]. Il comprenait très bien
mon travail. Mais il y a une chose qui me dérangeait chez Jacques
et nous en avons beaucoup parlé : je pense que l'insuccès
d'Une Chambre en ville est dû à la place de la coupe
dans les ponts musicaux et non pas au fait que le film lui-même
soit chanté. Par exemple Danielle Darrrieux et Richard Berry chantent,
ils sont en play-back tous les deux, et Demy fait un montage champ contre-champ.
Or il y a entre chaque réplique chantée un pont musical.
Donc où couper ? Faut-il montrer l'acteur qui a les bras croisés
et qui attend que le pont se termine et que ce soit à lui de chanter
? Ou faut-il montrer celui qui vient de chanter sa réplique pendant
le pont et ne faire le contre-champ que lorsque l'autre prend la parole
? Là il y a une erreur. Il fallait soit supprimer les ponts musicaux,
soit faire des plans-séquences. Auquel cas les ponts musicaux auraient
été occupés par le travail de l'acteur. Mais là
l'acteur est en gros plan, il ne peut rien faire, il attend que ce soit
à lui de chanter. Personnellement je m'en fous, j'adore ça
et j'adore la musique de Colombier, qui est bien meilleur que Legrand.
Enfin je crois qu'il est meilleur musicien, parce que Legrand est une
musicien populaire formidable. Mais je pense que c'est cela qui est à
l'origine de l'insuccès du film, que je ne comprends pas autrement
parce que c'est un des plus grands films qui ait jamais été
fait.
- Généralement on explique cet échec en disant que
le film ne correspondait pas à l'image de Demy, qu'il était
trop sombre etc.
- Moi je pense que ça vient du montage. Il y a ces temps morts,
il n'y a rien à faire. Les gens ne sont pas entraînés
comme ils le sont dans Les Demoiselles de Rochefort ou dans Les
Parapluies de Cherbourg. Dans les Parapluies par exemple,
il n'y a jamais ce champ contre-champ, la réponse est directe.
- Est-ce que tu as le sentiment que dans telle ou telle séquence
de tes films, il y a quelque chose qui pourrait venir de Demy ?
- Peut-être mais ce n'est pas à moi de le dire, c'est à
vous qui voyez les films de constater si il y a une filiation ou pas.
Je ne sais pas. Il y a de toute façon entre Demy et moi une adéquation
complète. Et réciproque. C'était l'un de mes meilleurs
amis, ce n'est pas par hasard. Il me disait que nous étions peut-être
les seuls à aimer à la fois Darrieux et Bresson. Les
Cahiers du cinéma s'y sont mis beaucoup plus tard, eux [Rires].
- C'est Louis Bessières qui a composé la musique
de ton premier long métrage, Les Ruses du diable (1966).
Comment l'as-tu rencontré ?
- C'est peut-être la production ou Véra Belmont, je ne sais
plus, mais enfin on m'a présenté Louis Bessières.
Il m'a dit "Quand voulez-vous que je me mette au travail ? Quand
aurez-vous fini votre film ?" Je lui ai répondu "Mais
non, je veux la musique avant". Et lui : "Ah bon, mais ça
c'est original, ça m'intéresse beaucoup". Je lui ai
fait, ce que je fais toujours, une petite liste des musiques dont j'avais
besoin. Et au départ, il n'y avait pas de chanson. Il m'a fait
entendre l'air des cousettes au piano. Je l'aimais beaucoup, il trouvait
dommage qu'il n'y ait pas de paroles. Alors j'ai pris un papier et j'ai
commencé à écrire "Nous les cousettes / Nous
aimons bien etc.". J'ai fait ça à toute allure, peut-être
les deux tiers du texte. C'est ma toute première chanson. Ensuite
il a fallu trouver l'interprète. J'ai pensé aux Parisiennes,
je les ai appelées mais elles m'ont envoyé balader : "On
n'est pas là pour servir la soupe à une jeune actrice..."
C'est Bessières qui m'a suggéré Alice Dona. Dans
la foulée, j'ai écrit les deux autres chansons, "Auprès
de toi" et, avec Joël Holmes, "Le Temps perdu".
- Les deux sont interprétées par Cora Vaucaire.
- J'ai tout de suite demandé à Louis Bessières si
ça pouvait être Cora Vaucaire. Nous l'avons appelée,
elle était très gentille, elle trouvait la chanson jolie,
elle l'a chantée gratuitement, comme Alice Dona d'ailleurs. Travailler
avec Bessières a été un plaisir. Je lui ai téléphoné
récemment parce que j'avais un projet - qui est tombé à
l'eau - de spectacle de chansons de mes films avec Mona Heftre, et que
je devais lui demander l'autorisation d'utiliser les chansons des Ruses
du diable. Il m'a dit : "Oh lala, j'ai un tel souvenir de vous...
pourquoi vous ne m'avez pas repris ?" J'ai répondu que j'avais
rencontré Roland Vincent.
- Justement, L'Etrangleur, ton deuxième film (1972), est
le premier que tu as réalisé avec la musique de Roland Vincent.
- Oui. Quand j'ai écrit L'Etrangleur, j'ai immédiatement
pensé à Léo Ferré pour la musique. Je l'ai
contacté, je lui ai envoyé le scénario. Il m'a répondu
"C'est tout ce que j'aime, donc c'est oui". J'étais pas
peu fier, pas peu content. Nous nous sommes rencontrés, nous avons
beaucoup parlé. Il m'a dit "Quand pensez-vous avoir fini de
tourner ?". J'ai répondu comme à Bessières que
je voulais la musique avant, ce qui l'a étonné
et intrigué, comme tous les autres. Mais après la rencontre,
rien. Je lui ai couru derrière pendant six mois, sans rien obtenir.
Son agent m'a dit : "Vous savez, je ne pense pas qu'il le fera, il
a envie mais il est trop pris..." Parallèlement, je cherchais
les comédiens et j'ai pensé à deux femmes pour le
rôle de la chanteuse : Corinne Marchand et Jacqueline Danno. Corinne
Marchand était sur répondeur, Jacqueline Danno, elle, je
l'ai eue. Elle m'a donné rendez-vous et elle a eu cette phrase
qui m'a beaucoup amusé : "Mais Corinne Marchand, elle n'est
pas un peu grande pour jouer avec Jacques Perrin ?" [Rires]. J'ai
dit "Bon d'accord, ça va". Elle m'a demandé qui
faisait la musique. J'ai répondu Léo Ferré. Elle
m'a dit : "Il ne vous la fera pas, ce n'est pas qu'il n'en ait pas
envie, mais...". J'ai trouvé formidable qu'elle me dise cela
directement, et en plus exactement les paroles de son agent. Elle m'a
alors proposé un certain Roland Vincent, l'accompagnateur de ses
débuts, "un très bon mélodiste" selon elle.
Le lendemain nous l'avons rencontré. Il m'a dit "Ne me parlez
pas du scénario, ne me parlez pas de vous, parlez-moi de ce que
vous voulez". J'ai parlé de la nuit dans Paris. Deux jours
plus tard je dînais chez lui. Il m'a fait d'abord écouter
le thème de la nuit, je suis tombé par terre. Je n'arrivais
pas à comprendre, je me demandais comment il faisait pour être
dans ma tête. Ensuite il m'a fait écouter la chanson pour
Jacqueline Danno, "Je me ferai marin", qui était chantée
sur la maquette par sa femme Claudine Daubisy, également auteur
des paroles, et là je me suis dit : voilà, c'est mon musicien.
Je lui ai dit que je ne le lâcherais plus. Il m'a répondu
"D'accord..."
- Tu connaissais les chansons que Roland Vincent et Claudine Daubisy avaient
écrites pour Jacqueline Danno dans les années soixante ?
- Pas beaucoup. J'avais entendu Danno chanter une fois par hasard et ça
m'avait troublé parce que je pensais qu'elle avait un sens du mélo
qui était assez proche de celui de Fréhel. Et surtout je
l'avais vue dans Lucrèce Borgia au théâtre.
- Pourquoi, alors que tu avais toi-même écrit les
paroles de tes premières chansons, celles des Ruses du diable,
as-tu eu recours à des auteurs, Claudine Daubisy pour la chanson
de L'Etrangleur ou celle de La Machine (1977) par exemple,
ou Catherine Becker plus tard pour d'autres films ?
- Je ne sais pas... je ne peux pas répondre... Je donnais l'idée
de la chanson mais je ne l'écrivais pas moi-même, peut-être
par humilité. Ce n'est pas mon métier. Mais petit à
petit, après Femmes femmes, s'est imposée à
moi la volonté d'écrire.
- Peut-être est-ce dû au fait que dans Femmes femmes
les chansons sont intégrées aux dialogues dans lesquels
elles se fondent, alors que les chansons de L'Etrangleur et de
La Machine ("Moi la chanson") sont des numéros
autonomes.
-
Absolument . Mais il y a aussi que l'écriture des paroles des chansons
de Femmes femmes avec Noël Simsolo s'est très bien
passée. Et après avoir écrit presque seul le texte
des "Nuiteuses", j'ai senti que j'avais la possibilité
d'écrire.
- Qu'est-ce qui, dans la musique de Roland Vincent, correspond
à tes attentes, et à tes films en définitive ?
- Ce qui m'intéresse surtout c'est que c'est un mélodiste.
Et j'ai besoin - mes films ont besoin de ce contrepoint mélodique.
J'ai peur parfois que mon cinéma se dessèche, et je sais
que le génie mélodique de Roland Vincent m'aide à
éviter cela, grâce à l'émotion.
- Cela n'est-il pas lié également à l'appartenance
de Roland Vincent au monde de la chanson ? Parce qu'après tout
il a commencé comme accompagnateur d'une chanteuse de variété,
Jacqueline Danno, et non comme compositeur de musiques de film. Et il
a ensuite beaucoup composé pour Michel Delpech...
- Mais tu sais que Roland a appris la musique tout seul. Il n'a pas fait
de solfège. Comme moi d'ailleurs... j'ai appris à faire
de la musique comme ça, en chantant, sans connaître une note,
un accord, rien. Mais je ne sais pas pourquoi, un jour j'ai commencé
à chanter une mélodie, en me promenant dans le Marais. J'avais
écrit un poème intitulé "Ton amour" et
j'ai commencé à le chanter [Il chante]... les gens me regardaient.
Pour revenir à Roland Vincent, j'aime beaucoup ses chansons de
variété. Les textes de Delpech demanderaient parfois à
être un peu retravaillés [Rires], mais la musique est belle.
"Pour un flirt", c'est magnifique. Néanmoins la chanson
de Roland / Delpech que je préfère est "Les Divorcés";
qui a un texte plus intéressant.
- Donc l'importance de la mélodie correspond à sa
capacité à émouvoir immédiatement, directement...
- Emouvoir, distraire ou amuser... La chanson de Martine Sarcey dans Humeurs
et rumeurs est plutôt amusante, et aussi un peu provocatrice.
Mais il y a aussi les chansons de Once more, qui sont bouleversantes.
- Pour ce film Roland Vincent a utilisé des thèmes
de Schumann. Dans En haut des marches, on reconnaît des
motifs de Bach. Mais la plus grande partie des musiques de ces films est
bien de Roland Vincent. As-tu jamais envisagé un film où
tu n'utiliserais que des compositions préexistantes ?
_ ... comme Guiguet ?
- Oui.
- Non. C'est trop élitiste. Ca lui convient à lui, Jean-Claude
Guiguet, mais pas à moi. Je lui ai conseillé de prendre
Roland Vincent, il n'a pas voulu, à mon avis à tort. Il
y a quelque chose qui m'agace terriblement dans le cinéma, c'est
le chantage à l'art. Je trouve le premier film de Guiguet magnifique,
mais il y a dans son cinéma un côté fabriqué
qui ne me plaît pas, une certaine emphase qui vient du fait que
le cinéaste veut montrer qu'il fait de l'art... Ca m'embête.
Je pense comme Renoir que le cinéma est un d'abord art populaire.
Donc j'ai besoin de ce premier niveau populaire, même si derrière
il y peut y avoir beaucoup de choses à découvrir ou à
voir différemment. Ce qui m'ennuie chez Guiguet ou chez d'autres
comme Laurent Achard, qui fait des plans qui durent ostensiblement, c'est
qu'on ne peut pas voir leurs films autrement ; ils peuvent être
très beaux, magnifiques comme Les Belles manières
ou comme Le Mirage, mais il n'y a pas d'autres façons
de les voir. Il n'y a pas de dialectique possible. Et je pense que c'est
une faiblesse.
- Et l'utilisation de la musique rentre dans cette logique ?
- Ah mais oui justement. La musique permet une dialectique formidable.
Elle permet dans une situation, soit de la prolonger, soit de la détruire.
Et il n'y a pour moi que la musique de variété qui puisse
faire cela. La musique dite classique est trop structurée, trop
"pleine"... Dans En haut des marches le thème
de Bach est en parfaite adéquation avec ce qui se dit, il n'y a
pas de dialectique du tout ; en revanche quand Darrieux chante ma chanson,
la dialectique intervient.
- Parlons de Femmes femmes où les chansons tiennent
une place particulière.
- Oui, c'est quasiment une comédie musicale.
- Avec une palette de styles assez large : le générique
fait très revue, ce qui est justement dialectique, surtout quand
on le réentend à la fin ; mais il y a également les
deux morceaux quasiment tragiques...
- ... "Les Nuiteuses", qui est ma préférée...
- ... et "Les Hommes en somme" ; et puis le pastiche chanté
par Sonia Saviange, "Le Colonel", qui fait penser au "Légionnaire"...
- C'est pour ça qu'on montre à ce moment-là Fréhel,
Gina Manès, toutes les femmes de l'époque... Il y a également
la samba entièrement écrite par Simsolo, une vieille chanson
à lui qu'il a refourguée et que j'ai acceptée parce
qu'elle était bien.
- La présence des chansons dans le film était déterminée
dès le début du projet ?
- Tout à fait, tu sais nous avons écrit Femmes femmes
en trois ou quatre nuits. De temps en temps à un moment donné
nous nous arrêtions et nous disions "Chanson !". Et nous
écrivions tout de suite la chanson, dans la continuité.
Chaque chanson fait partie d'un tout. Par exemple "Les Hommes en
somme" : dans cette scène il y a le raptus de Surgère
contre Simsolo qui est d'un réalisme absolu et d'une violence incroyable,
il y a la chanson qui est plutôt douce, et il y a la dérision
avec la phrase "Il n'y a plus d'abonnés etc." qu'elle
prononce à la fin de la chanson en décrochant le téléphone.
C'est le même plan. Et c'est à partir de ce plan que j'ai
découvert mon cinéma. Dans Les Ruses du diable,
cette dialectique entre des éléments contraires était
totalement inconsciente, dans L'Etrangleur elle était
un peu plus structurée, et dans Femmes Femmes elle est
en place.
- La machine dialectique se met en route avec l'utilisation de
la musique ?
- Oui exactement. C'est vraiment dans Femmes femmes que j'ai
compris où était ma voie. Mais ce n'est pas mon film préféré.
- Dans le film suivant, Change pas de main (1975), on
retrouve Roland Vincent bien sûr, qui a notamment composé
une musique sur le très beau texte intitulé "Je m'appelle
Mona Mour".
- Alors "Je m'appelle Mona mour", c'est très composite.
J'ai écrit les paroles avec Noël Simsolo, mais aussi avec
Roland Vincent qui a refusé d'être crédité
comme auteur au générique parce qu'il est toujours d'une
générosité immense.
- "Depuis que je connais la vie / Je ne comprends pas qu'on s'ennuie
/ Il y a la mort qui nous attend / Je vous en prie profitons-en"...
Le thème de cette chanson se retrouve dans "Tic tac song"
du film Once more ("On se moque des ravages du temps...")
ou dans Femmes femmes ("Qu'il est doux de danser la valse
/ Vite avant que la nuit ne passe / Valsons sans le moindre regret / Qu'importe
si le temps s'efface / Nous saurons bien nous retrouver".
- Oui.
- Ce thème est présent dans tes films en général,
mais on a l'impression que la chanson permet de l'exprimer beaucoup plus
directement.
- Oui, la chanson dit ce que les mots seuls exprimeraient mal. Quand je
sens que je ne peux plus dire avec les mots, j'ai envie de faire chanter,
parce qu'à ce moment-là on s'éloigne un peu du réalisme
et il y a des moments où le réalisme demande de la pudeur,
et donc de passer par la chanson.
- Utiliser l'impudeur de la chanson pour garder la pudeur de la scène
ou du film.
- Voilà, exactement. C'est-à-dire que l'impudeur de la chanson
n'est pas perçue comme de l'impudeur car elle est hors du réalisme.
Mais tout cela est une réflexion a posteriori. Je n'analyse jamais
les choses quand je travaille. Moi c'est l'instinct toujours. Je vais
au radar. Je sens le besoin de la chanson et c'est là derrière
[Il montre l'arrière de son crâne] que ça se passe.
Après je me rends compte que si j'ai fait ça c'est à
cause de ça. Mais pas avant ni pendant.
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Myriam Mézières
chante "Va-t'en" (Claudine Daubisy / Roland Vincent)
dans Corps à coeur |
-
Dans Corps à coeur (1979) on voit Myriam Mézières
enregistrer un disque...
- Je voulais qu'elle chante parce que j'aime bien sa manière de
chanter, que j'avais découverte dans Change pas de main
où elle interprète divinement "Jack the ripper".
Sa chanson s'appelle "Va-t'en" parce que dans le film les personnages
passent leur temps à dire "Va-t'en" à Nicolas
Silberg... ça m'amusait de cristalliser ça dans une chanson.
J'ai demandé à Claudine Daubisy d'écrire les paroles...
Et Mézières ne m'a pas déçu.
- Oui, disons qu'elle "y va"...
- Oui, elle n'a pas peur d'y aller et il y a même une petite agression
pour l'oreille. Quand on est à l'intérieur du studio, c'est
un peu duraille. C'est normal, là aussi c'est le jeu dans le jeu,
parce que tu es à l'intérieur du studio tu entends la voix
pure avec seulement le musicien qui joue un peu de saxophone, mais dès
que l'on passe dans l'autre cabine, avec tout l'accompagnement, on revient
à la chanson ordinaire.
- Et puis il y le jeu entre le fait qu'elle soit chanteuse populaire
et le fait que Nicolas Silberg, lui, écoute le requiem de Fauré
: on ressent une impossibilité, ne serait-ce que musicale, entre
les deux, entre Mézières qui hurle sa chanson dans le micro
et le requiem.
- Oui, c'est pour ça que c'est agressif... Aux Etats-Unis cette
scène a été coupée. Ils ont coupé vingt
minutes en tout, le film a fait un bide à New York, ensuite il
a été repris par un sous-distributeur qui a réintégré
la scène et qui a sorti le film à Los Angeles : six mois
d'exclusivité ! [Rires]. Les distributeurs n'y comprennent rien.
Ils ont sorti Ludwig en version de deux heures, un bide. Et la
version de quatre heures, un succès.
- Jacques Duvall dit que si les maisons de disques lui demandaient
d'écrire "rose" à la place de "bleu"
dans un texte, il le ferait, à condition qu'on lui garantisse le
succès de la chanson. Or on lui demande de changer un mot et la
chanson ne marche pas mieux. Les maisons de disques ne savent pas ce qu'elles
font.
- Il a raison, elles ne savent pas. Mais il semblerait que la prise de
risque soit toujours payante. Pourquoi ? Parce que quand un distributeur
ou un éditeur de musique parie pour quelque chose, c'est en fonction
d'un succès passé et non pas en fonction d'un succès
à venir. Donc le succès à venir c'est la prise de
risque. Quand Roland a écrit "Pour un flirt" par exemple,
il a créé un genre musical, on entendu ensuite cette rythmique-là
partout.
- On l'entend aussi dans L'Etrangleur d'ailleurs, cette
espèce de marche typique de Roland Vincent, que l'on reconnaît
très facilement.
- Oui, mais il peut faire des choses complètement différentes
: tu verras le thème musical de Humeurs et rumeurs...
- Tu as fait chanter Patachou pour le générique de fin de
Coeur de hareng que tu as tourné pour la télévision
en 1985.
- J'ai rencontré Patachou grâce à Jean-Claude Guiguet,
pour qui elle était une véritable déesse. Elle m'a
tout de suite dit qu'elle voulait travailler avec moi. L'enregistrement
de la chanson de Coeur de hareng a été très
étonnant parce que je l'ai dirigée comme une actrice. Alors
elle m'a dit : "Vous savez Monsieur, on ne me dirige pas quand je
chante", et j'ai répondu : "Très bien madame,
je vais vous laisser tranquille"... puis elle a enchaîné
: "Allez dirigez-moi parce que je crois que vous le faites très
bien" [Rires]. C'est une de mes chansons préférées,
"La Complainte de Nella et Marly".
- Dans ce même film, il y a un moment musical et cinématographique
magnifique : la "Valse des tapins"...
- ... que j'ai complétée récemment... Mona Heftre
devait la chanter, elle aime beaucoup cette chanson elle aussi.
- Justement, tu as fait chanter Mona Heftre, Patachou, Darrieux,
Danno, Vaucaire... Est-ce qu'il y en a une que tu regrettes de ne pas
avoir eue ?
- Fréhel [Rires]. J'aimerais bien Arielle Dombasle.
- Je crois que tu aimes beaucoup Vanessa Paradis.
- Je l'aime comme un fou - mais l'actrice, pas la chanteuse.
- Donc si tu la faisais tourner, tu ne la ferais pas chanter ?
- Je ne sais pas. En tous cas pas comme elle chante maintenant, c'est
certain. Mais je ne la ferai jamais tourner, c'est trop tard. C'est un
rêve. Delon et Vanessa Paradis, ce sont mes deux frustrations. Mais
Delon, je l'aurais fait chanter, lui...
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A Paris, le quatorze juin 2008 |
- Il est vrai que la "diction chantée" de Vanessa Paradis
empire. Quand on compare ses enregistrements d'il y a quinze ans et ceux
d'aujourd'hui, on ne comprend plus...
- ... aujourd'hui c'est le cas de tout le monde. Il faut faire comprendre
les paroles sinon on les supprime et on fait "lalalala"...
- ... pourtant il y a beaucoup de "lalalala" dans tes chansons...
- Oui, oui, j'aime beaucoup ça [Rires]... mais aujourd'hui c'est
terrifiant. Je ne comprends pas un mot et comme la musique ne me plaît
pas, je n'écoute plus rien. Je vais peut-être vous choquer,
mais je trouve Bénabar terrifiant. Et Vincent Delerm. Et Raphaël...
Alors certaines filles ont une voix comme Hélène Ségara
ou Chimène Badi, qui ne chante pas mal...
- C'est une très mauvaise interprète !
- Mais parce qu'elle n'est pas dirigée ! Les chanteurs, il faut
les diriger aussi.
- Un homme semble mieux correspondre à ton amour du populaire
dans le cinéma et la chanson, parce qu'il n'y sacrifie pas ses
ambitions : Jean Guidoni.
- Oui et ce n'est pas un hasard si nous avons failli faire un opéra
ensemble. Guidoni avait écrit un texte d'après M le
maudit et de ce texte-là nous avons fait un opéra avec
des personnages... chacun travaillait de son côté puis compulsait
le travail de l'autre... Roland Vincent a écrit la musique en quinze
jours. C'est immense, à pleurer. Je pleurais toutes les larmes
de mon corps. Et puis... est-ce que Guidoni a eu peur ? En tout cas il
a voulu détruire le projet. Et il y est arrivé. C'est un
grand regret, parce que c'était sublimissime.
- Au-delà du contentieux produit par ce projet avorté,
vous semblez assez proches à plusieurs égards...
- ... je l'ai beaucoup, beaucoup aimé... et puis maintenant, quand
je réécoute Aime le maudit, je trouve qu'il n'est
pas bien. Si aujourd'hui je devais faire cet opéra, je prendrais
Florent Pagny. Ou Johnny Hallyday. Mais pas Guidoni parce que pour moi
il a le défaut qu'a Jeanne Moreau comme comédienne : il
s'écoute chanter. Elle se regarde jouer et lui s'écoute
chanter. Il y a des moments où il est direct et c'est formidable,
mais parfois il se contemple. Je ne m'en étais pas rendu compte
au moment de Aime le maudit... Mais je l'aime bien, attention
! Et je ne dis pas ça parce qu'il a dit du mal de moi partout...
- C'est un chanteur qui n'a pas peur, ni d'être "à côté"
de la perfection, ni de foncer quand la situation sur scène l'exige...
- Je suis d'accord. Aujourd'hui il y a très peu de gens comme lui.
- Et puis il y a des coïncidences entre vos deux parcours : Toulon,
la Corse...
- C'est lui qui a cherché à me rencontrer et j'ai trouvé
ça drôle parce que j'avais déjà commencé
à écrire un film pour lui, dont deux extraits d'ailleurs
se retrouvent dans Bareback (c'est le monologue de Béatrice
Bruno et celui de Serge Feuillard). Ca s'appelait Destroy, c'était
une tentative de mélange des genres, comme La Double vie
: chaque bobine de film donnait lieu à un genre différent...
- Danielle Darrieux qui chante "L'Invitation au voyage",
la mélodie que Duparc a composée sur le poème de
Baudelaire, c'est l'un des plus beaux moments du film, En haut des
marches, mais aussi une des plus belles scènes "en chanté"
du cinéma de Paul Vecchiali.
- C'est elle qui a choisi cette mélodie. Je lui avais proposé
"Les Fleurs sont des mots d'amour", qu'elle chantait quarante
ans auparavant dans La Fausse maîtresse de Cayatte. J'étais
vraiment idiot [Rires]. Elle m'a dit : "Mais tu ne racontes pas l'histoire
de Danielle Darrieux, tu racontes l'histoire de ta mère."
Alors je lui ai laissé le choix et elle m'a dit : "J'aimerais
beaucoup chanter, si tu es d'accord, "Luxe, calme et volupté"...
Sur le tournage inutile de dire que... [Il mime les larmes]. Elle se met
à chanter dans un long plan-séquence avec Surgère
qui a une partie très difficile. Il y a eu une seule prise. Je
n'aurais pas pu en supporter une seconde. J'ai dû m'absenter un
quart d'heure. De toute façon quand je suis face à Darrieux,
je suis d'une fragilité extrême. C'est terrible. D'ailleurs
elle m'avait dit, le premier jour de tournage : "Paul je sais ce
que tu penses de moi, mais je veux un metteur en scène, pas un
spectateur idolâtre".
- Tu as écrit les paroles de "Tes visages", une
de tes plus belles chansons qui apparaît à la fin du film
de Gérard Frot-Coutaz, Beau temps mais orageux en fin de journée.
Peux-tu nous parler de cette chanson ?
-Quelle histoire ! Je produisais Beau temps mais orageux en même
temps que je tournais Rosa la rose. Gérard Frot-Coutaz
me téléphone à une heure du matin un vendredi et
me dit : "Je suis en panne... mardi il faut que Micheline Presle
chante une chanson. Et je sais que toi tu connais les chansons très
bien. Dis m'en une". Je l'engueule de me réveiller, je raccroche,
naturellement je n'arrive pas à me rendormir et j'écris
"Tes visages" en trois minutes. Je téléphone à
Roland, je dicte la chanson sur son répondeur. Le lendemain soir
il avait terminé la musique et il avait même trouvé
quelqu'un pour m'apporter le play-back de Los Angeles où il habitait
à l'époque. Le mardi Micheline a chanté "Tes
visages". Je ne sais pas si des ententes pareilles sont nombreuses
dans le métier. Je vais même te raconter autre chose : quand
j'ai fait ma première mise en scène de théâtre
pour Revoir la mer, Roland Vincent était de passage à
Paris avec Catherine Becker ; je lui ai dit que j'avais besoin rapidement
d'une musique et en mangeant un sandwich au fromage, en trois quarts d'heure,
il m'a fait toute la musique de la pièce. Il a appelé un
morceau "Fromage rock"... [Rires]... parce qu'il trouve toujours
des titres absolument dingues qui prouvent aussi son instinct d'auto-dérision,
que j'ai moi aussi - ce qui nous rapproche beaucoup.
- Egalement le fait de pouvoir travailler si vite et dans l'urgence.
- Oui. La chanson que Danno chante dans la série télévisée
En cas de bonheur a été faite presque sur l'instant.
On m'apportait le scénario la veille, le lendemain je tournais.
Un jour pour un épisode je fais le minutage, il manquait trois
minutes. J'ai appelé Roland et dans la nuit j'ai écrit "Les
Amours de vieillesse". Le lendemain il est venu sur le plateau et
Danno a chanté la chanson comme ça, sur le play-back. Elle
n'était pas contente parce qu'elle était enrouée...
- As-tu écrit des chansons en dehors de tout projet cinématographique
?
- Oui. J'ai toujours écrit des poèmes. Toute ma vie.
- Mais tu les envisageais comme des poèmes, pas comme des chansons.
- Ca dépend. Peut-être que certains poèmes deviendront
des chansons. Un jour j'ai donné une série de poèmes
à Roland et voilà. Je n'ai pas de nouvelles de ça
mais avec lui on ne sait jamais. Il peut m'apporter un album demain. D'ailleurs
il devait y avoir certains de ces titres dans le spectacle de chansons
de mes films avec Mona Heftre...
-
Justement, parlons de Mona Heftre.
Commençons par la rencontre : en 1975 elle s'appelle Mona Mour
et tu l'emploies dans Change pas de main où elle chante
précisément "Je m'appelle Mona Mour".
- Je crois que c'est Noël Simsolo qui me l'a présentée.
Ensuite il y a eu un trou de quinze-vingt ans, c'est terrible : seulement
une rencontre dans le métro où nous nous sommes dit "C'est
dommage de ne pas travailler ensemble", un autre contact le jour
où elle m'a prévenu qu'elle chanterait "Tes visages"
dans Noir et blanc à Chaillot... Mais les vraies retrouvailles
ont eu lieu lors d'un débat à la sortie d'A vot' bon
coeur : elle tombe dans mes bras et je dis "Je crois que nous
avons perdu vingt ans". Et Maintenant je ne vais plus la quitter.
Nous nous entendons divinement ; à part Darrieux, c'est sans doute
l'actrice avec laquelle je m'entends le mieux.
- Vous aviez donc un projet de spectacle de chansons de films
?
- Elle m'a accompagné à un rendez-vous avec Michel Frantz
qui avait mis en musique deux chansons. Il jouait et je chantais. Elle
m'a dit "Tu chantes bien, tu devrais chanter dans un de tes films".
Donc nous avons eu le projet de faire un film dans lequel nous chanterions
tous les deux, un peu comme Trou de mémoire, mais chanté.
Puis c'est tombé à l'eau. Et elle a trouvé jolies
les deux chansons : "On sait bien que tu n'as rien inventé,
que c'est inspiré d'un passé musical, mais c'est joli, j'ai
envie de les chanter". Elle a donc écouté toutes les
chansons de mes films. Elle a tout de suite adopté "La Complainte
de Nella et Marly" et la "Valse des tapins", c'est-à-dire
les chansons de Coeur de hareng. Nous sommes partis de là,
puis nous avons mis en place une conduite, un véritable spectacle
intitulé Ciné-carrousel. Mais nous n'avons pas
trouvé d'argent.
- C'était un spectacle avec tes chansons mais fondé
sur une dramaturgie ?
- Oui, c'était un spectacle avec des extraits de films, comme Femmes
femmes ou la scène de Fréhel dans Pépé
le moko... Toute une construction, avec des mélanges, avec
le thème de la nuit de L'Etrangleur... C'était
Heftre-Vincent-Vecchiali.
- Néanmoins tu continues de travailler avec Mona Heftre
la comédienne et la chanteuse. Est-ce que tu peux parler du spectacle
qu'elle a présenté à Béziers ? (1)
- Elle m'a timidement proposé de lire le texte qu'elle avait écrit
d'après l'oeuvre et la vie d'Albertine Sarrazin pour avoir mon
avis. J'ai trouvé cela formidable. Elle m'a proposé de le
travailler avec elle, mais je suis très peu intervenu sur le texte
lui-même. A partir de là elle m'a demandé de mettre
en scène le spectacle. Je lui ai proposé une conduite, avec
des extraits vidéo. Nous avons beaucoup travaillé. C'est
vraiment très très beau. Et elle est époustouflante.
Tout le monde était en larmes sur le plateau lorsqu'elle lit la
lettre finale qu'Albertine Sarrazin écrit à Julien.
- Est-ce que tu peux décrire les grandes lignes du spectacle
?
- Il y a Mona telle qu'on la connaît, très belle et désirable,
et il y a Albertine. Il y a tout un jeu autour de ces deux identités,
elle passe de l'une à l'autre, elle est tantôt Mona jouant
Albertine, tantôt directement Albertine. La musique est composée
par Camille Rocailleux. C'est à la fois une musique mélodique
et concrète. Il y a des bruits de pas, de portes qui claquent,
c'est très beau. Une chanson est enregistrée en vidéo
et les autres sont chantées sur scène.
- Quel est le morceau de musique que tu écoutes en ce moment
?
- Rien parce que je suis en train d'écrire un roman...
- Certains auteurs utilisent la musique pour se concentrer...
- Ce n'est pas idiot, ça a dû m'arriver mais c'est fortuit.
En revanche il m'arrive, quand j'écoute de la musique à
la radio, de me dire "C'est ça !". Ce sont des instants
de musique qui me paraissent totalement liés à ce que je
suis en train d'écrire, c'est comme un court-circuit. C'est comme
ça que Schumann se retrouve dans la bande originale de Once
more, alors que Roland déteste Schumann [Rires].
- Un disque de chansons de Paul Vecchiali ?
- J'en ai très envie. Il y a déjà un disque Vincent-Vecchiali
de musiques de films, mais un disque de chansons seulement, j'aimerais
beaucoup. Avec Mona.
- Ce serait intéressant qu'une interprète comme
elle s'approprie ces chansons de films et nous permette de les redécouvrir.
- Oui. J'aime énormément sa façon de chanter. Elle
est habitée d'une façon incroyable.
- Tu connais ses disques Rezvani
?
- Oui et je préfère son Rezvani à celui de Jeanne
Moreau. Moreau c'est toujours pareil, elle se regarde jouer, elle s'écoute
chanter.
- Elles ne sont pas du tout dans le même registre. Moreau, c'est
très beau mais on l'écoute en bruit de fond, alors que Mona...
- ... exactement. Je ne peux que le répéter : Mona est habitée.
1 Albertine, spectacle créé au théâtre
municipal de Béziers les 12 et 13 octobre 2007
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